La vie est un arc-en-ciel
Troisième Partie
26
Cher Alex,
Cette journée cauchemardesque est enfin terminée, heureusement. « Ce n’est qu’un travail », voilà ce que Greg m’a dit. Si cela a si peu d’importance, pourquoi refuse-t-il mordicus de renoncer au sien ? En m’accordant cette promotion, on me donnait un peu de confiance en moi, l’impression d’être considérée comme quelqu’un de compétent et d’intelligent.
Mais cette fois, je n’ai même pas eu la possibilité de gâcher toute seule cette opportunité. On a décidé pour moi. Katie ne quittera pas Toby et je ne déteste pas Greg au point de claquer la porte et de partir à Cork. Quoiqu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup… Cet homme a le don de me faire sortir de mes gonds ! Avec lui, c’est toujours noir ou blanc.
Il estime qu’il a ici un superboulot qui paye bien, et que c’est pareil pour moi. Pourquoi diable accepterait-il de s’installer dans une ville où sa femme aurait un poste fantastique qui lui rapporterait un gros salaire ? Mais j’oublie qu’il n’y a pas de banques à Cork et que, par conséquent, il lui serait impossible de trouver un emploi ou d’obtenir sa mutation. Là-bas, les gens mettent leur argent dans des bas de laine.
J’ajoute qu’à Cork, tout est meilleur marché, notamment le logement. Katie pourrait entrer dans un bon collège, en supposant qu’on ne l’ait pas définitivement exclue de l’école avant ça.
D’un autre côté, je reconnais que sa relation avec Toby est peut-être le plus important pour elle. Grâce à lui, elle est joyeuse et garde son regard innocent. Les enfants ont besoin d’amis intimes pour grandir, découvrir la vie. Ils en ont aussi besoin pour ne pas perdre le nord et, vu que Katie nous a fait le coup de fuguer, je sais que, à ce moment de son existence, elle serait capable des pires folies sans Toby.
Tu te rends compte qu’ils avaient réservé leurs billets d’avion pour Boston sur Internet, avec la carte de crédit de Greg ? Ils faisaient la queue à l’aéroport, devant le guichet, quand la police les a retrouvés ! Je les imagine : une gamine aux cheveux noirs et au teint crémeux, sans bagages, hormis un nounours-sac à dos. À son côté, un gamin aux boucles blondes emmêlées. Un petit couple en lune de miel. Un jour, en repensant à cette aventure, j’en rirai. Quand je serai remise du choc, de la terreur, que j’aurai surmonté mon amertume. Dans une autre vie.
Conclusion, je ne peux pas accepter le poste de mes rêves parce que ma famille ne me suivra pas. La belle affaire. Après tout, je ne me mets pas en quatre pour eux. Je ne les fais pas toujours passer avant moi. Quand je rentre épuisée après une journée de boulot, je ne leur sers pas le dîner, je ne me coltine pas les tâches domestiques. Je ne défends pas ma fille à l’école, je ne me bagarre pas constamment avec ses professeurs pour les convaincre qu’elle n’est pas le rejeton de Satan en personne. Le dimanche soir, je ne supporte pas la mère de Greg qui critique ma coiffure, ma façon de m’habiller, de cuisiner, d’élever Katie.
Non, par chance, je ne fais rien de tout ça.
Mais qui s’en soucie ? Un jour par an, celui de la fête des Mères, j’ai droit à un petit déjeuner au lit – thé au lait et toasts cramés. Ça suffit, n’est-ce pas ? Greg me répète sans cesse que je cours après des arcs-en-ciel. Il serait temps pour moi d’arrêter. Je t’embrasse,
Rosie
De : Alex
À : Rosie
Objet : Rosie Dunne !
Que tu loupes encore une chance m’afflige. Tu n’as vraiment aucun moyen de convaincre Machin ?
De : Rosie
À : Alex
Objet : la famille
Merci, Alex, mais je ne peux pas forcer les miens à quitter notre foyer s’ils ne le veulent pas. Ils comptent trop pour moi.
Je dois respecter les sentiments de Greg, je n’ai pas le droit de vivre ma vie comme si j’étais seule au monde. Pourtant, ce serait tellement plus simple ! Enfin bref, ce n’est pas la première fois que je rate une belle opportunité.
Mais assez parlé de moi – comment se passe le séminaire ?
Merci pour ton soutien, comme toujours.
De : Katie
À : Toby
Objet : punis !
