La vie est un arc-en-ciel

Cecelia Ahern · Chapitre 47 sur 51

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La vie est un arc-en-ciel

Chapitre 47

 

Maman chérie,

Merci pour la semaine dernière. C’était génial de me retrouver à la maison avec toi, de discuter pendant des heures. Ça me manquait. Aujourd’hui, je t’écris pour t’annoncer une bonne nouvelle. Tony Spencer, le propriétaire anglais du Club Insomnia, est venu faire un tour dans la boîte de papa, cette nuit, pendant que j’étais aux platines. Il a été tellement impressionné qu’il m’a proposé de travailler pour lui ! C’est formidable, non ? Il organise aussi des festivals d’été, auxquels je participerai, dans toute l’Europe. Je suis folle de joie !

Le Club Insomnia est très réputé, il ferme ses portes à 6 ou 7 heures du matin. Moi, pour démarrer, je mixerai de 22 heures à minuit. Tony me paie bien, et dès que je toucherai mon premier chèque, je t’enverrai un peu d’argent.

J’ai fait la connaissance d’une bande de jeunes très sympas, qui viennent d’avoir leur bac et qui bossent dans les bars. Avec trois copines, Jennifer, Lucy et Sara, on envisage de louer un appartement.

Je ne sais pas quand John me rejoindra. Depuis qu’il est entré à la fac, en septembre, il sort tous les soirs. Quand il trébuche sur son téléphone et qu’il lui arrive de composer mon numéro, par inadvertance, j’entends en fond sonore des tas de gens brailler. Nous deux, ça devient bizarre et ça ne me plaît pas. Je croyais que nous étions ensemble pour toujours, mais au train où vont les choses, ça m’étonnerait que notre relation tienne jusqu’à la fin de l’été prochain.

Je n’ai pas eu de nouvelles de Toby depuis très, très longtemps. C’est ma faute. Au début, il me téléphonait souvent, il me laissait des messages, et je n’avais pas une minute pour le rappeler. Le temps a passé, plusieurs mois, maintenant je n’arrête pas de me dire « je l’appellerai demain », mais je suis gênée. La dernière fois que je lui ai parlé, il s’amusait bien à l’université, il se faisait des copains (avec des dents impeccables, certainement). Promis, je l’appellerai demain.

J’espère que, pour toi, tout va bien. Je suis sidérée que tu aies accepté que ton contrat soit prolongé, je pensais que tu détestais cet hôtel. Explique-moi, je nage.

À propos de ton hôtel, Alex m’a écrit pour me raconter son séjour avec Bethany, quand ils sont venus fêter le départ en retraite de Mlle Casey Gros-Pif. Ce que j’ai ri ! Tu ne savais donc pas qu’il y aurait la soirée de Noël au club de strip ? Il ne me semble pas qu’Alex ait été trop perturbé par les mères Noël en bikini de fausse fourrure rouge et blanche qui dansaient autour du bar. Mais que Bethany ait refusé de passer la nuit là… cette bonne femme n’a vraiment aucun humour, je ne comprends pas ce qu’il lui trouve. Je ne la connais pas bien, mais elle est tellement collet monté et lui si décontracté qu’à mon avis ils ne resteront plus très longtemps ensemble. Il paraît qu’Alex a dû soigner un client de ton restaurant ? Vous mettez du poison dans les plats que vous servez aux gens ? Heureusement qu’il y avait un médecin dans la salle.

Bon, il faut que je te laisse et que je réfléchisse à ce que je vais mixer ce soir. Papa me donne un set de deux heures aux platines, ça m’entraînera pour l’Insomnia. Lisa s’évertue à me persuader de choisir de la musique des années 80 pour son petit show. Si elle a renoncé aux serpents, elle doit mijoter un truc encore pire, du genre cheveux permanentés et costume épaulé.

Quand mamie ira mieux, vous devriez venir toutes les deux passer quelques semaines ici. Il y a plein d’endroits agréables à visiter, avec des paysages et des plages superbes. On n’a pas que des pubs et des night-clubs. Penses-y, peut-être que des vacances feraient du bien à mamie.

Chaque fois que je suis seule, tu me manques tellement que j’ouvre mon médaillon pour regarder mes photos de toi et d’Alex. Vous êtes toujours tout près de mon cœur. Toujours.

Bisous, bisous,

Katie

Vous avez un message de : RUBY

Ruby : je me suis fait plaquer.

Rosie : quoi ? par Teddy ?

Ruby : ne sois pas idiote, ce pauvre bougre n’en est pas

capable. Non, en réalité le coupable est mon fils qui

m’aime tant. Il m’a informée qu’il se passerait de mes

services pour danser la salsa, et il m’a remplacée par une

partenaire plus jeune.

