L'amour de la lecture
Le grand sommeil
Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous.
Kafka
Les contes de fées qu’on m’a lus à haute voix dans mon enfance à l’heure du coucher ne m’ont laissé qu’une faible trace, hormis Hansel et Gretel des frères Grimm, dont l’effroi se prolonge obscurément. Que le cardinal Pacelli, nonce apostolique en Bavière et futur Pie XII, ait appelé Hansel et Gretel ses deux canaris du temps où il négociait un concordat entre Rome et Berlin avec Franz von Papen, l’émissaire du Reich, c’est un indice – burlesque –, non ? Mais le charme ne se brise pas, l’onde néfaste persiste. C’est si suave, l’allemand – du ça qui bruisse, de l’inconscient qui murmure, là où en anglais tout s’efface, tout recommence.
Dans ma génération – je suis né au mitan du siècle dernier –, si on a échappé à Harry Potter, on a eu droit à Oliver Twist de Dickens, Huckleberry Finn de Mark Twain ou Sans famille d’Hector Malot. Le premier voyagiste, avant Star Wars, c’était Jules Verne ! Les lit-on encore ? Moins sans doute aujourd’hui où l’on s’oblige à récrire les romans d’Enid Blyton et d’Agatha Christie afin d’en gommer les sous-entendus racistes et sexistes. Un peu comme les braghettoni de la Renaissance tardive s’acharnaient à cacher les parties honteuses des nus de Michel-Ange.
Je professe à l’endroit des histoires d’orphelins, des sortilèges et des sévices, un respect convenable, mais le prestige dont ils s’environnent me paraît outré. Les châtiments corporels qu’on inflige aux petites filles quand elles ne sont pas sages, par exemple dans les romans de la comtesse de Ségur, née Rostopchine, ne m’ont pas fait rêver. Je ne suis pas hostile au fantastique, mais les vilaines fées et les ogres mangeurs d’enfants, grrr ! ne m’ont jamais empêché de dormir. L’abracadabrantesque – le mot, réhabilité par Chirac, est je crois de Rimbaud – me fait bâiller.
Ce qu’on a perdu à jamais en France dès la fin du Moyen Âge, c’est le merveilleux, la féerie. Les Anglais ont Prospero, un magicien, on a Descartes, un raisonneur. Ils ont Tristram Shandy, un farceur, on a Jacques le fataliste, un philosophe. Ils ont le voyage d’Alice, nous avons les malheurs de Sophie. On peut ignorer Freud quand on a Humpty Dumpty, un œuf qui parle comme un Viennois, dans son viatique.
Il nous reste au choix Sade ou l’Oulipo : jouir, en parler ; parler, en jouir – puisque tout est langage.
S’il faut choisir, plutôt qu’un Celte, et un chevaucheur de nuées, je demeure un Latin. Je m’exerce, ça m’amuse, à parler une langue morte ! J’adore obscurément la clarté, la saine raison ; je me méfie des mauvais anges et des murmures, je crains de m’éloigner de mon bord et de m’engouffrer. Le comte Dracula avec son cortège de vampires et son sang bleu ne me dit rien qui vaille. Que la fée de La Belle au bois dormant se change en sorcière puis en dragon, ça me plaît infiniment mais je n’y ai jamais cru ! Je ne sais trop si je suis docile ou réfractaire, mais mon penchant à l’ivresse n’est pas soif d’infini.
J’ai fait l’apprentissage du romanesque vers onze ou douze ans avec les albums de Tintin d’Hergé, les aventures de Bob Morane et Le Robinson suisse de Johann David Wyss – une version pieuse et calviniste du Robinson Crusoé de Daniel Defoe que je n’ai découvert que plus tard. Longtemps je n’ai lu et relu que ça, sans me lasser, dans une euphorie solitaire, un peu hébétée, machinale. Un cavalier seul béat – j’ignorais que cette passion puisse se partager.
Il se noue à l’adolescence entre certains livres et nous une allégeance secrète, un pacte qu’on ne peut rompre et qu’on n’oublie pas, comme une odeur.
Encore aujourd’hui, je considère Tintin au Tibet comme un pic indépassable – le rêve prémonitoire de Tintin, le crash du DC-3 dans l’Himalaya, le sauvetage miraculeux de Tchang, la lévitation du moine Foudre Bénie, le rodéo du capitaine Haddock chevauchant une vache sacrée dans les rues de Katmandou et la tristesse pudique du yéti dans la scène d’adieu n’ont rien perdu de leur relief.
