La vie est un arc-en-ciel

Cecelia Ahern · Chapitre 24 sur 51

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La vie est un arc-en-ciel

Chapitre 24

 

Kevin,

Bonjour, fiston. Je ne suis pas du genre à écrire, mais je me demande si tu nous as donné le bon numéro de téléphone pour te joindre. Chaque fois que j’appelle, de jour comme de nuit, ça ne répond pas. Soit tu t’es trompé, soit l’appareil ne marche pas, soit vous travaillez tous tellement que vous n’avez pas le temps de décrocher. Tu ne pourrais pas t’acheter un portable, pour que ta famille puisse avoir de tes nouvelles de temps en temps ?

J’espère que tu ne fais pas de bêtises. Rosie s’est vraiment décarcassée pour t’obtenir ce job en cuisine, ne gâche pas cette opportunité de bien démarrer dans la vie. J’ai soixante ans, je ne serai pas toujours là pour te tirer d’affaire.

C’est vraiment dommage que tu n’aies pas assisté à la fête organisée pour mon départ en retraite. La boîte a invité toute la famille, ils nous ont traités royalement – quarante ans de bons et loyaux services, ça mérite récompense. Stephanie, Pierre et Jean-Louis sont venus de France. Rosie, Greg et Katie étaient là. On a passé une bonne soirée. Je ne te reproche rien, fiston, j’aurais simplement aimé que tu sois là aussi. C’était très émouvant, j’ai même versé une larme.

J’ai travaillé pour eux pendant quarante ans, pourtant je me souviens de ma première journée comme si c’était hier. Je sortais de l’école, je désirais bien faire. Je voulais commencer à gagner de l’argent pour épouser ta mère et nous acheter une maison. J’étais là depuis une semaine, quand il y a eu un départ en retraite. Je n’ai pas prêté attention à cet homme. On lui a rendu hommage, on lui a offert des cadeaux. Moi, je pensais seulement qu’à cause de lui je sortirais tard, qu’on ne me paierait pas d’heures supplémentaires et que j’étais pressé de rejoindre ta mère pour lui demander sa main. Pour ce vieux bonhomme, c’était la fin d’une vie de labeur, il avait les larmes aux yeux, il était bouleversé et n’arrivait pas à prononcer son speech. Moi, je m’énervais, j’avais la bague de fiançailles dans ma poche, je n’arrêtais pas de tripoter l’écrin.

Ce monsieur s’appelait Bill Rogers.

Avant de partir, il a voulu m’expliquer le fonctionnement de la société, puisque j’étais nouveau. Je n’ai pas écouté un mot de ce qu’il me racontait. Il parlait, il parlait, ça s’éternisait. Je l’ai un peu bousculé, à cette époque la boîte n’était pas si importante pour moi.

Ensuite, toutes les semaines, il passait au bureau. Il traînait, il embêtait les nouveaux et aussi certains anciens, il donnait des conseils, il vérifiait des choses qui ne le regardaient plus. Il avait besoin du bureau, c’était vital pour lui. On lui a dit de se trouver un hobby, une occupation. Nous avions les meilleures intentions du monde – et il commençait à nous casser sérieusement les pieds. Il est mort quelques semaines après, il a eu une crise cardiaque sur un green. Il suivait notre conseil, il était en train de prendre sa première leçon de golf.

J’avais complètement oublié Bill Rogers. Mais depuis la fête, il me trotte dans la tête. Je le revois, le regard embué, quand il écoutait les discours, ouvrait ses cadeaux, observait les petits jeunes qui jetaient des coups d’œil furtifs à leur montre, impatients de retrouver leur petite amie, leur femme et leurs enfants… Je pense aux collègues qui ont débuté en même temps que moi, Colin Quinn et Tom McGuire, et qui n’ont pas atteint l’âge de la retraite. C’est la vie.

Voilà, je n’ai plus à me lever de bonne heure le matin. J’ai dormi comme un loir ces jours-ci, je n’imaginais pas avoir autant de sommeil à rattraper. Le jardin est impeccable, tout ce qui était branlant dans la maison est réparé. J’ai joué au golf trois fois cette semaine, j’ai vu Rosie deux fois, j’ai emmené Katie et Toby en ville, mais j’ai toujours envie de sauter dans la voiture et de foncer au bureau pour apprendre aux jeunots comment on bosse. Seulement, ils préfèrent apprendre par leurs propres moyens.