Rosie : oh, je suis désolée. Qui est cette femme ? Ruby : au fond, je fais semblant d’être en colère. Quoique,

au début, j’étais vraiment furibarde. J’en ai englouti un

gâteau au chocolat – le préféré de Gary que j’avais

acheté pour lui, comme par hasard. Et puis, à la dernière

bouchée, j’ai commencé à raisonner lucidement (le

chocolat me fait un effet bœuf) et j’ai échafaudé un plan :

inviter ma « rivale » à dîner à la maison pour

l’empoisonner.

Il fallait que je sache qui elle était, pourquoi Gary me

quittait pour elle. Eh bien, elle a vingt-cinq ans environ,

elle est originaire d’Espagne, elle enseigne l’espagnol au

collège où Gary travaille comme intendant, elle est mince

et ravissante.

Rosie : tout ce que tu détestes, en principe. Ruby : effectivement. Mais là, c’est différent, parce que

figure-toi que Gary et elle sont amoureux. Rosie : oooh…

Ruby : comme tu dis ! C’est fabuleux, non ? Je me suis donc

retirée sans regret. Pour être honnête, j’envisageais de

me séparer bientôt de Gary. Je frôle la cinquantaine, il

vaut mieux que je danse avec un partenaire de mon âge,

qui n’aura plus l’énergie de me propulser dans les airs.

Ça me fatigue. Et je suis heureuse que Gary ait enfin

rencontré quelqu’un. Peut-être que Maria le convaincra

de quitter ma maison pour s’installer avec elle. Rosie : ça ne te chagrinerait pas ?

Ruby ; pas plus que si je dénichais un million d’euros sous

mon lit. Ce garçon doit comprendre qu’il est adulte, et

déguerpir. Je ne lui préparerai pas son dîner, je ne lui

laverai pas son linge éternellement. Mais assez parlé de

moi… comment va ta maman ?

Rosie : pas très bien. On a l’impression que, peu à peu, elle

part en lambeaux. Elle est presque impotente, tellement

son arthrite s’est aggravée. Je doute que le climat du

Connemara, l’hiver surtout, soit indiqué. Mais elle n’en

bougera pas. Je me fais du souci, elle est hospitalisée

sans arrêt pour des infections, des problèmes concernant

des organes dont j’ignorais même l’existence. C’est

comme si, à la mort de papa, elle avait physiquement

capitulé.

Ruby : elle est coriace, Rosie, elle remontera la pente. Rosie : espérons-le.

Ruby : et comment ça se passe dans ton palace ? Rosie : ne m’en parle pas ! Heureusement, je pars à la fin du

mois.

Ruby : tu dis ça chaque mois, et tu restes. Tu ferais mieux

d’attendre que ton contrat se termine, l’année prochaine.

D’ailleurs, est-ce que tu cherches un nouveau job ? Rosie : avec mes horaires impossibles et mes visites à ma

mère, je n’en ai pas le temps. La dernière fois qu’on s’est

vues, toutes les deux, c’était quand ? Ruby : hier.

Rosie : oui, parce que tu passais devant l’arrêt du bus. Au

fait, merci d’avoir roulé dans cette flaque et de m’avoir

copieusement éclaboussée.

Ruby : tu paraissais avoir besoin d’une bonne douche. Rosie : mouais… En tout cas, il y a bien un mois que je ne

suis pas sortie. C’est affreux, je n’ai plus de vie. J’ai

vraiment envie d’aller voir Katie, et Alex m’invite sans

cesse, mais je ne peux partir à cause de maman – je ne

lui reproche pas, évidemment.

Ruby : quand elle ira mieux, tout s’arrangera. Rosie : elle ne se rétablira pas, Ruby, elle n’en a pas le désir.

Maintenant, elle se contente d’attendre. Elle est

quasiment en fauteuil roulant et elle n’a que soixante-six

ans.

Ruby : tu devrais obliger Kevin la couleuvre à donner un

coup de main.

Rosie : il serait infichu de se débrouiller, et je sais que

maman est plus à l’aise avec moi. Par conséquent, on n’a

pas le choix.

Coucou ! Je suis à Amsterdam. J’ai rencontré un type somptueux qui cueille des fraises pour gagner sa vie. Il ne parle pas anglais, mais on s’entend vachement bien.

J’adore cette ville.

Bisous,

Katie

Joyeux anniversaire !

Trente-huit ans… ça ne te fait pas peur de frôler la quarantaine ? Trinque à ma santé.