Plusieurs années après, un voyage au Népal – un trekking dans la vallée de Langtang, qui m’a conduit depuis Rome, où j’enseignais alors, jusqu’aux rives des lacs sacrés de Gosainkund à la frontière chinoise – m’a permis d’admirer le souci de précision documentaire d’Hergé, jusque dans la légende du yéti, le « Migou », qui suscite la terreur immémoriale des sherpas.
J’ai aimé les personnages d’Hergé comme on peut aimer ceux de Balzac : ce fut ma Comédie humaine. Encore aujourd’hui, Nestor le majordome, Séraphin Lampion ou la Castafiore me semblent plus réels que le président Macron.
Dans l’album intitulé Coke en stock, le jeune Abdallah, fils d’un émir, inspiré d’une photo de Fayçal II d’Irak enfant, campe dans le château de Moulinsart et y sème la zizanie. Quand le colonel Kadhafi, au temps de sa splendeur et de ses caprices, fut invité à Paris en décembre 2007, il exigea qu’on dresse une tente bédouine sur la pelouse de l’hôtel de Marigny. Le journal Le Monde titra le lendemain : « Le petit Abdallah campe à Moulinsart » ! Comme si Tintin s’incrustait dans l’inventaire intime de nos mythologies.
Quant à Wyss, un pasteur bernois, je n’ai pas osé le relire de crainte de rapetisser le souvenir d’un îlot merveilleux en maigre utopie. Aujourd’hui, malgré moi, Vendredi ou les limbes du Pacifique, le roman solaire de Michel Tournier également inspiré par Defoe, lui superpose un hédonisme new age – aux antipodes des vertus d’un roman familial. Les réminiscences d’un spectacle d’Antoine Vitez, Vendredi ou la vie sauvage, en 1973, en accroissent la saveur de genèse. Dans mon souvenir la sauvagerie vaincue s’estompe en lumineuses parcelles.
Après cela, il y eut Homère, dans une édition illustrée : la guerre de Troie et les voyages d’Ulysse – moins la mer, le vent, les batailles, les îles, les monstres, les nymphes, les fées, les belles étrangères, la fidélité d’un vieux chien, que la possibilité d’un songe. J’étais amoureux de Cassandre, j’en voulais un peu à Ulysse de s’être trompé de camp, moi j’étais du côté des Troyens – tout ce fourbi pour apaiser la colère d’un mari jaloux !
Il faut dire qu’à l’époque, je n’aimais pas trop les cowboys, je préférais les Indiens – les plumes d’aigle, les chevelures, les torses peints, les signaux de fumée, les flèches, les bisons, les calumets, les tipis. J’ai été un papoose et j’ai mangé du chien bouilli, je le jure, dans une autre vie ! L’Histoire, c’était La Prisonnière du désert de John Ford : les couettes de Natalie Wood grimée en squaw plutôt que la moustache de Vercingétorix, le cigare de Churchill ou le feutre de Jean Moulin.
Je ne sais si Homère est le premier à prêter une parole et une noblesse aux vaincus, mais je sus d’emblée que Priam était un bon roi, Agamemnon un sale type, Hélène une idiote – et Aphrodite, une emmerdeuse. Je le crois toujours. La mort d’Hector devant les remparts de Troie reste un traumatisme dont l’effroi ne m’a pas quitté. Je n’admire pas Achille, ni le général Custer – la déculottée de Little Bighorn, la victoire de Greasy Grass en langue sioux, c’est bien fait !
Ma philosophie de l’Histoire, c’est celle de Jack Crabb dans Little Big Man – un Lacombe Lucien sans les exactions de la Milice et sans les crimes de Pétain. Je pourrais m’arrêter là, ça me résume. C’est bête, mais je n’aime pas trop l’idée de vaincre. Je sais bien que la cruauté et la civilisation, ça se touche, mais cette promiscuité me dégoûte.
