L'amour de la lecture

Frédéric Ferney · Chapitre 1 sur 20

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L'amour de la lecture

Je vous préviens

 

Suis-je capable d’écrire un livre inutile ? Et si finalement c’était ça, l’enjeu, le défi ?

J’aurais voulu, en puisant dans mon passé moins des événements que des sensations, réconcilier l’excès et la nuance, mais l’excès m’épuise, les nuances me lassent. Le mensonge, qui est une forme de la liberté, me fascine. Quoique d’un âge un peu avancé, je crains de n’avoir rien appris, je chéris mes chimères, j’aime mes bêtises pourvu qu’elles soient intimes ; je ne repousse pas mes illusions – l’erreur inhérente à la connaissance de soi a de ces charmes.

Je ne vais pas vider mon sac… pour des prunes. À quoi sert de se remâcher ? Sans me vanter, je ne sais pas ce que je crois, je ne crois pas trop ce que je sais. Est-ce une raison pour se morfondre ? J’aimerais mieux nommer ici des saveurs oubliées, des allégeances secrètes, des heures perdues. Des paliers d’arômes. De furtives analogies, des préférences coupables, des refus dont le bénéfice est maigre – car leur noblesse n’est qu’en soi.

Je n’ai d’autre ambition, n’ayant que le sot projet de me peindre. À la première personne du singulier. C’est dit ! J’ai l’âme d’un chapardeur : mes plaisirs sont des dauphins amoureux des écueils.

Vous êtes toujours là ?…

Mes remords – j’en ai, pas vous ? – sont devenus une forme douce de possession, un faible avantage qui me donne l’illusion de m’appartenir. Cela s’appelle vieillir, je crois – c’est encore une affaire de goût. Je vous promets seulement d’en éviter le chagrin : Flaubert, avec une sincérité froide, avait le génie du chagrin, pas moi, ça ne me suffit pas, le chagrin !

Se souvenir, c’est vivre, aimer, penser une seconde fois – en mieux. Et si lire, c’était se souvenir ? Mais de quoi ? On ne sait jamais ce que le passé nous réserve, disait Sagan, fine mouche. Loin d’être un devoir, la mémoire est un anachronisme, une soustraction de soi, une faculté d’oubli mais aussi un projet – une étrange toupie puisque déjà je romps, je me quitte, je juxtapose. Je suis d’un autre temps, on l’est toujours. D’ailleurs on se ressemble bon gré mal gré : faut-il se trahir, se renier un peu pour rester identique à soi ?

Je n’ai pas la réponse.

Kafka en avait une, splendide : « Je n’ai que très peu de ressemblance avec moi-même. »

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