L'amour de la lecture

Frédéric Ferney · Chapitre 2 sur 20

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L'amour de la lecture

Une inviolable solitude

 

 

J’écris ceci, sans mentir j’espère, sans me faire illusion, avec plaisir,

comme une lettre à un ami.

Stendhal

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La possibilité d’un songe

On dit que je suis une nymphomane dévergondée à l’appétit sexuel insatiable, alors que la vérité, c’est que je préfère de loin lire un livre.

Madonna

 

Lire, aimer. Qu’aimer c’est apprendre à lire. Que lire, Fred Vargas, Lao-Tseu ou la comtesse de Ségur, c’est apprendre à aimer, d’accord. Mais à quelle fin ?

Je ne suis pas un saint. Je lis par goût : c’est une manie dont on ne se défait pas aisément, une addiction, un vice comme l’amour des roses, la fièvre de l’or ou la passion du tabac. Des gens lisent, d’autres préfèrent la zumba, le vélo ou la pêche à la ligne, c’est selon. Fais ce que voudras ! en sachant que la fière devise de l’abbaye de Thélème, vantée par Rabelais dans Gargantua, loin d’être une invitation à la paresse ou une apologie du loisir, n’est que l’expression d’une exigence laborieuse et passionnée – athlétique non moins qu’utopique.

Car lire, ça ne va pas de soi.

Quoi de plus insolite, quoi de plus mystérieux, si on s’y attarde ? Assis sur un banc ombragé dans un jardin public ou bien au bord de la mer en été, sous un chapeau de paille, quelqu’un lit. Je l’observe en douce. Son visage est clos, un peu songeur ; il respire autrement ; on dirait qu’il s’émancipe. Tantôt il sourit, tantôt il fronce le nez. Est-ce qu’il travaille ? C’est sans effort apparent, tout seul, et s’il ne l’est pas, il est manifestement séparé. Il se distingue par une sorte de gravité qui le protège, ponctuée d’un soupir ou d’un raclement de gorge, et par une profondeur que le froissement des pages, feuilletées d’un doigt vigilant qu’il humecte de sa langue – un tic de vieille demoiselle ou d’abbé –, rend palpable. Il est occupé, mais à quoi ? Ni labeur, ni caprice, ni corvée. Rien ne le distrait de sa besogne. Du monde et des actions des hommes il ne perçoit qu’une rumeur. Est-ce qu’il dort ?… Non, il s’est envolé.

Il se fiche de nous.

Son attitude aurait de quoi irriter mais d’emblée il impose le silence, il nous tient en respect. À dire vrai, je l’envie : il semble exempté de ce tout ce qui nous pèse. Il est parti ailleurs, on ne sait où, sans laisser d’adresse, et pourtant il est bien là, tout près, seul au monde, immobile, intouché par ce qui l’environne, indifférent comme un rocher au milieu des vagues. Un migrant en songe. Un réfugié climatique. Un boat people. Il m’était étranger, soudain il m’est proche. Si j’étais plus hardi, je serais prêt à lui parler, à l’écouter, à l’accueillir peut-être. S’il n’est pas heureux – mais il semble l’être – du moins me rend-il la solitude enviable.

Lire, c’est quitter son corps et respirer dans le corps d’un autre. Le principal mode d’évasion – le seul permis en prison.

« Quand je veux m’imaginer le type parfait d’un de mes lecteurs, écrit Nietzsche dans Ecce Homo, j’en fais toujours un monstre de courage et de curiosité, qui possède en outre quelque chose de souple, de rusé, de circonspect, ce qui constitue l’aventurier et l’explorateur né. » Un aventurier ? Théophile Gautier, lui, parle de « cette indolence occupée qui est un des charmes du voyage ». Il y a de cela dans ce que lire me procure : un état d’alerte, l’idée d’un nouveau départ. Suis-je las ? Je m’endors. Suis-je déçu ? Je m’en vais. C’était une chambre vide, je n’en ai pas la clef. Un livre, ça se quitte, non ? En voici un autre là, qui répondra à mon attente. C’est comme si j’allumais une nouvelle cigarette – ah ! non, c’est vrai, j’ai arrêté le tabac, mais j’en conserve l’envie, comme d’un début.

Lire : on efface tout, on recommence.

C’est une école de liberté, de désinvolture. On s’en va vers une destination inconnue. Sans feuille de route, sans parti pris, sans doctrine. J’aime ça : le suspens. Une forme de légèreté, et d’attente, qui n’est pas sans affinités avec l’état amoureux. Si je prends la littérature très au sérieux, je suis « ennemi juré d’obligation, d’assiduité, de constance », comme dirait Montaigne.

Avec cela, je suis timide. Je ne me jette pas, je reste au bord. Si l’eau est bonne, j’entre, je flotte, je me berce ; quand j’aime, j’effleure, je caresse, je ne m’attarde pas, de peur de tout gâcher. « Lire mal et d’un coup d’œil nous libère de la main qui nous conduisait. La superficialité dans l’érudition, voilà la seule façon de bien lire et d’être profond », prétend Bernardo Soares, l’un des hétéronymes de Fernando Pessoa dans Le Livre de l’intranquillité.

Peut-être.

Faut-il s’en justifier ? Non. La paresse est une ascèse. Une philosophie, riche de sa généalogie rêvée, et de ses maîtres : Diogène, le neveu de Rameau ou Oblomov, le héros du roman d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov, rivé à son divan, aussi célèbre en Russie que Faust ou Don Juan. Mais je suis français, futile en pensée, et volontiers grave par jeu ; je me méfie de la profondeur, je crains de perdre pied, j’ai peur de la noyade.

On a beaucoup glosé sur ce que Freud en se raclant la gorge appelle gleichschwebende Aufmerksamkeit, la présence silencieuse de l’analyste à l’écoute de son patient (de l’allemand schwebend, « flottant, planant, en suspens »). De la même façon, le lecteur oscille entre l’apesanteur et la retombée. Évasif en surface, on est tout ouïe, aux aguets, on ferme les yeux pour mieux écouter ; on hoche la tête et, imitant le fumeur de havanes, on inspire, on expire, on fait des ronds de fumée. Je lis comme une poule boit : en renversant la tête pour faire couler.

Le vide permet d’accueillir le sens – ouvert, indéterminé, accidentel ; il rend possible la traversée, le passage, le saut, qui est la condition nécessaire de la poésie, de la création. Lire, c’est s’attacher à la Terre, qui n’est pas si ronde, en regardant le Ciel, qui est un cercle.

J’observe donc cette personne inconnue qui lit, penchée sur son ouvrage : c’est une jeune fille. Car ce sont les filles qui lisent, n’est-ce pas ? et ce sont elles qui écrivent désormais, comme en Angleterre autrefois. Je la scrute, elle s’en aperçoit, me dévisage à son tour ; je détourne le regard, soudain gêné de mon indiscrétion. C’est elle pourtant qui est surprise, en flagrant délit, la main dans le sac. Je devrais avoir honte. Mais pourquoi ? Je suis seulement curieux : qu’est-ce qui la captive ? Qu’est-ce qui lui fait baisser les yeux ?

Un livre, lequel ?

Si je parviens à en déceler le titre ou le nom de l’auteur, aussitôt l’inconnue qui n’était personne me devient une personne. Je lui prête une existence d’autant plus réelle qu’elle restera imaginaire, surtout si elle lit un auteur que je connais et que j’ai aimé – ou pas. Reste la question stupide que je me pose depuis toujours : comment un « petit tas de feuilles sèches » (Sartre) se transforme-t-il en « machine de songes » (Cervantès) ?

Qu’est-ce donc que cela ?

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