L'amour de la lecture
La comédie du départ
Je suis dans un âge où l’on ne lit plus, mais où l’on relit les anciens
ouvrages.
Royer-Collard à Alfred de Vigny
Heureux qui comme Ulysse… à la belle candeur de Du Bellay s’oppose une phrase méchante, incompréhensible, et qui m’a désespéré jadis : « Je hais les voyages et les explorateurs » – l’incipit de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss (1955).
Une profession de foi à l’envers.
Un aveu qui retentit comme un adieu, un renoncement, un déni de soi – et de sa jeunesse.
D’où lui vient ce dégoût soudain de l’aventure, lui qui a tant aimé vivre parmi les sauvages dans la forêt ?
Avec sa barbe de franciscain et ses grosses lunettes d’écaille, un jeune homme au falzar dépenaillé campe au bord d’un fleuve. Un fruit rond, ce n’est pas une orange, est posé sur une écuelle ; un sapajou tire sur une laisse de cuir enroulée autour de sa ceinture. Nous sommes en 1938 : Maurice Ravel est mort, Hitler vient d’annexer l’Autriche, Carné adapte Le Quai des brumes de Mac Orlan au cinéma. Pendant ce temps, relégué dans un outre-monde, l’écrivain-philosophe partage avec bonheur la vie des Indiens bororo au Brésil, dans le Mato Grosso.
Dans son livre, Lévi-Strauss restaure la dignité des peuples primitifs : loin de représenter un stade infantile de l’humanité, ces sociétés oubliées et oublieuses de l’Histoire ont inventé des organisations complexes qui ne sont en rien inférieures aux nôtres ; elles sont de toute éternité un miroir, un abîme, un accomplissement de l’humain. Les aurochs de Lascaux n’ont rien à envier aux bêtes à cornes de Picasso.
Lévi-Strauss constate sans s’émouvoir que certains peuples, jadis méprisés, aujourd’hui vaincus, ont su inventer un juste équilibre entre une nature sans culture – le « cru » sans le « cuit » –, vouée au pourrissement, et une culture sans nature, possiblement brûlée par la technique et conduite au désastre écologique. Nous y voilà.
Enfant, j’étais déjà las d’espérer, et curieux de partir ; je me destinais sans rire à la profession de vétérinaire itinérant chez les Bororo, pas ceux du Brésil, non, ceux du Niger qui sont des Peul – les femmes y sont les plus belles du monde –, ou à défaut à une carrière de scaphandrier dans les Caraïbes – je vous dis tout.
Son arrêt m’avait glacé.
Moi qui rêvais sans fin d’îles et de frayeurs d’océan, de coupoles d’or et de citadelles enfouies, ne songeant qu’à arpenter les confins de la terre avec un couteau dans la poche, j’arrivais trop tard. Ma carrière d’aventurier était d’emblée compromise. Je n’avais désiré que l’ivresse de rompre. Je m’étais pris pour un descobridor – combien de vocations avortées dans la contemplation muette des atlas ! –, je n’étais qu’un Fabrice, un vétéran prématuré, un retraité de la grandeur, « un de ces cœurs de fabrique trop fine ». Le monde avait tort… non, c’est moi qui avais tort dans tout ce qui ne m’arriverait pas. S’en aller au bout du monde et mourir comme le capitaine Cook sur une plage des îles Sandwich, le cœur percé d’une sagaie et dévoré par des cannibales : trop tard !
Or, ce n’est pas parce qu’il est né écrivain que l’ethnologue a écrit Tristes Tropiques, c’est l’expérience même du voyage qui fait de lui un écrivain. C’est son périple en Inde et au Moyen-Orient et son séjour parmi les Indiens Nambikwara du Brésil qui lui inspirent ce livre où il cuve l’encre de sa mélancolie – sa vision.
Ce n’est pas un accident.
D’autres avant et après lui – Ovide, Victor Hugo ou Nabokov – ont puisé dans la déportation, la disgrâce ou l’exil un supplément de douceur. Car la douleur et la douceur, par une étrange bizarrerie du français, ne se séparent que d’une lettre. On le sait depuis Charles d’Orléans qui écrivait des ballades dans sa prison anglaise avec un ongle et des larmes.
Primauté du voyage en littérature : tout (re)commence par un départ, une rupture, un adieu. La dépression, le spleen, le désenchantement – amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! – adviennent par-dessus le marché, quel que soit le butin et les songes qu’on emporte.
Je ne saurais définir ce processus, ni par quelle instigation des choses ou de soi le voyage engendre l’écrivain. Ce qui me semble : tout voyageur a l’envie de transmettre, de raconter ce qu’il a vu ou, encore mieux, ce qu’il n’a pas vu, comme le Pigeon ingénu de la fable.
« Mon voyage dépeint
Vous sera d’un plaisir extrême.
Je dirai : J’étais là. Telle chose m’advint. »
Sans blague ? Il est des voyages sans retour, mais l’idée du retour – le nostos des Grecs, le rojû‘ des Arabes, le bâzgasht des Persans, qui est obligation et espérance – et l’envie de raconter ses aventures aux siens servent d’éperon.
