L'amour de la lecture
Une sphinge en hiver. La lettre que Camille n’a pas écrite à son frère Paul
Une sphinge en hiver.
La lettre que Camille n’a pas écrite à son frère Paul
Love – is that later Thing than Death1.
Emily Dickinson
Mon petit Paul,
Ici, ce n’est que royaumes, c’est tout blanc et muet, sauf la nuit quand ça hurle – car ça hurle encore, tu sais ! Je suis morte longtemps avant toi, mais oui, c’est toi qui as signé mon arrêt de mort avec maman… Chut ! tais-toi, mais tais-toi donc, c’est le passé. J’ai cessé de me plaindre. Je t’écris parce que je te comprends, parce que je t’en veux un peu et parce que je t’aime. Ne sois pas étonné, c’est moi Camille, ta grande sœur, je t’écris sous la tutelle du vieil ange… Mais non, ne crains rien, puisque je suis morte.
Tu es si vivant, toi ! Papa avait une peur bleue que tu sois un écrivain vulgaire, tu te souviens, il ne l’aurait pas supporté. Il faut l’être un peu, tu sais, moi je n’ai pas su. Rodin était très vulgaire.
Je romps – je romps même le silence. J’ose, j’ai toujours osé, je suis comme toi, je ne crains pas le ridicule. Où es-tu ? Tu te caches ? Pourquoi n’as-tu pas répondu à ma dernière lettre ?… Je m’adresse à toi, Paul, car je n’ai que toi, mon petit frère, il n’y a plus que toi. Toi, l’ambassadeur des litiges. Toi, le pourceau flamboyant – mais non, je ne te juge pas, moi aussi j’ai aimé être mordue, j’ai été avide de caresses. J’ai été sa putain, tu sais.
Tu te souviens quand tu me disais : ça n’existe pas, le bonheur, il y a cela qui est à la place du bonheur. Tu avais raison. Je te regarde, petit frère. Et je t’admire. Tu n’as pas perdu ta foi, ta belle foi catholique et romaine. Comment fais-tu ? Moi, tu sais, je ne vais plus à la messe, ne le répète pas à maman.
Tu as aimé la Chine, dis ? Il me semble que tu es devenu un peu confucéen par-dessus ton baptême, non ? J’ai une photo de toi : à dos d’âne, à Tien-Tsin, 1907. Et une autre où tu chevauches le toit d’une pagode, à Fou-Tchéou, je crois. Tu n’as pas l’air si joyeux. Toi aussi, tu t’es un peu brûlé, n’est-ce pas ? J’aimerais que tu me parles de la Chine, de tes voyages, et de cette femme que tu as connue là-bas, mais je sais que tu ne le feras pas. Tu lui as fait un enfant, n’est-ce pas ?… Moi aussi, je… Moi non plus, je ne dirai rien, il n’y a plus rien à dire. Déjà, les mots me quittent. Zut ! j’ai encore oublié de nourrir les chats.
Ma hanche me laisse en paix, je ne boite plus tu vois, j’ai toujours mal mais je ne sais pas où. Je suis tout à fait froide, Paul, est-ce ma peau qui se souvient ? Ma mémoire, mes veines, mon cœur sont pleins de nous. Ô toi, l’évangéliste. Toi, le conquistador en songe – un jour, tu avais huit ans, tu m’avais dit sans rire : « Plus tard, je serai Christophe Colomb ou Magellan. » J’ai ri. Tu t’es mis à pleurer. Toi l’académicien gagné par les honneurs et « l’enverdoiement ». Papa aurait été si fier de toi. Dès ton Tête d’or, il avait compris que le génie des Claudel, c’était toi qui l’avais. Toi, tout entier ce que tu es dans ce que tu montres : tes élans, tes affres, tes turpitudes. Ça non plus, je n’ai pas su.
As-tu des regrets ? Moi, je n’en ai aucun, je ne sens plus rien. Comme je t’envie, Paul ! Vivre ! On appelle ça vivre ! Toutes ces saletés, tu t’en accommodes, toi ! Tu en jouis sans vergogne, tu t’en confesses quand il faut, je vous salue Marie pleine de grâce, et hop ! dominus vobiscum… te absolvo, etc. ! Ô toi, mon petit frère, gorgé de l’orgueil des Claudel, fier de tes entrailles et de ton instinct. Toi, rivé, brutal, fulminant ! Ô mon petit frère chéri, pourquoi m’as-tu abandonnée ?
Tu ne cesses de le répéter : « Toute ma vie a été déchirée en deux. » En deux seulement, veinard ! Tu me disais : « Je suis un être faible, mou, sans défenses contre les autres et contre moi-même, c’est pour cela que je parais si dur. » Menteur, va ! Sale menteur !… Et pourtant, tu es l’homme le plus sincère que je connaisse. C’est ta force, on ne sait pas quand tu t’ouvres si tu mens ou si tu dis la vérité.
Il y a en toi de l’âpreté, de la terre provinciale et du sang, quelque chose de ton sinistre Turelure qui ne manque pas d’émouvoir à force. Toi, si plein de colère, si plein d’idées et le cœur dur comme une pierre à fusil ! Au moins tu ne te protèges pas, tu ne t’épargnes guère, ô Seigneur ! non, toi tu n’as pas peur, et le vent du boulet t’excite comme un alcool ! Tu n’es pas comme Rodin… oh, si tu savais comme il m’a aimée et comme il a été lâche !
