L'amour de la lecture
« Les livres ont été mes oiseaux »
Faute d’aimer, lis-moi.
Ovide
Un acte !
« Car l’objet littéraire est une étrange toupie, qui n’existe qu’en mouvement. Pour la faire surgir, il faut un acte concret qui s’appelle la lecture », dit Sartre. Et il s’interroge : qui est cet autre que je suis en lisant ? Lire, c’est s’arracher à soi, c’est faire l’apprentissage de l’autre. Aimer, c’est pareil. Sartre le dit à sa manière dans son livre le plus joyeux, Les Mots.
« Les souvenirs touffus et la douce déraison des enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté la terre ni quêté des nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux. Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne ; la bibliothèque, c’était le monde pris dans un miroir. »
Un acte, c’est-à-dire qu’après, ce n’est pas comme avant. Dans l’acte de lire, rien ne sépare le passé, qui n’est plus, et l’avenir, qui n’est pas encore ; il n’y a que le présent, seul le présent existe, c’est-à-dire une ombre fugitive puisque déjà je me quitte, je deviens un autre. Et cela, sans effort, sans le vouloir, sans même y penser, comme quand on marche dans la rue, le nez en l’air, sans savoir où le vent nous pousse. « On ne sait où l’on va, mais l’on se sent marcher avec volupté », note Stendhal. Ah ! Stendhal – un délicat, avec les mollets de John Bull !
Rien n’a lieu sinon que tout est là, subitement, dans l’encre qui fond sous nos doigts comme de la neige ; rien sinon l’illusion brève que la page est un miroir où l’on devient ce que l’on veut, ce qui nous chante, ce qui nous hante : araignée du soir, sorcier, fleuve, mendiant, serial killer, mousquetaire, amant comblé ou détective, s’il nous plaît, car tout est permis, tout est possible, tout est vrai. Le réel, la vérité, le songe coïncident. C’est inespéré car le réel, c’est toujours « ce qui cloche », disait Lacan. Eh bien voilà, ça ne cloche plus. On respire à pleins poumons le réel, on savoure le symbolique, on s’abreuve d’imaginaire, en même temps ! On se baigne dans l’imaginal… Vous ne me croyez pas ? Vous avez tort. Vous souriez ? Vous avez raison.
« Dans cette joute avec l’esprit vivant des morts que nous appelons la lecture, écrit encore Steiner dans Langage et silence, notre rôle n’a rien de passif. Chaque fois qu’elle dépasse la rêverie, ou cet appétit sans conviction, fils de l’ennui, la lecture est une forme d’action. Nous mobilisons la voix, l’être entier de l’œuvre. […] Nous la laissons pénétrer en nous, non sans réticences d’ailleurs. Le grand poème, le roman classique s’imposent à nous, prennent d’assaut et occupent les places fortes de notre conscience. Ils maltraitent d’étranges façons notre imagination et nos désirs, nos ambitions et nos rêves les plus secrets. Ceux qui brûlent les livres savent bien ce qu’ils font, car l’artiste détient un pouvoir incontrôlable : depuis Van Gogh, aucun œil occidental n’a contemplé un cyprès sans y distinguer la naissance d’une flamme. […] Peut-on plonger dans Anna Karénine ou dans Proust sans tirer au jour un nouvel élément de faiblesse de sa vie amoureuse ? »
Pour certains, la lecture deviendra, plus qu’un acte de piété, une sécession, un grand écart, une salutaire hérésie : Montaigne, Proust, Mallarmé. Blanchot évidemment, le plus perché. Ce sont des mystiques du Livre. Qu’est-ce qu’un mystique ? Celui qui voit la vérité – c’est-à-dire ce qui est caché – jusqu’à l’effacement de soi. À la faveur de ce face-à-face, ce bienheureux n’est plus séparé du réel ni par le langage, qui devient poésie et silence, ni par le manque, qui devient extase et plénitude, ni par le temps, qui s’étire sans fin, sans bords. Tout est nuit et lumière dans sa vision. Quelque chose advient qui le submerge et l’anéantit.
Le poète et critique anglais Samuel Coleridge en a décrit le ressort nécessaire : « une suspension volontaire de l’incrédulité » (« a willing suspension of disbelief ») sans quoi la magie cesse, rien ne se passe. Ça mord, ou pas – l’Américaine Mary Higgins Clark, solide conteuse, et qui excelle à mener le lecteur par le bout du nez, parle d’un « hameçon ». Pour accéder à cet état, il n’est pas nécessaire d’appartenir à une confrérie ou d’être initié, cela n’exclut personne. Il n’est pas même nécessaire de croire, l’expérience suffit.
En ce sens, le mystique est un lecteur suprême. Un schismatique en herbe. Car son chemin est singulier et solitaire, il s’écarte de toute religion officielle. Rien d’autre n’est écrit que ce qu’il lit. Peut-être alors la lecture devient-elle la forme la plus pure, la plus rare, de l’athéisme, quand il se mue en quiétisme – une attente passionnée et vide, sans objet défini, et parfaitement désintéressée.
Ce que Stendhal nomme l’« inespéré ».
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