Je n’en reviens pas qu’on soit punis pour deux semaines ! Et pendant nos vacances d’été, en plus ! Nos parents en font tout un fromage, alors qu’on n’est partis nulle part. Je t’avais bien dit qu’on aurait dû aller en France avec le ferry. Dans les films, la police cherche d’abord dans les aéroports. La prochaine fois, on s’y prendra autrement.
Si on avait débarqué chez Alex, comment il aurait réagi, à ton avis ? D’après maman, il est même pas chez lui, il a des réunions ou je ne sais pas quoi. Moi, je crois qu’elle ment juste pour prouver que notre plan n’aurait pas marché. Il ne se serait pas fâché. Alex est super cool. Mais il aurait sans doute téléphoné à ma mère qui aurait envoyé une armée de policiers et d’hélicoptères pour nous récupérer.
Pauvre maman. Je la plains, même si je suis contente qu’on ne déménage pas. Je sais qu’elle m’aurait forcée à partir si Greg avait dit oui, n’empêche que je la plains quand même. Elle traîne dans la maison, elle a l’air triste, elle pousse des soupirs comme si elle s’ennuyait et ne savait pas quoi faire. Comme nous le dimanche. Elle passe d’une pièce à l’autre, elle me donne le tournis.
Hier, je me suis mise à la suivre, et elle à marcher de plus en plus vite. À la fin, on courait, c’était marrant. Elle a ouvert la porte et elle a foncé dehors en robe de chambre, en me tirant la langue parce que j’ai pas le droit de sortir. Mais je suis sortie et on a piqué un sprint dans la rue, moi dans mon pyjama bleu avec les petits cœurs roses, et maman en robe de chambre jaune. Tout le monde nous regardait. On est allées jusque chez Birdie, et maman m’a payé une glace à la framboise. Birdie n’a pas réagi en nous voyant dans cette tenue, pourtant ma mère avait rien du tout sous sa robe de chambre. Elle a montré ses jambes au vieux M. Fanning qui achetait son journal. Il a failli avoir une attaque.
Toby, tu crois qu’on aurait réussi à monter dans cet avion ? Je ne sais pas trop si j’aurais pu quitter maman, seulement j’ai peur qu’elle me croie pas si je le lui dis maintenant. Elle risque de penser que j’essaie de faire lever la punition. Remarque, c’est pas une mauvaise idée.
Réponds-moi avant que je meure d’ennui !
De : Alex
À : Rosie
Objet : le devoir familial !
Toi et tes obligations familiales ! J’aimerais beaucoup que tu ne sois pas la seule à les respecter. Le séminaire se passe très bien, merci. Devine qui est le fameux chirurgien ? Quelqu’un que tu adores : Reginald Williams.
De : Rosie
À : Alex
Objet : Reginald Williams !
Passe-moi une cuvette, que je vomisse. Tu parles du père de Bethany la Cochonne ? Les voilà qui surgissent du passé pour revenir nous hanter ?
De : Alex
À : Rosie
Objet : re : Reginald Williams !
Ça va aller, Rosie, respire bien fort. Il n’est pas si abominable. C’est un homme brillant.
De : Rosie
À : Alex
Objet : re : re : Reginald Williams !
Qu’est-ce qu’il fait maintenant, de l’hypnose ? Il t’a tripatouillé la cervelle ? C’est donc pour ça, qu’ici, on ne parle que de lui dans les journaux. J’ai toujours refusé de les lire, révoltée que je suis par l’existence de cet individu et de sa famille. Seigneur… Reginald Williams ! Tu penses figurer parmi les « élus » qui auront l’honneur de travailler avec lui, vu que tu as failli être son gendre ? Rien de tel qu’un brin de népotisme pour maintenir la planète sur son axe.
De : Alex
À : Rosie
Objet : népotisme
Mes chances sont bien minces. Je crains d’avoir scellé mon destin en plaquant sa fille unique et préférée !
De : Rosie
À : Alex
Objet : Bethany la Cochonne
Je ne sais pas si tu as scellé ton destin, mais je considère que c’est la meilleure idée que tu aies jamais eue. À ce propos, je n’ai pas revu Bethany la Cochonne depuis près de dix ans, je me demande ce qu’elle devient. Elle habite probablement un manoir dans les collines, et elle compte ses diamants…
De : Rosie
À : Stephanie
Objet : les vrais amis
Ma grande sœur est un puits de sagesse. Quand j’avais dix-sept ans, tu m’as déclaré que les petites copines disparaissaient, mais que les vraies amies restaient. Aujourd’hui, je me suis surprise à dire : « je me demande ce que devient Bethany la Cochonne… » Pour rien au monde, je n’aurais voulu qu’Alex prononce ces mots-là à mon sujet. Tu avais raison, on garde toujours ses vrais amis !