Si je devais écrire ta vie, je serais pour toi un guide merveilleux : devant toi, je serais enfin libre, et bonne, je te le jure, mais pas aveugle ! Je t’escorterais dans tes voyages, je te consolerais de tes échecs, je saluerais tes prouesses ; je répondrais de tes fautes sans les excuser. La bête se défend : tu es un monstre, tu fais ton métier de monstre. À la fin, je serais vaincue, je déposerais les armes à tes pieds.
S’il est un écrivain que son renom aura desservi, c’est bien toi. Aujourd’hui encore, on t’insulte comme si tu étais vivant. C’est de ta faute aussi ! Je te regarde, Paul. En bicorne ou tête nue, le visage grave, fendu de ton bon sourire officiel, tu t’offres au couteau de la postérité, tu fais don de ta personne à la France ! Même sous un chapeau de paille ou un béret, tu as l’air coiffé, assis, content.
Tu as toujours été un bourgeois, Paul, assuré de sa place et de son rang, un notable – Ingres aurait pu faire ton portrait. Plutôt monsieur Bertin que le poète ardent et le prophète que tu es et que j’adore. Je ne te reconnais pas quand tu te soumets à l’objectif du photographe. On dirait un notaire de province ! Tu ressembles trop à papa, qui était si sévère – le seul homme qui m’ait aimée. Je médis. Je suis bête. Pardon d’être si méchante, tu sais bien que je suis folle.
C’est drôle non ? tu as toujours adoré ça : te déguiser. J’ai deux autres photos de toi sous les yeux. L’une est datée de 1899 en Palestine : tu as revêtu une robe de moine ou de samouraï. Sur l’autre, tu es en compagnie de cette actrice, Marie Bell je crois, pas si insensible que ça, hein ! vieux bouc !, à ses ongles laqués de noir et à son décolleté, entre deux répétitions de ta pièce, Le Soulier de satin, à la Comédie-Française. Octobre 1943… Si je n’étais pas morte cette année-là, j’aurais pu assister à ta première à Paris. Ah ! Paris… C’était beau, dis ?
Oh ! et puis il y a aussi celle-là, ma préférée : M. Paul Claudel en famille ! Château de Brangues, près de Morestel, été 1950. Tu es beau, tu es sacré, tu règnes en patriarche entouré de sa descendance.
Ah ! oui, je voulais aussi te dire : que tu aies été le chantre du Maréchal ou que tu aies soutenu le général Franco pendant la guerre d’Espagne, je m’en fiche, cela m’est complètement égal. Tu connais mes idées – ce sont les mêmes que maman ! Ce qui m’amuse, c’est quand tu te lâches : ton dégoût profond de la démocratie et du Parlement, ta sainte trouille de la Révolution, ton sens paysan de l’ordre, ton mépris des Juifs et des parpaillots, même si je les partage ! Au fond, les Claudel, on n’est d’aucun bord, on déborde !
Sous ton meilleur jour, tu es du côté de ceux qui ont un cœur et de grosses mains. Moi aussi, mais les miennes sont plus petites. Tu réclames ta part – celle du lion. Et tu danses ! Quitte à t’écarter du droit chemin, quitte à céder, à ton corps défendant, à, comment dis-tu déjà ?, l’ineffable iniquité !
Est-ce qu’on sait quand on s’enfonce et quand on s’élève ?…
Je me tais. Ce qui est beau, c’est la fin. Tu verras comme c’est simple de mourir – enfin, peut-être moins pour toi que pour moi qui ne suis rien. Je me suis éteinte, pouf ! comme une bougie. On m’a dit que toi, tu avais conservé un appétit d’ogre jusqu’à ton dernier jour et que, le 22 février 1955, jour du Mardi gras, tu as décidé d’arrêter ton régime et de t’offrir une andouillette à déjeuner ! Tu as toujours été une bête à sang chaud. Un « catholique à globules rouges », hein ! Après une sieste, tu t’es étouffé dans ton fauteuil, je l’ai lu dans le journal.
L’étouffement, je me souviens, c’était le mal blanc de ton adolescence… Le lendemain à l’aube, tu as reçu l’extrême-onction, puis tu es mort d’une crise cardiaque en murmurant : « Foutez-moi la paix ! Je n’ai pas peur. »
Tu as dit ça, vraiment ?
Le plus souvent, tu avais l’air d’un animal tranquille. À la fin de Connaissance de l’Est, pourtant, qui est le livre de toi que je préfère, tu écrivais ceci : « Quand je serai enterré entre mon père et ma mère, on ne me fera plus souffrir. On ne se rira plus de ce cœur trop aimant. » Après avoir reposé six mois dans la crypte de Notre-Dame, ta dépouille mortelle a été inhumée dans le parc de Brangues, au bord du Rhône, à l’ombre des grands arbres. C’était en septembre. Ce jour-là, il faisait très beau. C’est ce qu’on m’a dit. C’est vrai ?
Ça m’aurait plu de dormir à côté de toi dans la terre.
Un baiser, Paul.
Ta sœur Camille.
1. « L’amour – cette chose plus tardive que la mort. »
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