Je n’ai pas sauté à l’élastique dans le Vercors, ni fait la cour à des murènes, mais j’ai longuement voyagé en Amérique : j’ai appris à conduire une motocyclette en fermant les yeux sur les highways des Grandes Plaines ; j’ai mâché des champignons, on m’a fait boire des philtres, j’ai fumé de l’herbe ; j’ai tâté du ski extrême à Jackson Hole, un patelin du Wyoming dans le massif du Grand Teton. Notre guide, un Arapaho jovial, paralysé du bras gauche, franc buveur au demeurant, ne portait pas de gants afin que nul n’ignore sa devise, tatouée au dos de la main droite : Do or die ! En français : « Marche ou crève ! » Je me souviens encore du nom de l’hôtel, Snake River Lodge, d’un apéro partagé avec une Hollandaise nue dans un tub au soleil couchant et de la visite inopinée d’un ours. Et aussi de la neige à cette latitude, plus sèche que dans les Alpes – grise, farineuse et bleutée.
En Amérique, ce qui persiste de la culture amérindienne – quel mot ! – dans la géographie, sa mémorable empreinte dans les noms de lieux, suscite un effet de palimpseste, et une invincible étrangeté à l’oreille du voyageur, un peu comme si les villes fondées par les Romains en Europe portaient des noms celtes ou gaulois, comme si les hordes vaincues avaient gagné la bataille de l’imaginaire.
En pure perte.
Ce sont les pots cassés de la conquête qu’on sanctifie et qu’on protège comme des reliques. À l’opposé de ce folklore un peu kitsch et criard qui s’expose en Amérique du Nord jusque sur les billboards, les enseignes publicitaires, j’ai aimé naïvement les romans de James Fenimore Cooper comme des épilogues, des chroniques hautaines de la fin. Proust à son tour, un dernier des Mohicans en frac et souliers vernis, ne fera que raviver des feux éteints.
Pourquoi les causes perdues font-elles de si bons livres ?
Un peu plus tard, à Lyon, dans mon adolescence, je fus jeté dans la houle et le grand sommeil du théâtre : Shakespeare, Molière, Racine forment – grâce à Roger Planchon et au TNP de Villeurbanne – une trinité qui reste indissociable de folles randonnées la nuit dans une ville morte, à pied ou en mobylette, à l’insu de mes parents.
Le théâtre ne se sépare pas d’un conte d’hiver.
Les nuits d’Avignon pendant le festival d’été – la tiédeur captive des pierres dans les cloîtres, les absinthes et la brise de l’aube – n’ont pas effacé ce manteau de pluie, ce lent périple de la brume et de la neige : j’en ressens encore le frisson dans la nuque.
Shakespeare !… La forêt qui marche, le père mort qui parle, la lune qui tue, la nuit qui rêve, les têtes qui roulent. Merry England ! Un octobre élisabéthain plutôt qu’un été grec.
Ce qui se tait, ce qui se crie, ce qui se chuchote.
Le théâtre, on a beau faire, c’est toujours « un peu gros », disait Roger Planchon, comme pour se disculper de sa préférence envers les grandes largeurs. Je n’étais pas trop attiré par le surnaturel ; le théâtre donnait un sens, une beauté, aux présages et aux dieux. La question initiale étant moins : To be or not to be ? que Who’s there ? Qui est là ?… On n’a jamais la réponse.
Depuis la place Lazare-Goujon à Villeurbanne, je revois de longues avenues désertes qui prorogeaient la brume d’Elseneur et les ombres de la forêt d’Arden jusque dans les ruelles un peu louches et abruptes de la Croix-Rousse – la colline de Lyon où j’habitais alors, avec une vue splendide sur le Rhône. Titus et Bérénice sous les traits de Sami Frey et Francine Bergé, Tartuffe et Don Juan, lady Macbeth, ou Falstaff avec Jean Bouise – sa voix en cloche de bronze, ses dents de lapin et sa bedaine postiche – m’étaient plus proches que ma petite sœur ou ma cousine.
Dans quelles circonstances ai-je assisté alors à une répétition d’une pièce d’Audiberti, je ne sais plus – était-ce Le mal court ou bien une adaptation de La Poupée ? Je me souviens d’un petit coq alliant la verve et le boniment : Marcel Maréchal. À la fin des années 1960 à Lyon, c’était à son tour de passer pour un novateur, avant de s’offrir une belle carrière d’histrion. N’étant pas parisien, j’ai totalement ignoré Jean-Louis Barrault et Vilar, je n’ai pas eu à choisir entre le feu et la glace ! Du premier, le second dira un jour « Il aime trop le théâtre ! », en feignant de s’en affliger, méchamment, comme l’hôpital se moque de la charité.
