L'amour de la lecture

Frédéric Ferney · Chapitre 4 sur 20

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L'amour de la lecture

Quand les chagrins venaient dans les lettres

Ô mon cœur, d’où vient ce battement ?

Rumi

 

Mais la première des contingences, c’est l’œil ! On lit avec ses yeux. Sauf les aveugles qui lisent avec leurs doigts, comme des gourmands. Sauf « ceux à qui on fait la lecture », comme le rappelle encore Perec : « dans les romans russes, les duchesses avec leurs dames de compagnie, les demoiselles de bonne famille ruinées par la Révolution ; ou bien dans les romans d’Erckmann-Chatrian [que plus personne ne lit], les paysans qui ne savent pas lire, rassemblés le soir à la veillée (grosse table de bois, écuelles, pichets, chats près de la cheminée, chiens près de la porte) autour de l’un d’entre eux lisant la lettre du fils blessé à la guerre, le journal, la Bible ou l’almanach ».

Tout ça, c’était avant : avant la télévision, avant l’ère numérique, avant les e-mails et les tweets, avant les fake news moscovites, le Covid-19 et les Gilets jaunes, quand les chagrins venaient dans les lettres grâce au facteur, monsieur Ernest, bonjour la compagnie ! qui était bourru parce qu’il était timide et qui roulait si bien les « r », avec son képi d’un bleu délavé, ses moustaches en croc, sa bicyclette dont le grelot tintait comme une promesse dans la brume rose du matin.

N’allons pas croire que c’était mieux. C’est un art très français d’embellir le passé et de s’affliger du présent – « Ah ! mon Dieu, comme c’est affreux ce qui nous arrive ! » Non, ce n’était pas mieux avant, c’était juste un autre pays. Les femmes au lavoir, les hommes aux champs (ou à la guerre) et puis au bistrot, le dimanche, à l’heure de la messe, tandis que les mauvais fils préféraient distribuer L’Huma à la sauvette en chantant Bella ciao à tue-tête devant les paroissiennes effarouchées.

Qui a dit que seuls les poètes avaient droit à la nostalgie ?

Longtemps on a lu à haute voix, pour soi-même ou en congrégation : j’aime, dans Les Confessions de saint Augustin, ce passage célèbre où il surprend son maître et ami, le futur évêque saint Ambroise, lisant un livre seul dans son coin, en silence, sans même remuer les lèvres… ça alors ! C’est ça, un précurseur – aurait-il jamais su lire, ce saint homme, s’il n’avait d’abord appris à prier, je me le demande.

Lire, c’est prier dans le désert faute de savoir crier.

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