L'amour de la lecture
La rêverie ou l’ennui enchanté
Ceux qui disent communément contre ma profession que ce que j’appelle franchise, simplicité et naïveté en mes mœurs, c’est de l’art et de la finesse […] me font plus d’honneur qu’ils ne m’en ôtent. Mais certes ils font ma finesse trop fine.
Montaigne
Je refuse obstinément de choisir entre le beau et le vrai, entre l’intelligible et le sensible – j’avais un crâne dur, enclin à s’émouvoir, et un cœur sec, prêt à sévir, mais avec l’âge on devient ici plus raide, et là plus mou. Le jeu moisit. On se lasse de l’esclandre. Les bravades perdent de leur attrait. Je ne suis pas de mauvais poil mais je suis entré dans mon hiver : l’âge dans mes nerfs a fait couler sa glace.
On vit mieux de fantasmes. J’étais aviné de lumière. Après une carrière, parfois brillante, de lion dansant et des facéties médiocres, je suis devenu un ours anachronique – épris des ombres de sa caverne, indifférent à la vogue, englué dans ses réminiscences, presque aveugle aux intrigues et déjà sourd aux rumeurs.
Avant de savoir lire, je me suis beaucoup ennuyé jadis. Je me suis ennuyé comme on s’ennuie au théâtre, surtout quand on l’aime : comme un rat mort ! C’est une forme de paresse, l’ennui : un charme qui vous assiège et qui glace le temps, mais qui vous rend libre, ouvert, disponible. Un pur loisir, une vacance dont sont privés nos enfants aujourd’hui. Car, pardon d’insister, il y a une version enchantée de l’ennui : la rêverie.
Ces longues heures vides et solitaires, mais j’ignorais qu’elles le fussent, ont été une expérience préalable – une école, un terreau, une friche. Si je ne m’étais pas tant ennuyé avant d’apprendre à lire, je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire. Je me souviens d’une scène ancienne. Nous rendons visite à mon arrière-grand-mère qui habitait un pavillon ouvrier, à Louveciennes. Je joue sous la tonnelle dans le jardin envahi d’herbes folles avec une balle de tennis usagée – blanchâtre, et grumeleuse, comme les crottes de chien sur les trottoirs à l’époque. J’ai sept ou huit ans, je suis seul, je n’en avais pas conscience auparavant. En un instant, tout ce qui à mon insu pesait sur ma vie devient léger. Je lève les yeux. J’observe le ciel, sauvagement bleu, un nuage qui se disloque au vent, mes mains, mes ongles rongés, et, pour la première fois, je suis ce que je suis : moi. Je suis libre.
Ai-je inventé ce souvenir ? Il me revient comme une odeur. On ne se souvient pas d’une odeur, c’est l’odeur même qui rend sensible l’absence et qui convoque le souvenir. De ce ravissement que je n’ose appeler une extase, j’ai retiré une certitude qui ne m’a jamais quitté : le vide appelle l’insouciance, la liberté, le risque. Tout devient bleu si l’on ose.
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