L'amour de la lecture
Primauté du voyage
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La première vague
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !
Baudelaire
Les voyages forment la jeunesse, nous dit Montaigne. Aujourd’hui, moins que jamais, quoique sédentaire, je ne distingue entre écrire et voyager – sachant qu’un voyage peut être immobile.
Et si le voyage – désiré, subi ou rêvé – était à l’origine de la littérature universelle ? Avant d’écrire des romans d’amour, des odes ou des ghazals, les hommes ont fait de la géographie. Depuis l’aube de l’humanité, les hommes marchent, rêvent, meurent en marchant ; le monde s’est peuplé au gré des migrations. Leurs exodes ont suscité des genèses, des chants tragiques, des récits fabuleux.
La faute à Homère – saurions-nous sans lui ce qu’est un rivage ? Et qui sait s’il n’y a pas aujourd’hui dans la foule obscure des migrants qui affluent aux frontières de l’Europe un poète inouï, l’auteur d’une seconde Énéide ? Avec son baluchon et son paternel sur le dos ! Car les peuples sédentaires ont beau fabriquer des perles comme les huîtres rivées à leur rocher, ils ignorent la poésie. Seule la mer sait ce que signifie là-bas.
Quelque chose de ce désir, de ce féroce aiguillon océanique, s’inaugure avec l’Odyssée d’Homère – ce fut ma première vague. Au fond, au hasard de mes lectures de jeunesse, j’avais bel et bien commencé par le début : l’histoire d’un homme qui est parti à la guerre et qui veut rentrer à la maison – un peu comme E.T. dans le film de Spielberg, désignant de son gros doigt une étoile : Home !
Ulysse !… l’hôte et l’étranger, xenos en grec : celui qui reçoit et celui qui est reçu. Primauté du voyage. Ulysse, ce veinard, est confronté, dans ses tribulations d’île en île, à la pure altérité du Cyclope, des peuplades hostiles – Cicones, Lotophages, Lestrygons –, ainsi qu’aux affolants mystères moins de la Femme que du féminin – la nymphe Calypso, Circé, Nausicaa, Pénélope. Avec lui, on nage dans le symbolique.
Ulysse est son propre avatar. Il n’est pas un étranger, il le devient.
Ce que chantent les sirènes, c’est ce qu’il lui est interdit de connaître, ce qu’il ne sait pas, puisqu’il doit d’abord le vivre : sa propre destinée, son renom, la légende même d’Ulysse ! Homère dit cela sans le dire : il préserve le suspense, il n’est pas fou, il attache son héros de force au mât de son navire, il ne va pas casser la baraque. Plus tard, Hitchcock fera pareil avec James Stewart ou Cary Grant, enchaînés et pris en otage par un conteur sadique.
Ce qui distingue le héros, comme le prophète, c’est qu’il ne veut pas en être un ! Superman, Bibi Fricotin ou James Bond savent d’emblée qu’ils sont invincibles, ce sont des superhéros, Ulysse non. Il est plein de défauts. C’est un petit malin qui plie devant la loi quand elle est divine. Et il a de la chance. Ce qui est prodigieux, ce n’est pas lui, c’est le monde : il ignore le secret de son existence et le mode d’emploi de sa survie, il erre pour les connaître. C’est pourquoi il doit rester sourd aux prouesses que lui prédisent les clameurs de l’océan ; il ne doit pas fâcher les dieux qui tirent les ficelles de son destin en s’arrogeant une prérogative céleste. Ce serait une faute contre soi, une faute contre le temps – ce qui sera fatal à Œdipe.
Axiome tragique : celui par qui la durée boite a beau régner, il sera fou – et commettra un crime abominable, comme Macbeth, le fou le plus stoïque, Richard III, le plus artiste, ou le Roi Lear, le plus enfantin. Seul Hamlet, le fou le plus sage, comprend que cette dissonance est sans remède. « The time is out of joint »… On est séparé de soi. Pour la première fois, avec Homère, le héros, quelles que soient ses vertus, doit se taire et apprendre, ne serait-ce qu’à vieillir puisque c’est un homme. Il va vers son risque.
Son retour piteux, puis triomphal à Ithaque en faisait pour moi un petit-cousin de Richard Cœur de Lion – auréolé par Walter Scott et par le film en Technicolor de Michael Curtiz –, éloigné de son royaume par la croisade et une longue captivité en Allemagne, avant de chasser les usurpateurs et de reconquérir son trône de roi d’Angleterre. Le premier retrouve sa fidèle épouse, le second célèbre dans la forêt de Sherwood le mariage de sa nièce avec le valeureux Robin de Locksley, auquel Errol Flynn prêtait son insolence et sa moustache.
Avec cela, Ulysse et Robin des Bois étaient des archers – une flèche suffit à confondre leurs rivaux, dont la vilenie éclate aux yeux de tous. Victoire de la forêt contre l’iniquité… Cerise sur le gâteau, tout finissait par un banquet comme dans Astérix.
Mais on a beau vouloir répudier le tragique, cela n’efface pas la dure leçon d’Homère : la vérité, Muse et Méduse, est une chienne dont la morsure est fatale. Ou bien un tison, une flèche de feu, un soleil ardent qui ne connaît pas la pitié. On doit se contenter de n’en percevoir qu’un reflet fugitif, un rayon qui perce les nuages et se noie dans la mer, si l’on ne veut pas en mourir – pétrifié, cuit, brûlé.
Et tomber aussitôt en poussière.
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