L'amour de la lecture
Or, poudre, encens, périples…
All I am is what I’m going after 2.
Vincent Hanna (Al Pacino) dans Heat de Michael Mann
Mais un voyage, c’est aussi une quête, c’est-à-dire un prélude.
« Un autre m’attend ailleurs. Je vais à lui », dit Zénon, le héros de L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar. Elle, si hautaine, recluse dans son île, mi-bodhisattva mi-Kaiserin, louve célibataire enlacée de ses foulards de soie, immobile devant une stèle antique en face du mont Fuji ou pissant comme un homme contre une borne de la Via Appia (plutôt qu’assise dans un concile de hérons sous la Coupole), c’était un peu sa philosophie – son ascétisme est un hédonisme.
Elle le confie dans ses Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien, elle a longtemps médité et mûri « la phrase inoubliable » de Flaubert par où il croit deviner que la mélancolie des Anciens est plus profonde que celle des Modernes : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » Ce sera pour elle, vaccinée contre toute illusion, un îlot, un promontoire à rêverie, sa seule utopie.
La vision de « cet homme seul et d’ailleurs relié à tout » – par exemple un lettré, un voyageur, un esthète, un empereur, un soldat, un amant – lui inspire le livre de sa vie : les Mémoires d’Hadrien. Un autoportrait – quoi d’autre ? La moindre digression sous sa plume acquiert des saveurs qui ne sont qu’à soi. Yourcenar entre dans l’intimité d’un autre temps ; elle ressuscite le monde gréco-romain du e II siècle comme Van Gogh peint la Provence : de l’intérieur, et la nuit !
Avec « une minutie passionnée, et quelques erreurs », elle s’efforce de rejoindre « ces hommes qui comme nous croquèrent des olives, burent du vin, s’engluèrent les doigts de miel, luttèrent contre le vent aigre et la pluie aveuglante et cherchèrent en été l’ombre d’un platane, et jouirent, et pensèrent, et vieillirent, et moururent ». Elle pousse même Hadrien à mentir afin qu’il soit plus proche de nous.
Faut-il s’éloigner de soi pour se trouver ?
Sans doute tout voyage est-il ainsi, à quelque degré que ce soit, une quête de la vérité – de l’autre ou de l’autre en soi. Une façon de mesurer obscurément ce qui nous sépare de nous-mêmes. Une expérience – prouesse, épreuve, schisme – dont on sortira modifié, vaincu peut-être, balafré, brûlé ou aveugle, mais vivant, la tête lourde d’un terrible secret – comme Peachy Carnehan, le héros disgracié de L’Homme qui voulut être roi de Kipling.
Ni meilleur ni plus sage. Plus léger ? D’une certaine façon. « Un voyage, décrète Nicolas Bouvier, qui ne prend rien à la légère, est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste, c’est du patinage ou du tourisme. » Bouvier parle comme saint Paul ou Lénine !
Au vrai, il a raison, le voyage est une seconde naissance : une révolution et un baptême. Sinon ça ne vaut pas la peine.
Dans le sillage de Chrétien de Troyes, la littérature médiévale vouée à la quête du Graal – la rose, la brume et les beffrois – nous décrit ainsi toutes les étapes d’une errance mystique. Plus tard, le roman picaresque en sera la parodie – le Quichotte de Cervantès n’est qu’un voyage initiatique à l’envers. Don Miguel cloue son fier apôtre sur les ailes d’un moulin à vent comme un épouvantail. Après lui, après Sterne et Diderot, le roman occidental, ce sera au mieux une comédie qui finit mal car, à l’exception des contes de fées (et des films de Frank Capra), nos fictions méprisent le happy end.