Ce qui me fut révélé, à mon corps défendant, c’est qu’il y a une ivresse de l’ennui, car au théâtre on s’ennuie souvent, n’est-ce pas ? à moins d’être soi-même sur scène : cela s’appelle la rêverie – l’ennui enchanté.
L’exact résidu des songes.
Et puis il y a le rire – non moins grisant, beaucoup plus mystérieux et souvent plus amer que les larmes. Pas le comique non : le ridicule qui est dans les choses mêmes et qui est inhérent à notre condition. Flaubert et Gogol ont l’art de le déceler. Molière aussi. Depuis l’australopithèque, le premier dans la famille à se tenir droit et à fabriquer des armes avec des cailloux, il y a quatre ou cinq millions d’années, nous sommes des singes habillés en ingénieurs, en soldats, en contrôleurs des impôts. Risible, non ?
C’est cela que le théâtre détecte.
« Un théâtre où on ne rit pas est un théâtre dont on doit rire », disait Brecht, soucieux de briser nos illusions par la féerie même. Brecht a raison, le rire est un éclaireur ; cela se vérifie jusque dans les tragédies de Sophocle, dans les soliloques de Beckett et les dialogues atones de Nathalie Sarraute ou chez le Vénitien Goldoni revisité jadis par Giorgio Strehler qui, à la geste austère du Berliner Ensemble, substitua la parade endiablée du Piccolo Teatro – sous l’égide d’un Arlequin bondissant dans le rôle d’échanson.
Un peu comme chez Pasolini, le patois frioulan, ce latin alpestre, coupe l’évangile révolutionnaire, la pesante grammaire de Brecht s’allégeait grâce au zézaiement de la langue vénitienne que vocifère le peuple de la lagune. Serais-je moins réceptif à la dialectique qu’au dialectal ? Plus tard, au-delà de sa doctrine, j’aimerai chez Brecht son côté romantique allemand – l’homme sensible et rusé sous la cuirasse d’un second Luther.
À la fin des années 1970, je fis un peu de théâtre dans une salle de classe aux vitres cassées, à Ivry-sur-Seine, où Robespierre avait sa rue à l’écart des grands hommes. Avec un maître impavide : Antoine Vitez. Me plut d’emblée sa devise héritée de Copeau et Jouvet : « Élitaire pour tous ! » Son aura – il avait été le secrétaire d’Aragon et le traducteur du Don paisible de Cholokhov, un gros roman russe que je n’avais pas lu – lui donnait une audience auprès de disciples intermittents, de gueux raffinés et avides de recueillir la bonne parole. Les soirs de première au Théâtre des Quartiers d’Ivry, les échevins béats et moustachus du PC local roupillaient aux premiers rangs dans leur pardessus gris. Cher Antoine ! Nous étions ses happy few !
Longtemps avant d’être nommé administrateur général du Français à la fin des années 1980, Vitez avait su non pas actualiser le répertoire classique, ce qui est ballot, mais le relire en profondeur et lui donner un sens sans le travestir ni le galvauder. Mieux qu’un précepteur, c’était un amateur d’âmes. Un Philinte enclin aux fragilités d’Alceste. Avec cela, un communiste sensible au clavecin et à l’épinette ! Il me révéla Tchekhov – le pli burlesque sous le tragique. Il me fit entendre Racine autrement, malgré moi il me fit aimer les larmes. « Il faut que le théâtre passe à travers les larmes », disait l’Allemand Klaus Michael Grüber, prompt à déceler sous chaque pensée un soupir, qu’on interprète Euripide, Kleist ou Labiche.
Chez Marivaux aussi, le dramaturge est un détecteur de fumée, les masques de la comédie sont des révélateurs, les valets jouent comme des enfants à devenir les maîtres ; l’amour est un jeu de hasard, et un marché de dupes. Il n’y a aucun départ en apparence entre une marquise et une bergère, Dorante est séduit par Lisette, le Prince s’éprend d’une villageoise. Dans la langue rude et poudrée du e XVIII siècle, ce clinicien des âmes s’escrime à déchiffrer la confusion des sentiments : un agenouillement, une rougeur soudaine, un battement de cils, une œillade, un faux pas, un silence, cela suffit. Il faut que les cœurs s’ouvrent pour mentir, et qu’ils mentent pour se trouver.