Voyager, c’est (se) décrire. Et cela, même si nos tribulations se limitent à une semaine de vacances au Club Med ou au camping « Les Flots bleus » de Bormes-les-Mimosas ! Il y a en chacun de nous un petit Marco Polo qui brûle de raconter… la Chine ? Oui, un empire, une cité perdue, un Finistère – l’ailleurs, l’inouï, l’inespéré, le jamais-vu. La cour de Kubilai Khan, les pyramides de Koush, les rives de l’Oronte, les vestiges de l’Atlantide, le repaire de la licorne, le trésor des Incas, les seins de la voisine.
Pour l’un, le Berbère Ibn Khaldoun, né à Tunis, ce sera Fès, Grenade, puis Damas, où il rencontra Timour le Boiteux alias Tamerlan. Pour l’autre, Stendhal, ce sera l’Italie – « le loisir profond sous un ciel admirable », entrevu sous les combles d’un attico à Civitavecchia. Et une idée rêvée de l’Angleterre, la patrie de tous les dédains. Une cave de Saint-Germain-des-Prés pour Boris Vian, ce raté étincelant, et pour le Suisse Nicolas Bouvier, ancien élève de l’école Brechbühl et du Collège de Genève fondé par Calvin, l’archipel de Cipango, c’est-à-dire le Japon – « l’apprentissage du moins ». On voit qu’il n’y a pas de recette.
Comme si le plaisir de voir et de découvrir, qu’on soit touriste, explorateur, saltimbanque ou caravanier, ne se dissociait pas du plaisir de dire, de l’euphorie de raconter, d’embellir peut-être, de mentir (un peu) : « Écoutez-moi, j’étais là, c’est à moi que c’est arrivé, je le jure ! »
Le voyage appelle un narrateur, c’est-à-dire un acteur. Il est souverain. Et ce qu’il veut, éperdument, quoi qu’il en coûte, c’est qu’on le croie !
Encore faut-il être habile.
Un jour, au début des années 1960, Pierre Lazareff, directeur de France-Soir, interpelle son ami Blaise Cendrars, auteur de La Prose du Transsibérien : « Dis-donc, tu l’as vraiment pris, ce train, de Moscou à Pékin ? » Et Blaise, goguenard : « Qu’est-ce que ça peut foutre ? L’important, c’est que vous l’ayez pris grâce à moi ! » Car il ne suffit pas d’avoir roulé sa bosse, il faut savoir nommer les choses.
Se remembrer… Revivre en prose. Accuser ses sensations – c’est ça, se souvenir ?
Et si je n’avais écrit tout ce qui précède que pour en arriver là : qu’est-ce qu’un écrivain ? La question ne se pose qu’en France… Eh bien ? Quelqu’un qui vous emmène là où vous n’aviez pas envie d’aller. Un cicérone obstiné. Un joueur de flûte. Un charmeur de rats. Un charlatan ? Et cela, grâce à la suprématie aberrante d’une forme ou d’un style – « cette manière d’épauler, de viser, de tirer vite et juste, que je nomme le style », dit Cocteau. « Une manière absolue de voir les choses », décrète Flaubert, soucieux de s’affûter, et qui trempe son sabre, chauffé en Orient, dans les ciels de pluie de sa province. Tchac ! t’es mort, coupé en deux, tu te relèves, miraculeusement, plus large de front et d’épaules, etc.
Ce n’est pas une affaire de technique, c’est une affaire de vision, dit Proust.
Cendrars d’ailleurs – pas plus que Lévi-Strauss – n’est dupe de la comédie du voyage. Dans Une nuit dans la forêt, il l’avoue en s’esclaffant d’un aveu où il se décèle tout entier : « Une fois de plus, je rentrais bredouille de ce grand bluff des Amériques […]. »
Ainsi puis-je sans mentir le moins du monde écrire : « Cet été-là, j’ai chassé le caïman et mangé du requin farci », ou bien : « Une nuit, à Sumatra, j’ai nagé nu dans le lac Toba », ou encore : « Je m’endormais dans les bras d’une Chinoise, abruti d’opium et bercé par la brise du Yang-Tsé, quand soudain… ». La question est non pas « Est-ce vrai ? », mais « Qui est Je ? ». Autrement dit : qui est là ?
La question se pose tragiquement à Hamlet devant des fantômes, son père, ses anciens amis, Ophélie – « I did love you once » –, aussi bien qu’à Flaubert quand il parle d’une femme – aimée, inconnue, remémorée – comme d’un pays. Dans L’Éducation sentimentale, il prête je ne sais quoi d’amer à cette attirance vide d’une contrée où l’on s’égare sans se délivrer de soi, ce qui résume toute une vie – la sienne rêvée, peut-être :
« Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.
Il revint.
Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d’esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur. »
Qui dit mieux ?
Je connais quelqu’un qui a lu L’Éducation sentimentale sept fois sans se lasser… Oscar Wilde prétendait qu’il avait éprouvé son plus grand chagrin à la mort de Lucien de Rubempré. « Tu aimes trop la littérature, elle te tuera », disait George Sand à Flaubert…
Ô mes amis !
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