L'amour de la lecture

Frédéric Ferney · Chapitre 12 sur 20

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L'amour de la lecture

Une vie de chien

 

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Parfums et fumées

Grand Dieu ! Pourquoi suis-je moi ?

Stendhal

 

Un chien qui renifle le trottoir est tout entier envahi par des relents ineffables, des parfums. Comme j’envie son odorat, sa liberté, son frais museau ! Il traque les indices d’une absence : les restes d’un repas, les laissées fumantes d’un congénère indélicat, un os à ronger. Il enquête, il se leurre, il s’égare ; s’il ne s’interdit rien, il ne se permet pas tout ; il est content de n’être que soi, ce petit Montaigne, et, de tous ses crocs, il est zen, attentif, nonchalant de sa destinée. Il accomplit son devoir – son devoir de vacances ; il flâne, il dodeline entre chien (qu’il est) et loup (qu’il n’est plus), il a encore un pied dans la sauvagerie et dans le mystère, et il pisse où bon lui semble.

Du tact ! Un peu de tout, beaucoup de rien, peu importe le résultat. Il a mille façons de dire bonjour – les chats, eux, ne disent jamais bonjour. Ne sachant ni pardonner ni promettre, il s’accorde des préférences, des haltes soudaines, des dédains ; il prend son temps. No rush ! Ce n’est pas lui qui gémirait « That time ! O times ! », comme une reine déchue de Shakespeare…

Ne pas céder à l’emphase du temps, au vertige. Pas la peine, surtout pas la peine  ! La nostalgie, cet enfoncement dans le plus jamais, la barbe ! Pas de meilleur début que l’heure où il s’éveille. Ni devin ni vassal, dandy d’autre façon, il se croit immortel, le drôle, et il profite éperdument de l’occasion, de l’aubaine.

La seule question qui le fait frémir de bonheur, ce n’est pas pourquoi ?, mais quoi  ?… c’est-à-dire quoi d’autre ? Il se contente d’exister. Sans fil à la patte, sans frein, sans obédience. Sa seule divinité, c’est le monde. Dès lors tout s’émeut, tout conspire en sa faveur, tout devient propice. Je ne suis pas ce chien : je n’ai pas son flair, hélas, mais j’admire son ardeur à connaître, et que sa joie soit une méthode, fût-elle soudaine, risquée, empirique.

Si l’on osait, on se placerait, oh ! modestement, sous l’ombrage de sir Francis Bacon (1561-1626), hardi contempteur des « idoles de l’esprit » et des théories farfelues qui de tous temps nous assaillent. Il mourut de curiosité. Un peu comme Pline l’Ancien, nous dit-il, asphyxié par les gaz du volcan qui dévasta Pompéi, ayant désiré tout connaître.

Un apprenti sorcier ? Outre qu’on lui prêta, par je ne sais quelles élucubrations, la paternité des pièces de Shakespeare, cet Élisabéthain, qui fut chancelier du royaume d’Angleterre avant de tomber en disgrâce, acquit son renom autant par ses écrits que par son élégance dans l’adversité : « Je détournerai mon regard, ce sera désormais ma seule négation. » Belle devise, n’est-ce pas ? De tout ce que sa mémoire élude la connaissance intime lui demeure.

À cela qui paraît sage s’oppose une humeur de Roland Barthes en préliminaire à ses Mythologies : « Je réclame de vivre pleinement la contradiction de mon temps, qui peut faire d’un sarcasme la condition de la vérité. » Car la vérité, aïe ! ça fait un peu mal, c’est même à ça qu’on la reconnaît ! Le risque qu’on encourt alors, invinciblement, c’est de blâmer l’autre du mal qu’on lui fait – qu’on se fait. De quel droit ? « Tu me mords faute de m’embrasser », me disait quelqu’un.

Au risque de sombrer dans le ridicule – mais c’est une chose superbe, le ridicule, à notre époque, se récriait Sagan ! –, j’oscille intérieurement entre deux postures, deux discours : l’un amoureux, l’autre acerbe. Je suis sans arrêt tiraillé.