Quoi de plus trompeur qu’une honnête femme ?… Aujourd’hui, sa question ferait condamner Marivaux par un tribunal. Car nous sommes devenus des adorateurs effarés du visible, c’est-à-dire des illettrés dans l’ordre symbolique. Quand tout s’exhibe, tout est réel, plus rien n’est vrai – encore un effort, nous y sommes presque ! La leçon de Marivaux : la vérité – ce qui est caché, ce qui se dévoile, ce qui fait mal – est obscurément reliée à la question du féminin, là où tout est voile, ruse, réticence, prière muette, viol ou burkini. La surprise de l’amour… On le croit misogyne, on a tort. L’effraction – l’obscène – n’est jamais là où l’on croit.
On a beau en sourire, il y a de la noirceur dans ces froissements de soie et une pâle méchanceté sous ces palpitations d’éventails. « Maugré la comédie, tout ça est vrai, noute maîtresse ; car ils font semblant de faire semblant » : c’est l’horizon d’un trou noir, un abîme. Un miroir où se reflète une eau qui n’est pas pure et qui nous attire et qui nous glace. On a alors le sentiment que tout est dit : nous sommes des jouets, ô gué ! nos pulsions mènent le bal.
Et cela, tout cela, dans un patois qui sonne extrêmement français. On le sait depuis Villon, ce brigand ! On l’entend grâce à Ronsard, qui était sourd comme Beethoven et qui fut en douce le divin instituteur de Jean Genet dans sa prison de Mettray, l’alliance entre le rustique et le seigneurial a produit des merveilles dans notre langue avant que Molière ne vainque les doctes et n’enfonce le clou. Comme si une certaine crudité, une cruauté, une rudesse héritée des fabliaux persistaient sous les subjonctifs et les rubans. Il suffit de relire La Fontaine pour s’en convaincre : ce rustaud est un homme de cour et un orfèvre, il fait sonner et trébucher le vieil or du français. Avec ses poignets de dentelle, on le croit assis à méditer plutôt qu’à médire sous un chêne au bord de l’eau. Erreur : la morale de la fable est plus méchante et plus précise qu’un sondage.
Vers quinze ans, je découvris la poésie avec Une saison en enfer, ce coup de sang, et un album de Sempé, je ne sais plus lequel, Tout se complique peut-être, paru en 1963, que j’avais déniché dans la bibliothèque assez composite de mon père – les mémoires de Clemenceau y voisinaient avec La Mare au diable de George Sand et le Corneille de Brasillach ! Cela ne me paraissait pas incompatible d’aimer Rimbaud et Sempé en même temps, peut-être parce qu’ils sont l’un (qui grimace) et l’autre (qui sourit) incapables de vieillir.
Et parce qu’ils refusent obstinément les larmes.
Je n’osais choisir entre la méchanceté, « le délicieux sortilège de l’épithète rare », et une idée presque philosophique de la douceur – le plus cruel n’étant pas celui qu’on croit. Le crayon de Sempé reste pour moi un antidote au cynisme qui masque nos craintes et nos désillusions.
J’abordai alors, sans savoir la nommer, la littérature : en vrac, Les Âmes mortes de Gogol, Les Cavaliers de Kessel, Le Roi des Aulnes de Michel Tournier, les nouvelles d’Un jour rêvé pour le poisson-banane et L’Attrape-
cœurs1 de Salinger, publiés dans la merveilleuse collection « Pavillons » de Robert Laffont, puis Thérèse Raquin de Zola… le poison, le suicide, le sexe – je résume.
Et puis enfin, enfin, ce fut Le Rouge et le Noir de Stendhal, dont le titre même a conservé pour moi son mystère. Avec ce frère jumeau, moins un héros qu’un autre Je hypocrite et semblable, radieux jusque dans sa noirceur, et qui s’imposa sans devancier ni maître : Julien Sorel.
« Messieurs les jurés, […] je ne vous demande aucune grâce […]. Je ne me fais point illusion, la mort m’attend : elle sera juste. […] Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J’ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Mais, quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société. »
Au-delà du mélodrame, son procès était celui d’un paysan parvenu – une belle âme avec de grosses mains – face à des gens apeurés de son audace.
Mon premier coup de foudre.