Affectueusement,

Alex

Si tu t’imagines que trente-huit ans, c’est horrible, pense à ce que j’éprouve, moi qui galope vers mes cinquante berges. Nous allons faire une énorme fête. Juste toi et moi.

Joyeux anniversaire !

Ruby

Ma petite maman,

Je suis en Andorre. J’ai rencontré un type superbe, mon moniteur de ski, qui essaie de m’apprendre à ne pas me briser les os. Il ne parle pas un mot d’anglais, mais on s’entend très bien. Ici, tout est super. Toi et moi, on devrait partir à la neige, tu adorerais ça ! Le festival d’hiver se passe bien. Je serai à la maison pour Noël, on se racontera tout ! J’ai hâte de te voir !

Gros bisous,

Katie

Chère maman,

Voudrais-tu passer Noël chez moi ? Katie sera là, tu prendras sa chambre et elle dormira sur le canapé. Ça me ferait tellement plaisir. Dis oui, s’il te plaît !

Rosie

Ma Rosie,

Je viendrai avec grand plaisir, ma chérie, merci de m’inviter. Je suis impatiente de voir notre petite Katie, qui n’est plus si petite !

Maman

De : Katie

À : maman

Objet : retour à la maison

Merci pour ce réveillon. C’était succulent, comme toujours. Et c’était génial d’être toutes les trois, comme avant. Entre filles !

Mamie a beaucoup changé depuis la dernière fois et toi, tu as l’air fatiguée. Je me suis dit que je pourrais rentrer à la maison pour quelques semaines, ça me permettrait de t’aider. J’arriverai bien à trouver un job temporaire à Dublin. Je veux vraiment t’aider un peu (en plus, je reverrai le garçon que j’ai rencontré pendant mes vacances !).

De : Rosie

À : Katie

Objet : re : retour à la maison

Ne reviens pas, c’est un ordre ! Tu dois vivre ta vie, continuer à voyager, travailler et t’amuser. Ne t’inquiète pas pour ta grand-mère et moi. Nous allons très bien.

Mon métier me plaît énormément, et c’est très agréable, toutes les semaines, de respirer l’air vivifiant du Connemara. J’ai cependant une faveur à te demander. Ruby et moi, nous aimerions venir te voir en février, si tu pouvais nous caser dans ton planning. Ruby dit qu’elle veut gagner un concours de T-shirts mouillés avant de fêter ses cinquante ans !

Dis-moi quelle date te conviendrait le mieux.

De : Rosie

À : Steph

Objet : maman

J’ai un service à te demander. Pourrais-tu prendre maman une semaine en février ? Excuse-moi, je sais que tu es débordée, mais Beanie m’a enfin donné des congés et je voudrais vraiment aller voir Katie, rencontrer ses amies, inspecter la boîte où elle travaille… bref, faire tout ce que font les mères enquiquineuses.

Si ce n’est pas possible pour toi, je comprendrai. J’arriverai peut-être à pousser Kevin à lever le nez de son nombril, pour changer.

Embrasse toute ta petite famille.

De : Steph

À : Rosie

Objet : re : maman Je suis d’accord, bien sûr. En fait, j’emmènerai la famille passer la semaine au Connemara. Pierre m’a traînée chez ses parents pour le réveillon de Noël, donc c’est à mon tour !

Tu as bien mérité un petit break, Rosie. Je suis désolée que tu aies tout sur les bras. Parfois, j’ai une envie folle de botter les fesses de Kevin. Je compte avoir une discussion sérieuse avec lui quand je serai dans le coin – va savoir, il daignera peut-être voir son neveu et sa nièce.

Amuse-toi bien avec Katie. C’est une jeune femme à présent, et elle te ressemble tellement ! Quand elle était chez nous, il y a quelques mois, j’avais l’impression de te parler. Profite de ta semaine de vacances et ne t’inquiète pas : de toute façon, j’avais besoin d’être près de maman.

De : Alex

À : Katie

Objet : anniversaire-surprise

Je ne sais pas dans quel coin du monde tu te trouves en ce moment, mais j’espère que tu consultes toujours ta messagerie. Puisque ta maman aura quarante ans le mois prochain et toi vingt et un, j’ai pensé qu’on pourrait organiser un double anniversaire, te rapatrier par avion et faire une jolie surprise à ta mère.

Il faudrait inviter tous tes amis et ceux de Rosie. Je suggère de mettre Ruby dans le coup, je crois qu’elle adorerait ça.

Dis-moi si ça te paraît une bonne idée.

Rosie : j’ai quarante ans dans quelques jours. Quarante. Ruby : et alors ?

Rosie : alors ça me donne un coup de vieux. Ruby : à ce compte-là, j’entre dans le quatrième âge. Rosie : oh, excuse-moi, tu vois ce que je veux dire : on n’a

plus tout à fait vingt ans, n’est-ce pas ?

