L'amour de la lecture
Un plaisir solitaire
Oui, je lis. J’ai ce ridicule.
Aragon
Lire n’est pas sans danger.
Aragon s’en vante, toujours tête à claques et enclin à se diffamer pour qu’on l’aime. « Ce vice raffiné et impuni, cette égoïste, sereine et durable ivresse », professe à son tour Valery Larbaud, qu’on ne cite souvent qu’à moitié en omettant de dire que ce penchant poussé à l’extrême relègue tout le reste, « le Vin, […] la Gloire […] ; l’Amitié […] la Mangeaille ; l’Amour [et] la Conscience de la Vertu », à l’étage du dessous.
Est-on prêt à cela ? Il faut oser le dire : lire ne vous rendra ni meilleur, ni plus sage, ni plus heureux. Et cela ne vous donne aucun droit. C’est une passion – un geste sauvage, éperdu, sacrificiel. Ce n’est pas un « devoir », c’est une « infraction », dit Edith Wharton, l’amie de Henry James et de Paul Bourget, qui rêvait de protéger la littérature des ravages provoqués par les sots. Personne ne peut vous y obliger ni, une fois pris, vous en guérir. Comme le verbe rire et le verbe aimer, le verbe lire ne connaît pas l’impératif : on ne force pas plus l’œil que le cœur ou la main. Toute exhortation est inutile, toute menace est vaine – à moins de vivre sous la tutelle d’un ange.
Je lis par fidélité, par une sommation inavouable, héritée sans doute, comme le marrane est juif sous son baptême. Car lire, quoi de plus intime ? C’est l’activité la plus voisine du sommeil, un plaisir solitaire que certains préservent jalousement. « L’amour, c’est trop dire, le plaisir un peu enfoncé dans la chair aide au travail des lettres parce qu’il anéantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirs de la société », dit Proust, qui lit comme on entre dans une eau sacrée ; il pousse l’expérience jusqu’à se réfugier dans une pièce où il s’enferme à clef, et il classe la lecture parmi les occupations qui réclament une inviolable solitude : la rêverie, le chagrin, le sexe.
Et vous, comment lisez-vous ?… Pardon ! vous avez raison, ça ne me regarde pas !
D’ailleurs, la solitude requise n’exclut pas qu’on soit deux, l’un près de l’autre. Quoi de plus agréable que de lire de conserve, en compagnie d’une personne aimée ? Le silence s’accroît d’être partagé, il s’arrondit, il devient dur et plein, frais comme un oreiller – il nous absorbe dans son cri.
Le lecteur vit dans un temps séparé, dilaté ; le livre nous éloigne – chacun a le sien, chacun respire dans sa sphère, sa bulle, sa temporalité singulière – et pourtant on ne se quitte pas. Et si soudain celle ou celui qui nous accompagnait abandonne son livre et s’adonne à autre chose, c’est son droit, on croit qu’on s’en fiche mais ce n’est pas vrai, on se ment, on en est contrarié. Ont-ils mieux à faire ? Tant pis pour eux.
Lire rend affreusement susceptible.
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