L'amour de la lecture
On ne dévore pas, on est dévoré
Mais l’ange, impérieux, lui montrait et remontrait ce qui était écrit sur sa feuille, et ne fléchissait pas et exigeait encore : Lis. Alors il lut : si bien que l’ange s’inclina. Et voici qu’il était déjà de ceux qui avaient lu et qui pouvaient, et obéissaient, et accomplissaient.
Rainer Maria Rilke
Certains auteurs, plus on les lit, moins on les comprend, plus on les aime. Par exemple : Rilke. Absurde, non ?
Lire, relire, éperdument. Quand on a besoin d’un adverbe, c’est qu’on n’a pas le bon verbe, disait Jean Genet. Ah bon ?
C’est par une opération obscure qu’un lecteur dilettante – de diletto, « plaisir » en italien – devient un sectateur jaloux, obstiné, féroce. Un fanatique. Un djihadiste du dedans. On dirait qu’il se brûle les doigts et qu’il adore ça. Aucune chance de le déradicaliser ! Il a subi une métamorphose – et comme toute métamorphose, elle a je ne sais quoi d’effrayant.
« Il faut être prêt à prendre de grands risques pour bien lire, écrit George Steiner dans Langage et silence. Prêt à sacrifier son moi, le contrôle qu’on a sur lui. Selon Dostoïevski, un rêve caractéristique accompagne les premières manifestations de l’épilepsie : le sujet se sent emporté et libéré de son propre corps ; regardant en arrière, il s’aperçoit, et est alors saisi de terreur panique : un autre est en train de s’emparer de la vieille carcasse et c’est une démarche irréversible. Harcelé par cette peur, l’esprit, à tâtons, cherche le salut dans un réveil brutal. Il devrait en être ainsi quand nous entreprenons la lecture d’une grande œuvre littéraire ou philosophique, imaginaire ou militante. Nous devrions nous laisser dominer totalement, jusqu’à errer, pour un temps, effarés de nous-mêmes, aux frontières du dédoublement partiel. Quiconque a lu La Métamorphose de Kafka et peut se regarder dans un miroir sans broncher sait sans doute “lire”, au sens technique du terme, mais demeure un analphabète. »
Un autre exemple, extrême – un cas –, que l’on trouve chez Maurice Blanchot, Thomas l’obscur :
« Thomas demeura à lire dans sa chambre. Il était assis, les mains jointes au-dessus de son front, les pouces appuyés contre la racine des cheveux, si absorbé qu’il ne faisait pas un mouvement lorsqu’on ouvrait la porte. Ceux qui entraient, voyant son livre toujours ouvert aux mêmes pages, pensaient qu’il feignait de lire. Il lisait. Il lisait avec une minutie et une attention insurpassables. Il était, auprès de chaque signe, dans la situation où se trouve le mâle quand la mante religieuse va le dévorer. L’un et l’autre se regardaient. Les mots, issus d’un livre qui prenait une puissance mortelle, exerçaient sur le regard qui les touchait un attrait doux et paisible. […]
Son plaisir même devint très grand. Il devint si grand, si impitoyable qu’il le subit avec une sorte d’effroi […], il aperçut toute l’étrangeté qu’il y avait à être observé par un mot comme par un être vivant, et non seulement par un mot, mais par tous les mots qui se trouvaient dans ce mot, par tous ceux qui l’accompagnaient et qui à leur tour contenaient en eux-mêmes d’autres mots, comme une suite d’anges s’ouvrant à l’infini jusqu’à l’œil de l’absolu. D’un texte aussi bien défendu, loin de s’écarter, il mit toute sa force à vouloir se saisir […], quand déjà les mots s’emparaient de lui et commençaient de le lire. »
Comme une suite d’anges s’ouvrant à l’infini jusqu’à l’œil de l’absolu… Vraiment ? Je crains les hordes sacrées, les anges, les froissements d’ailes, les pentecôtes, les murmures et je me méfie de ce qu’ils annoncent, mais, cela peut arriver, devant certains textes, on devient une proie ; on devient incapable de manger ou de boire ce qu’on lit ; on ne dévore pas, on est dévoré. On est comme un rat… vivant !
Alors on en rit – le rire est le propre du rat.
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