Ruby : Dieu merci, parce que sinon je devrais me coltiner de

nouveau un mariage merdique et un divorce. Nous

serions obligées de chercher du boulot, nous nous

inquiéterions pour notre avenir, notre look, nos fringues,

et tout le tralala. Vingt ans… en quoi c’est aussi

fantastique ? J’appelle ça l’âge matérialiste. Les années

où on a la tête farcie d’âneries. Ensuite, on passe le cap

de la trentaine et on essaie de rattraper le temps perdu

pendant la décennie précédente. Par contre, à la

quarantaine… on en profite.

Rosie : tant mieux. Et à la cinquantaine ? Ruby : on répare ce qu’on a foiré à la quarantaine. Rosie : génial. J’ai hâte d’y être.

Ruby : qu’est-ce que tu veux faire pour ton anniversaire ? Rosie : rien ?

Ruby : excellente idée. Pourquoi on ne sortirait pas vendredi

soir ?

Rosie : très bien.

Ruby : attends, j’oubliais. C’est aussi l’anniversaire du frère

de Teddy, on se réunit tous au Berkeley Court Hotel. Rosie : chic, j’adore cet hôtel !

Ruby : je sais. Tu viendras m’y prendre et on ira au pub

ensemble ?

Rosie : d’accord, mais pas question que je sois en tête à tête

avec le frère de Teddy. La dernière fois que je l’ai

rencontré, il a fourré sa main sous ma jupe. Ruby : il était sorti de prison quelques jours avant, sois un

peu compréhensive.

Rosie : bon… à quelle heure je passe te chercher ? Ruby : 20 heures.

Rosie : tu plaisantes ? À quelle heure ça commence ? Ruby : 19 heures 30.

Rosie : Ruby ! Tu dois y rester plus longtemps que ça ! Je ne

débarquerai pas une demi-heure après le début de la

soirée, ce serait impoli. J’arriverai à 21 heures 30, tu

passeras au moins deux heures avec eux.

Ruby : non ! Il faut que tu viennes à 20 heures. Rosie : pourquoi ?

Ruby : parce que la fête a lieu dans la suite royale du

Berkeley Court Hotel.

Rosie : bonté divine, mais tu aurais dû le dire tout de suite.

Je serai là à 19 heures 30.

Ruby : non, surtout pas !

Rosie : quelle mouche te pique ? Pourquoi non ? Ruby : tu n’es pas invitée. Tu viens à 20 heures, tu visites la

suite rapidement et on s’en va.

Rosie : mais je veux m’y incruster, dans cette suite. Tu

t’imagines ce que ça représente pour moi ? Ruby : oui… mais non. De toute façon, quand tu auras vu la

famille de Teddy, tu n’auras qu’une envie : détaler. Rosie : tu me brises le cœur, j’espère que tu en es

consciente. Et je te préviens : tout ce qu’il y a dans les

salles de bains et qui n’est pas vissé ira droit dans mon

sac. Je crois même que j’apporterai mon appareil photo !

Pour montrer à Katie comment c’est. Elle aura vingt et un

ans dans quelques semaines, j’aurais voulu qu’on fête ça

ensemble, malheureusement ce n’est pas possible. Et

maman ne sera pas là non plus, elle va de nouveau chez

Stephanie. Conclusion, une fois de plus, nous serons

toutes les deux. Mais au moins, cette année, j’aurai

l’occasion de jeter un œil à la suite royale ! Je chiperai

quelques idées pour mon hôtel. Je suis ravie ! Ruby : je suis impatiente de voir ta tête, Rosie. À 20 heures,

suite 440.

Suite Royale 440

SURPRISE, ROSIE !

JOYEUX ANNIVERSAIRE, ROSIE & KATIE !

Bon anniversaire, ma Rosie.

J’ai passé un merveilleux week-end, et nous t’avons fait une sacrée surprise, n’est-ce pas ? Ça m’a déchiré le cœur de te mentir, de te dire que je serais chez Stephanie, mais quel bonheur de voir l’expression de ton visage (et les larmes dans tes yeux). Alex avait tout organisé. C’est un homme absolument adorable, Rosie. Son épouse, en revanche… Tu sais, quand vous étiez enfants, j’étais sûre qu’Alex et toi, vous vivriez ensemble.

Merci, ma chérie, d’être une fille merveilleuse qui m’a tant aidée ces dernières années. Ton père serait fier de toi. Je lui raconterai tout quand je le retrouverai. Tu es une belle jeune femme, Rosie Dunne.

Je t’embrasse très fort,

Maman