L'amour de la lecture
Lire rend sourd
Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre
que dans leur auteur.
Pascal
Dans leurs représentations de la lecture, les peintres oscillent entre deux postures opposées : d’un côté, un acte de dévotion sacrée, puis profane mais chaste ; de l’autre, une activité louche qui suscite inquiétude ou réprobation. On prête au lecteur averti des désirs malsains, et aux innocentes lectrices une curiosité suspecte. Lire éveille la sensualité – la concupiscence. Vous ne le saviez pas ?
À la vision pieuse de la lecture chez Rembrandt, sage et recueillie chez Chardin, répond La Liseuse de roman (1853) du peintre belge Antoine Wiertz : une femme nue, grasse comme une baigneuse de Renoir, la tête renversée, la gorge offerte, les cuisses écartées devant un miroir. Elle lit, en cachette. On ne devrait pas voir ça : c’est obscène.
Les figurations hiératiques de saint Jérôme, les liseuses de bible de la peinture flamande, la demoiselle coiffée de Fragonard, si sage et virginale, ou Baudelaire lisant dans L’ Atelier du peintre de Courbet sont des liturgies de la lecture. Wiertz, lui, nous invite à une messe noire. Pas de paravent à la perversité, pas d’excuse à la diablerie de la lecture. Ce qui est défendu, et proprement scandaleux, ce n’est pas ce qu’on lit, c’est l’acte même de lire. Par parenthèse, aux e e XVIII et XIX siècles, les deux maux dont il faut guérir la jeunesse, ce sont la masturbation, pour les garçons, et la lecture de romans, pour les jeunes filles. Deux activités, il faut le dire, qui ne sont pas incompatibles et qui prédisposent à l’amour. Pour cela, il suffit d’un sexe et d’une main – une « main amie », disait Cendrars qui n’en avait qu’une.
Emma Bovary aurait-elle été plus heureuse, et une meilleure épouse, si elle s’était abstenue de lire des « mauvais romans » ?
« Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. »
Et après ? Quand Flaubert condamne son héroïne pour ses penchants littéraires, qui seraient selon lui la cause de son aliénation, ses arguments sont spécieux ; il est d’une parfaite mauvaise foi, car Emma lit aussi Chateaubriand, Balzac ou Victor Hugo – sauf qu’elle les lit mal ! Le « vieux Flau », comme l’appelait ses amis, est aussi prompt à s’exalter, aussi sentimental qu’Emma, et il a presque les mêmes goûts qu’elle, mais lui, il s’en défend, il résiste. D’où son acharnement. Cioran est plus honnête : « J’aime lire comme lit une concierge. »
Non, mesdames, lire ne vous rendra pas criminelles !
Autre image emblématique : Matinée ensoleillée, le tableau du peintre hongrois post-impressionniste Károly Ferenczy (Magyar Nemzeti Galéria, Budapest). Une table dans un jardin : nappe blanche, corbeille de fruits, pichet bleu. C’est l’été. Un homme en chapeau de paille, de dos, lit un livre, mollement accoudé à la table sous le feuillage. Avec sa fine moustache, il ressemble à Joyce ou Thomas Mann. À côté de lui, une femme, son épouse ou sa sœur, rêve, s’ennuie, boude, on ne sait. « Que lis-tu, mon chéri ? » Elle est un peu jalouse de ce compagnon qui se soucie d’elle comme d’une guigne. Il fait : « Chut ! » Elle pense : « Mufle ! » Il ne l’entend pas. Car ce n’est pas la masturbation, c’est la lecture qui rend sourd.
« Que lis-tu, mon chéri ? », c’est la question que sa mère posait chaque jour au petit Marcel Proust, puis elle est morte, alors il se mit à écrire – jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Une activité physique donc. Une expérience intime, un risque, quoi d’autre ?
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