Du coup, j’ai eu l’idée d’imiter les Dunne du sexe féminin et de prendre ma plume. Elles passent des heures à écrire, sans doute pour réduire la facture de téléphone. Ça me ferait plaisir d’avoir de tes nouvelles, fiston.

Tu sais quelque chose à propos du job de notre Rosie ?

Papa

De : Kevin

À : Stephanie

Objet : papa

Comment va ? Je viens juste de recevoir une lettre de papa. Qu’il écrive une lettre, c’est déjà bizarre en soi, mais ce qu’il raconte l’est encore plus. Il parle d’un certain Billy Rogers qui est mort depuis des lustres. Tu devrais vérifier qu’il ne perd pas les pédales. J’ai été content d’avoir de ses nouvelles, mais j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un autre homme. Remarque, ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Je regrette de n’avoir pas été là pour son départ en retraite, j’aurais dû faire un petit effort.

Transmets mon bonjour à Pierre et Jean-Louis. Dis à Pierre que, question cuisine, la prochaine fois qu’on se verra, je le battrai à plate couture ! Dans sa lettre, papa parlait aussi du boulot de Rosie. Qu’est-ce qu’elle a encore fait ?

De : Stephanie

À : Maman

Objet : Kevin et papa

Il doit y avoir des perturbations atmosphériques en Irlande, car je viens d’avoir un mail de ton fils, mon petit frère Kevin – mais oui, Kevin, le garçon qui ne fait jamais signe à sa famille, sauf quand il a besoin d’argent. Figure-toi qu’il a reçu une lettre de papa qui l’a inquiété ! Notre père serait donc capable de lécher un timbre pour le coller sur une enveloppe ?

Papa lui parlait de Billy Rogers. Il m’en a aussi parlé. Est-ce qu’il va bien ? Je suppose qu’il se sent désœuvré. Au moins, il a le temps de réfléchir. Tous les deux, vous avez travaillé si dur. Maintenant que Kevin, votre petit dernier, est parti, comme Rosie et Katie, et moi, vous avez enfin la maison pour vous seuls. Je comprends que papa ait du mal à s’adapter. Vous étiez habitués à avoir des enfants bruyants puis des ados qui se chamaillaient. Ensuite il y a eu un bébé, et vous avez aidé Rosie à s’en sortir, même si ça vous posait des problèmes financiers. Vous avez bien mérité de profiter à présent de la vie.

Kevin a fait allusion au job de Rosie. Elle avait tellement peur d’être licenciée. Tiens-moi au courant.

De : Maman

À : Stephanie

Objet : re : Kevin et papa

Tu as raison, je crois que ton père a tout le temps de réfléchir, et les sujets de réflexion ne lui manquent pas. Pour ma part, je suis ravie qu’il soit à la maison. Il ne court plus à longueur de journée, il ne pense plus aux problèmes du bureau pendant que j’essaie de discuter avec lui. J’ai l’impression qu’il est enfin tout à moi corps et âme. J’ai eu aussi ce sentiment-là lorsque j’ai cessé de travailler, mais pour moi c’était différent. J’étais passée à mi-temps à la naissance de Katie pour aider Rosie, si bien que quand j’ai pris ma retraite, ça n’a pas été un bouleversement radical. Ton père, lui, est perdu.

Je m’étonne que Rosie ne t’ait pas annoncé la nouvelle. Je pensais que tu serais l’une des premières personnes à qui elle en parlerait (après Alex, bien entendu). Avec cette petite, je n’arrêterai jamais de me faire du souci. Pendant une semaine entière, elle m’a seriné sur tous les tons qu’elle allait perdre son emploi. Là-dessus, elle téléphone pour dire que ses patrons lui ont accordé une promotion !

Nous étions si contents pour elle ! Je ne lui dirai pas que je t’en ai parlé, sinon elle me grondera pour lui avoir gâché sa surprise. Il faut que je te laisse, ton père m’appelle. Nous avons prévu d’aller chez l’horticulteur. S’il continue à planter des fleurs ou des arbres, nous serons forcés de demander l’autorisation d’avoir une jungle en pleine ville.

Prends soin de toi, ma chérie, fais de gros bisous à Jean-Louis de la part de sa mamie et son papi.