L'amour de la lecture

Frédéric Ferney · Chapitre 18 sur 20

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L'amour de la lecture

Joseph Conrad.Primauté de la panique

Joseph Conrad.

Primauté de la panique

Thar she blows, captain1 !

Joseph Conrad (1857-1924) n’a rien d’un aimable skipper à l’encre bleue. C’est un sphinx. Un petit frère de Stevenson du côté de l’obscur, et qui s’accointe en douce aux énigmes, aux premiers émois, aux ardeurs juvéniles.

Il court sur Conrad une promesse d’îles, une rumeur de périple et d’or perdu, qui vous emporte comme une vague. Sans parler de ces mots magiques qu’il sème dans ses phrases comme des bouées : amers, amures, beaupré, ralingue, brion, brigantin, chouque, suroît, estrope, wharf !

Des histoires d’honneur, des défections, des idées fixes, des errances éperdues, des naufrages. Des ovations soudaines, des clameurs muettes, des relents de goudron et d’épices. Des fleuves noirs, des peaux brunes, des fièvres jaunes. Un vent des tropiques coupé par les glaces du Titanic.

On sait aussitôt qu’on n’est pas dans un roman de François Mauriac. Avec lui, tôt ou tard, ce sera panique à bord, et on aura le mal de mer. On s’échappe, on s’échoue, on se dépayse. On est emporté toutes voiles dehors, non pas dans un pays inconnu, ni même sur une autre planète, mais au cœur des ténèbres, dans un gouffre intérieur. On s’y noie, et l’on sait aussitôt qu’il y a une ivresse dans l’effroi.

Fils d’un insurgé polonais en rébellion contre le tsar, élevé par un oncle, Conrad s’engage à dix-sept ans dans la marine marchande britannique ; il ne parle alors que quelques mots d’anglais. Vingt ans plus tard, c’est dans cette langue, qui lui reste étrangère, qu’il écrira son premier livre, La Folie Almayer, qui est déjà l’histoire d’une malédiction. S’il est devenu entre-temps citoyen britannique, sa patrie, c’est l’océan. Ce n’est pas un écrivain qui voyage, c’est un marin qui raconte, et qui se réjouit des écueils : il nous parle moins de la mer que de la solitude, des poisons mortels qui irriguent ses nuits blanches – et de la panique qui s’ensuit.

Cela suffit à le distinguer de notre commandant Cousteau et du capitaine Haddock – même si celui-ci a conservé sous une ligne claire des brumes et de mauvais rêves qui l’escortent au pas cadencé de Johnnie Walker.

Sur une photographie datée de 1923, un an avant sa mort, accoudé au bastingage d’un transatlantique, le S.S. Tuscania, accostant à New York, Conrad pose avec une élégance un peu lasse et rêveuse. Belle tête de père noble en col dur. Chapeau melon, gants, canne à pommeau, barbiche d’officier ou de professeur. Ni un clochard céleste à la Kerouac, ni un baroudeur à la Cendrars. On dirait un collègue d’Aristide Briand en mission diplomatique pour la SDN.

Pas commode, le pépère.

En France, Joseph Conrad a bénéficié d’un parrainage prestigieux et précoce. Gide se souvient d’un déjeuner à Paris, en 1911 : « Comme je ne sais quel convive parlait avec enthousiasme de Kipling, Claudel eut un sourire dédaigneux et jeta le nom de Conrad. “Que faut-il lire de lui ? demanda quelqu’un. — Tout”, dit Claudel », qui a la passion de l’Orient et vient d’achever Partage de midi. Gide, pourtant peu enclin à s’émouvoir, sera conquis et traduira Typhon en français. « Ce que j’aimais le plus en lui, écrit-il, c’est une sorte de native noblesse, âpre […] et quelque peu désespérée, celle même qu’il prête à lord Jim. »

Chez Conrad, on reconnaît en effet le héros à la noblesse désespérée de ses refus et à la beauté vaine de son sacrifice. Je n’oublie pas qu’il est l’auteur de e Nostromo , le roman le plus dingue du XX siècle, le plus ample, « le plus anxieusement médité », le plus hermétique aussi, qu’il ait écrit. Le cinéaste Joseph Losey, qui essaya en vain de l’adapter au cinéma, prétendait qu’on ne pouvait le lire que si on l’avait déjà lu !

Né en 1857, Conrad semble entrevoir les désastres d’une histoire qu’il ne connaîtra pas : dictatures, guerres, génocides. Kipling et Stevenson sont d’un autre temps. Conrad, lui, est déjà du nôtre, compromis dans le désenchantement du monde. Il dénonce au Congo la cupidité et les crimes des colons à une époque où la plupart des Européens sont encore aveugles. S’il navigue à la croisée des derniers grands voiliers et des premiers vapeurs, il ne croit au progrès que dans une forme consubstantielle au cauchemar.

Car le thème dominant, sorcier, obsessionnel, chez Conrad, c’est la peur  : « Un homme peut tout étouffer en lui, l’amour et la haine et la foi, et même le doute, lit-on dans Un avant-poste du progrès, mais aussi longtemps qu’il s’agrippe à la vie, il n’étouffera pas la peur. » Conrad sait de quoi il parle, il s’épuise à nommer ce tumulte qu’il détecte au plus profond de ses organes : « Vous savez, écrit-il à son éditeur et confident Edward Garnett en 1898, comme il est désagréable de sentir son foie ou ses poumons. Eh bien, je sens mon cerveau […]. Mon histoire s’y trouve sous une forme fluide – qui m’échappe […]. Tout est là – sur le point d’éclater, mais je ne peux pas plus la saisir qu’on ne peut retenir une poignée d’eau. »

De sa voix douce, Virginia Woolf, qui n’était pas si gentille, étant si malade et si triste, a accusé Conrad d’écrire l’anglais comme une vache espagnole et de sombrer dans le mélodrame. Je ne lui ai jamais pardonné, à cette pimbêche neurasthénique qui n’avait jamais vu la mer que du haut d’un phare ! Pourquoi relire Conrad ? Pour le plaisir, madame ! Mais aussi pour répondre à la question : qu’est-ce qu’un écrivain métaphysique ? Avant lui, il y a Dante, puis Emily Brontë et Melville. Après lui, il y aura Hermann Broch et Musil.

Et puis c’est tout.

1. « La voilà qui crache, capitaine ! »

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