Depuis que Roland Jaccard et le Grand Inquisiteur, Philippe Muray, nous ont quittés, y a-t-il encore un écrivain du bonheur parmi nous ?…
Dans la tradition arabo-persane, d’Ibn Khaldoun à Sohravardi au XII siècle (qui oppose un Orient intérieur à ce qu’il appelle « l’exil e
occidental »), le voyage (al-safar), la pérégrination (al-siyâha) participent d’une méthode, d’une quête de perfection spirituelle inspirée du modèle coranique – l’échappée nocturne (al-isrâ) et l’ascension céleste (al-miraj) en sont les emblèmes. Les voyages – razzia ou pèlerinage, conquête ou croisade – forment dans la mémoire de l’islam originel un motif récurrent – Louis Massignon en parle comme de « lignes de force », comme d’un faisceau d’expansion et de mouvement reliant des cités entre elles.
Éloge de la caravane – et de la lenteur. Détruire le temps pour ne pas être dévoré par le temps. Comme un chameau ou un léopard qui marche dans le sable du désert sous le ciel étoilé et qui boit de l’eau ; chaque heure de sa vie, ni longue ni brève, se dévide jusqu’à sa mort sans ennui, sans heurts, semblable à l’éternité. À ce jeu-là, on désapprend de rugir, on fait pleurer sa mère et l’on perd ses amis.
Dans la culture soufie, l’homme est en exil sur terre, il ne s’agit que de retourner d’où l’on vient : on chemine ainsi vers Dieu ou en Dieu à travers le monde, jusqu’à l’extinction de l’orgueil et la mort de l’ego. Avec cette idée que l’immanence, la beauté qui nous est donnée ici-bas – dans la peinture, la musique, la nature ou l’amour –, n’est sous le nom d’Éros qu’un miroir brisé de la transcendance, soit une invitation au Voyage et une propédeutique du Paradis.
À moins que ce ne soit qu’une fuite, une évasion, une fugue éperdue.
Je pense à Rimbaud, ce beau parleur, ce paria adulé, cette canaille, qui voyage moins qu’il ne rompt, s’échappe, disparaît pour devenir invisible. Sans remède. Or, poudre, encens, périples… Ou encore à Montaigne, moins voyageur que sédentaire contrarié, qui avoue ne jamais mieux méditer que le cul sur une selle : « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche. » Avec Montaigne, muré dans sa « librairie », en quête d’une « domination pure », infiniment docile à sa pente, la pérégrination se mue en apologie de la diversité des hommes et de leurs croyances – en humanisme, au sens premier.
J’ai longtemps préféré écouter Rubber Soul des Beatles que lire les Essais de Montaigne. Aujourd’hui, j’admire son indépendance, j’envie son audace, je souris de son culot. On lui est redevable d’une posture qui distingue les écrivains français et qui scandalise ceux qui ne le sont pas : celle d’un moucheron qui, méditant sur la condition de moucheron, veut en instruire la terre entière. Son mantra : « Moi tout seul contre le reste du monde ! » – là où Rimbaud s’écrie : « Allez tous vous faire foutre ! », ce qui est en général mieux compris.
Alors qui, le cancre étincelant ou le stoïcien ?… Si Montaigne et Rimbaud s’étaient rencontrés, ils ne se seraient même pas parlé.
Et puis il y a le roman anglais et le roman américain où le voyage appuie sur le ressort même de la fiction.
C’est-à-dire ?
Un autre postulat. Comme si le monde était plus intéressant que soi, plus riche que ce que l’on cache – un « misérable petit tas de secrets », selon la formule convenue de Malraux.
Les Anglais sont un peuple de commerçants et de marins, et ils ont inventé le tourisme. Cela donne : les Voyages de Gulliver, Robinson Crusoé ou L’Île au trésor de Stevenson… et les romans de sir Arthur Conan Doyle. Moins, pour moi, les aventures de Sherlock Holmes que celles de Ned Malone, ce jeune reporter irlandais, qui dans Le Monde perdu (1912) s’aventure en Amérique du Sud dans une contrée peuplée de créatures préhistoriques – un siècle avant Jurassic Park !
Que des livres reliés à l’enfance, ce voyage oublié.
Chez les Américains, c’est encore autre chose : la houle, la mobilité, le sentiment géographique s’inscrivent dans l’écriture même.