Je persiste pourtant, j’enrage, puis je me radoucis, je m’amende, je m’édulcore. Faute de savoir méditer, je cogite, j’ergote, je rumine, je stagne, comme si chaque idée qui me vient était aussi la promesse d’une autre qui la contredit et qui déjà me charme. Par une étrange corruption de l’esprit voltairien que je déplore, français par la grammaire et le lexique, je suis prompt à ricaner. Avec cela, je suis un peu cuistre, faute de mieux, et, on le voit, je ne cesse de digresser. Je marie allègrement la forme et l’idée, la rose et le poinçon, le concept et ses contours, j’en respire parfums et fumées, je m’y oblige, et comme ce que j’écris, à ce que j’en discerne, est confidentiel, finalement je le revendique. Une chimère : comme si un oursin figurait dans mon blason intime, sachant que la pulpe convoitée est douce sous les piquants.

Je ne vous fais pas peur au moins ?…

Sous certains aveux il y a en moi un ténor poussif qui parle à ma place, un lyrique qui croit qu’il me ressemble. Et dans mes engouements subits un petit barde pensif qui s’admire moins qu’il n’exhausse ce qu’il touche. Je n’en méconnais pas le péril : à force de s’épier en jouant au plus fin s’insinuent en soi une fausse humilité, une gloriole, aboutissant à l’inepte conviction qu’on est au-dessus des autres. On excelle étant écrivain à tirer parti de ses moindres défauts, de ses vices.

Avec ou contre Platon, avec ou contre Hafez de Chiraz, le divin alambic de l’âme persane, mais pas sans eux, s’il s’agit de comprendre. Pourtant je n’ai que faire de revivre ! Je ne veux pas tant apprendre que recommencer. L’ascèse me tente, me tente seulement. Tout, tout de suite, et que ce soit entier – draconien, chatouilleux dans ses exigences, mais plus douillet qu’une huître !

Est-ce notre époque qui veut cela ? On refuse d’espérer, on ne sait qu’obtenir – ou pas. C’est aujourd’hui une affaire de clic et d’écran. Le temps du désir s’abrège. Et si les années aggravaient notre impatience au lieu de nous assagir ?…

Aujourd’hui, un merle est mon ami, je regarde plus souvent le ciel que les gens – je n’en reviens pas d’écrire une chose pareille ! Moi qui ai aimé le sommeil comme un alcool, je dors peu mais souvent ; j’apprends à me ressouvenir, à m’égarer dans ce profond jadis, dont les écueils se dérobent ou réaffleurent, sans trop m’attarder chemin faisant sur les humbles, les très insignifiants secrets d’une vie par ailleurs sans mystère.

Ne laisser que des traces – pas de preuves ! N’ai-je pas longtemps rêvé d’un renom discret qui m’eût protégé dans la mort des secousses et des malentendus ? Dès lors, je m’absente. Je m’écarte. Je m’embusque, je me terre, je me carapate. « Plus je vieillis, plus j’ai d’avenir », disait Léon Bloy en saupoudrant sa grosse moustache de poudre d’or ! Je m’aperçois que depuis peu, l’idée de ma propre mort ne me paraît pas entièrement inacceptable – cesser de devenir, ouf ! échapper au devoir d’exister, attendre, dormir…

Ainsi la nuit le jour, j’opine, je vaque, je me rêve artiste et vandale, laconique et glacé. Avec le temps je suis devenu un pilleur de tombes, un renard qui ressort du poulailler avec des plumes à la gueule ! « Quand la mémoire va chercher du bois mort, elle rapporte le fagot qui lui plaît », disait le poète et conteur sénégalais Birago Diop, vétérinaire de son état, que j’ai connu à Dakar jadis. Il écrivait en français mais sa mémoire était ouolof – et sénégalaise.

Bref, c’est en perdant la mémoire qu’on commence à se souvenir. C’est en écrivant qu’on devient écriveron… ou écrevisse ! Des yeux qui sortent de la tête, une carapace, des pinces. On s’arme, on s’endurcit, on croit qu’on s’élucide. D’une « vue moins blessée de passion », comme dirait Montaigne. Est-ce le ressac amer d’un orgueil blessé qui nous inspire et qui nous oblige ? N’est-on pas forcément dupe de ses renoncements ? Quoi de plus comique !… ha ! c’est comme si le marcheur devenait à reculons le chemin.

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