Cet air enfantin qui le rattrape dans son sourire et qui lui ride le front me fut révélé par Gérard Philipe dans un film de Claude Autant-Lara – avec Danielle Darrieux (Mme de Rênal) dans son sempiternel emploi de coquette. Et cela grâce à un camarade de lycée… Jean-François Aubertin, dont la mère, directrice d’une école normale, animait un ciné-club le samedi après-midi. On entrait à contrecœur dans de vieux films en noir et blanc, au son imparfait et au phrasé nasillard – Casque d’or, Monsieur Verdoux, Madame de…, La Règle du jeu –, on en sortait moins charmé qu’irradié.
Reste que Julien Sorel m’a fait plus rêver que Gary Cooper, dont j’enviais le charme un peu las, ou que Charlton Heston dans Ben-Hur ! Il y a chez l’hypocrite un gouffre de candeur auprès de quoi la sincérité qu’on érige en vertu n’est qu’un simulacre. Julien est un aristocrate en songe, un petit-cousin de Thomas l’imposteur de Cocteau, ce jeune homme qui s’arroge un nom qui n’est pas le sien, croit se doter d’un destin et meurt par fidélité à soi en se disant : « Je suis perdu si je ne fais pas semblant d’être mort. »
Car il ne suffit pas de vivre sa vie, il faut l’imaginer ! La mort, ça n’existe pas, ça n’arrive qu’aux autres… Il n’y a que Bossuet, ce vieux tromblon, avec son glas inimitable pour nous remontrer que non, et en frémir en nous sonnant les cloches. Je confesse un penchant risible pour Bossuet – sa sonorité funèbre et ses ellipses, sa témérité, son panache –, quoique sourd à sa fureur évangélique.
Il y a deux catégories d’hommes : ceux qui relisent Le Rouge et le Noir une fois par an et les autres. Cela dépend de l’idée qu’on se fait de la jeunesse, je suppose.
La rage de Baudelaire, sa haine de classe envers le bourgeois, prolonge celle de Stendhal. Stendhal, l’éternel soupirant !… Nietzsche, qui a des préférences et des dégoûts très appuyés, lui envie son « athéisme » – sa pureté. Ce que Barbey d’Aurevilly, ce grincheux, réprouve sous le nom de « mutisme moral ». Ce que Malraux appelle joliment sa « non-duperie », et son « acuité » – sauf en amour, où Arrigo Beyle le Milanais revendique fièrement d’être un nigaud.
Après quoi, rien – un grand vide. Aucune odeur, aucun désir. Rien qui me donnât le sentiment d’exister.
Je fis du sport.
Je voyageai.
Je cessai de lire, je ne lisais que pour étudier. Par devoir, par ennui, par dégoût de moi et des autres. Or j’ai besoin de croire, c’est plus fort que moi, mon athéisme est un bouclier de verre, j’ai beau résister, je crois tout ce qu’on me raconte. C’est pourquoi j’ai du mal à lire Rousseau ou Chateaubriand, ces enjôleurs, je me demande sans arrêt si ce qu’ils nous racontent me concerne, je crains de me faire avoir.
Tout ce qui viendra après, longtemps après, Dante et les romans de Victor Hugo, Proust et Céline, Ulysse de Joyce et L’Homme révolté de Camus, les livres des Prophètes et l’Évangile de saint Jean, San-Antonio et James Hadley Chase, les dessins de Cabu et de Reiser dans Hara-Kiri, et L’Express de Servan-Schreiber volé sur la table de nuit paternelle, me paraît finalement secondaire, s’il s’agit de recenser de l’intense et de numéroter ses premiers émois.
On pourrait dire de moi : « Ce type est de droite car il n’est de gauche que philosophiquement, assez dédaigneux et démodé par ses préférences », je n’en serais qu’à demi offensé. Je ne suis pas déiste. J’aime la grammaire. L’épique me fait bâiller. En politique, quoique facilement gagné par l’illusion lyrique – un Michelet, un Jaurès, un Malraux me tirent des larmes –, je partage la méfiance de Flaubert envers le peuple, je trouve le suffrage universel encore plus bête que le droit divin.
Je suis snob. Je n’aime pas les succès d’audience.
1. J’en connais l’incipit par cœur : « If you really want to hear about it, the first thing you’ll probably want to know is where I was born, and what my lousy childhood was like, and how my parents were occupied and all before they had me, and all that David Copperfield kind of crap, but I don’t feel like going into it […]. » (« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander, c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça […]. »)
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