De Huckleberry Finn de Mark Twain à L’ Attrape-cœurs de Salinger, en passant par Moby Dick de Melville, Walden de Thoreau ou Sur la route de Jack Kerouac, le roman américain est peuplé d’orphelins fugueurs, de clochards célestes, de bûcherons aventureux et transcendantalistes, de marins errants, de pasteurs fous, de pèlerins hagards et d’ivrognes qui pleurent sur leur innocence perdue. Et qui tremblent.
« Soudain, comme dans une vision, j’ai vu Dean, Ange de feu, frissonnant, effroyable, venir à moi tout palpitant sur la route, s’approcher comme un nuage, à une vitesse énorme, me poursuivre dans la plaine tel le Voyageur au suaire, et fondre sur moi » (Sur la route).
Tous des descendants hallucinés du capitaine Achab et d’Arthur Gordon Pym ! Écrire, c’est franchir la Frontière, courir les bois, défricher, explorer, investir une terre inconnue, déplier le continent d’est en ouest comme une carte. L’Histoire, la politique, les femmes s’absentent, seul règne l’espace – et une obscure prophétie. Il faut se frayer une route dans une contrée hostile avec une bible (et un colt) à la ceinture. Épier la blancheur et planter son harpon dans le ventre de la Baleine. À moins d’être socialiste comme Jack London – avec un penchant pour la neige et les loups.
Et cela n’en déplaise à M. Henry James, qui ne l’était pas, socialiste, et qui a toujours préféré un Derby à Epsom ou un five o’clock dans le Kent à une conversation avec un Peau-Rouge ou un « nègre » – et qui ne décèle dans les paysages de l’Amérique qu’un écran de grisaille. Mais le timide James n’est pas moins hardi qu’un colon égaré dans l’Ouest quand il s’escrime à débusquer l’ineffable, la Bête, surprise sous une ombrelle rose, non pas tapie dans la jungle mais lovée dans un paysage à la Corot, un décor idyllique du Valois ou de la Toscane, comme s’il était l’apôtre d’une vérité qu’il effleure en frissonnant et qu’il n’ose dire.
Ne pas confondre son tigre intérieur avec une meute de coyotes aboyant dans la nuit.
Car il ne suffit pas d’observer, il faut rêver la vie, la sienne et celle des autres ; ce n’est pas une technique, un métier, je le redis, c’est une affaire de vision.
Il ne s’agit pas ici d’exotisme – « un souffle des tropiques, un arôme de savanes », ironise Sainte-Beuve. Non, je parle ici d’un moteur plus puissant qui fait de l’auteur en vadrouille une sorte de Christophe Colomb, plus rêveur que navigateur, attaché à la découverte d’un nouveau monde en lui ou d’une improbable Amérique.
On obtient ainsi, au choix, Le Soulier de satin de Paul Claudel, La Route des Flandres de Claude Simon, ou Le Voyage de monsieur Perrichon de Labiche, Un barrage contre le Pacifique de Duras – d’autres voyagent, elle aime mieux médire amoureusement de soi et des siens –, ou encore Le Chercheur d’or de Le Clézio – un roman de corsaire généalogique coupé de créole mauricien, etc.
Car écrire, ce n’est que donner une forme, mais il faut qu’elle soit singulière, à des filiations égarées, rendre sensibles une époque et un lieu. Voyager, ça sert à ça ! Au point qu’on s’interroge : qu’est-ce qui dans le roman et dans la poésie ne relève pas du voyage, c’est-à-dire d’une préface ?
On m’objectera que certains, et non des moindres, n’ont jamais quitté leur village : Giono, Saint-Simon, Faulkner, Homère, ayant eu, qui sait ? le vertige, le mal de mer ou des cors aux pieds ! Leur voyage est intérieur et non pas immobile. Robinson dans son île n’a-t-il pas finalement autant appris qu’Ulysse ?
Chateaubriand qui n’a cessé, le cheveu au vent, de courir la poste sur les routes de l’Europe le proclame : « L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité. » Mais il nous ment bien sûr, il se ment, ce vieux renard, et il oscille entre les honneurs et le tradéridéra, comme toujours.
Moi aussi d’ailleurs, ne croyez rien de tout ce que je vous raconte.
2. « Ce que je suis, c’est ce que je poursuis. »
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