L'amour de la lecture
La littérature est une douane de mer
La lecture nous donne des amis inconnus, et quel ami qu’un lecteur !
Balzac
On apprend tout dans les livres, sauf à mentir. Le ciel n’est qu’écran. S’il n’y a rien de plus haut que la musique, la littérature est ma musique. Et lire est affaire de mémoire.
Mais encore ?
Ni un devoir ni une vertu. N’est-ce pas plutôt un don – une faculté ? Car le souvenir, insubordonné et défaillant par essence, échappe à toute injonction morale. Ce n’est pas non plus une affaire de volonté. La mémoire est une forme de redevance : lire ou écrire permet de s’en acquitter. Autrement dit, la littérature est un guichet, un gué, une douane de mer – c’est là que ça se passe ! Sinon, sans frontière, sans pont, comment imaginer sa vie ?
Alors oui, un acte, mais aussi et d’abord un plaisir.
Je suis un lecteur. Je lis un livre. Que va-t-il m’arriver ?
Premier cas. Le livre me plaît. Un chef-d’œuvre, un opuscule, un feu de paille, qu’importe. Je l’adopte. Tout est clair, tout va bien : je l’aime, je l’admire, ce livre, je le prêterai à un ami, cela va de soi.
« Texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. »
Ce que Roland Barthes appelle : « le plaisir du texte ».
Deuxième cas. Le livre me déplaît. Si je ne l’abandonne pas aussitôt, je veux savoir pourquoi. D’où vient mon embarras, mon impatience, mon refus ? Je peux avoir avec l’auteur un désaccord intellectuel : ce n’est pas grave, il suffit de le déceler, puis de l’admettre.
Je peux aussi ressentir avec lui un désaccord de sensibilité : c’est plus délicat ; il me sera difficile non pas de le détecter, car c’est immédiat, mais de l’exprimer. Si l’auteur était devant moi, ce serait comme lui dire : « Monsieur, je n’aime pas votre voix », ou bien : « Madame, excusez-moi, votre odeur me dérange » ! C’est pourquoi la vie littéraire se limite le plus souvent à de petits assassinats entre amis, comme dit Quignard. Élucider ce qui s’apparente à un dégoût est inutile. Se justifier est vain.
Troisième cas. Le livre me tombe des mains. Rien à dire. Je suis sans voix. On n’aurait jamais dû se rencontrer. Est-ce ma faute ?
Quatrième cas, oh là là !… Le livre me ravit et me glace en même temps. On croise ainsi de temps en temps un auteur qui vous met la tête à l’envers, sens dessus dessous. (Je ne donne pas d’exemples, chacun a les siens.) On est en danger. On ne sait pas trop si on est anéanti ou subjugué. Va-t-on en rire ou vomir ? On panique. Cela peut devenir passionnant, si on en a la force, le courage. Car il faudra – mais le faut-il ? – vaincre sa répugnance.
« Texte de jouissance, dit encore Roland Barthes : celui qui met en état de perte, […] fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage. »
Masochisme ? Le ciel est noir, l’eau est grise. On avance à contrecœur parmi des étrons, on frôle des poissons morts, on nage dans l’ordure. Avec cela, on se culpabilise, on a peur de passer pour un imbécile si on renâcle. On patauge. Jusqu’à quand ? Pour aller où, s’il vous plaît ?
D’où s’ensuit une autre question : qui est là ? Qui est l’auteur ? Que me veut-il ? Et si c’était un scélérat ? Un salaud. Un sale type. Quelqu’un qui s’acharne, quoi qu’il m’en coûte, à nommer l’innommable, qui se complaît à m’égarer aux confins de mes petites lueurs et qui m’emmène de force là où je n’ai pas envie d’aller.
On apprend qu’on a un cancer, on a un accident de la route, on est viré de son boulot – c’est ça, le réel, nous dit Lacan, c’est « quand on se cogne ». Aussi tout auteur qui me dit : « Ceci est réel et je te le montre ! » est un imposteur ou un escroc. Ce n’est pas vrai. Soit il souffre, mais ça ne me suffit pas, soit il ment, et il se paye ma tête. Je refuse de me soumettre à sa loi, qu’il aille au diable ! Après tout je me moque de ce qu’on pensera de moi. Je ne vais pas m’agenouiller devant un mur, fût-il sacré.
Car enfin pourquoi se rendre ?
Faut-il s’accointer au pire comme à un devoir et en essuyer la pesanteur, la disgrâce ou la poisse comme une nécessité ? Consentir au crachat ? Se complaire dans les remugles de l’ennemi ? Adorer le néant prétendument rédimé par un style ? Dois-je me prosterner devant tout Genet ou tout Céline ? (Ça y est, c’est dit !) Non merci ! Je rue, je récalcitre, j’en ai le droit, bon Dieu !
Au vrai, je ne puis que faiblement répondre à ces mirages où je refuse de marcher et à ces tentations néfastes. Avec de plates certitudes : en poésie, Villon pleure, La Fontaine cause, Victor Hugo médite, Racine parle – ô, comme il parle ! –, Nerval rêve, Rimbaud parle en rêvant, Baudelaire se maudit, Proust pense. Les autres ne savent que chanter. Pourquoi s’en contenter ?
« Ne plus prier, bénir », hurle Nietzsche, enragé, hagard, à la fin. La solitude infinie de cet homme à qui personne ne répond…
Les miens s’efforcent d’aimer et d’être aimés. Ils sont comme des dieux. Ils ne conçoivent pas la vérité sans la bonté. Aimer, admirer, quoi d’autre ? Vous n’êtes pas d’accord ? Le poète lâche des lièvres. Ils détalent hors de leur gîte et remuent leurs oreilles en profanant l’herbe haute ; ils hésitent entre le sombre dessein des forêts et le crayon acharné du chasseur. Ils ne font que prédire ce qu’on veut croire et ce qui sera – ce qui fait de chaque écrivain un prophète (ou un imbécile) qui passe sa vie à ramasser des cailloux au bord du chemin en croyant leur donner des ailes.
Comique, non ? Un écrivain réveille des fantômes ; il s’escrime contre l’oubli ; il relève des épaves d’or arrachées à la nuit, des idoles au nez cassé, des sphinx ensevelis sous la mer ou sous un amas de ronces, des ancêtres, des fiancées froides, des villes brûlées, des mères, des reines mortes, des rois déchus, ruisselants de vase et d’écume, mutilés et sublimes. Et dire qu’il n’a pas quitté sa chambre, le bougre ! « Ulysse sans autre Ithaque qu’intérieure »… Car il n’invente rien. Il répète. Il revit, éperdument. Il ressuscite, comme dirait Michon.
J’appelle ça : la violence de l’amour.
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