L'amour de la lecture

Frédéric Ferney · Chapitre 3 sur 20

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L'amour de la lecture

Le corps et le temps

Il y aura des années à vivre

Si nous restons des enfants sages ;

Nous pouvons aussi lire des livres :

Regarde, mon amour, c’est l’orage.

Michel Houellebecq

 

Georges Perec, l’auteur de La Vie mode d’emploi, est un des rares écrivains à s’être étonné devant « ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine ». Oui, ça, ce simulacre, cette parodie de vivre, cette chose qui n’est pas une chose et qui prend la place des choses : la lecture.

On peut lire debout, assis, couché, à genoux, accroupi, perché dans un arbre, en marchant ou en sautant à la corde dans un cirque – j’ai connu jadis en Italie un clown sourd et muet, Roy, qui en avait fait sa spécialité. Plus souvent, on lira dans une bibliothèque, au lit ou aux cabinets – un penchant masculin. On peut préférer, pourquoi pas, un hamac, une balançoire ou un palanquin – rien n’interdit de lire à dos d’éléphant à la faveur d’une chasse au tigre où l’on s’ennuie, si l’on n’est pas sujet au vertige.

Ce n’est pas anodin. C’est de l’éducation physique, quelque chose de nerveux. Le contraire d’une distraction ou d’une passion molle. Et cela invite à la duplicité, en toute innocence, comme l’illustre cette conversation entre un jeune séminariste et un jésuite : « Mon père, quand je prie, puis-je fumer en même temps ? — Ah non ! mon fils, ce ne serait pas convenable ! — Dommage ! — En revanche, quand tu fumes, rien ne t’interdit de prier. — Merci, mon père ! — De rien, mon garçon ! »

La lecture a ses lois mais il n’y a pas de recettes. Montaigne lisait à cheval, Stevenson en haut du phare paternel, juché sur un âne dans les Cévennes ou bien emmaillotté dans son hamac sur une plage des îles Samoa en crachant du sang dans son mouchoir ; Saint-Exupéry préférait l’aéroplane ; Jean d’Ormesson raffolait du ski nautique ; Spinoza s’adonnait au patin à glace, Nietzsche à la randonnée pédestre, etc. On en a le droit : c’est où on veut, quand on veut, comme on veut. On me dit même qu’on peut lire assis devant un écran ! En tous cas, sans être un sport ni un combat, cette subtile opération mentale ne s’oppose pas à une activité musculaire et sensitive. Au contraire, c’est une affaire de corps : on ne quitte pas le corps, ce bouclier de l’âme. Et une question de temps.

Le corps et le temps : deux acolytes avec lesquels on ne peut rompre sans un certain désagrément.

Par exemple, on ne lit pas dans le métro, disons sur la ligne 9 entre Nation et République, de la même manière qu’on lit dans une baignoire la nuit, comme Churchill ou Marat ; accroupi dans les latrines sous un cerisier en fleur ou sous une bruine de neige, comme le Japonais Tanizaki ; au couvent, comme cette folle d’Emma Bovary ; dans le grenier, en cachette de son paternel, comme Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir – avec le sentiment de se prêter à un plaisir non pas honteux mais défendu, et qui lui vaut d’être traité de bon à rien.

À sa façon, Perec fait tomber la lecture du piédestal où la vulgate scolaire l’avait hissée. « Lire, écrit-il dans Penser/Classer, ce n’est pas seulement lire un texte, déchiffrer des signes, arpenter des lignes, explorer des pages, traverser un sens ; ce n’est pas seulement la communion abstraite de l’auteur et du lecteur, la noce mystique de l’Idée et de l’Oreille ; c’est, en même temps, le bruit du métro, ou le balancement d’un wagon de chemin de fer, ou la chaleur du soleil sur une plage et les cris des enfants qui jouent un peu plus loin, ou la sensation de l’eau chaude dans la baignoire, ou l’attente du sommeil… » Le corps du lecteur est roi.

Aimer, lire, sentir forment une triade intime. Lire, rêver, dormir, aussi.

Alors ? Un souverain remède contre les dégoûts de la vie ? Un antidote au chagrin ?… Dans l’avertissement qui précède son roman intitulé Volupté, Sainte-Beuve écrit : « Le véritable objet de ce livre est l’analyse d’un penchant, d’une passion, d’un vice même, et de tout le côté de l’âme que ce vice domine, et auquel il donne le ton ; du côté languissant, oisif, attachant, secret et privé, mystérieux et furtif, rêveur jusqu’à la subtilité, tendre jusqu’à la mollesse, voluptueux enfin. » Chaque mot est pesé : languissant, oisif, attachant, secret, privé, mystérieux, furtif, rêveur, tendre, voluptueux – nous y sommes presque.

Mais si on lit ce qu’on veut, où on veut, comme on veut, on ne lit pas n’importe comment. On cède à des préférences, puis on instaure des usages, des protocoles, des lois qui ne sont qu’à soi – des manies. C’est comme si on entrait dans une secte où il serait loisible d’officier en solo. On n’a pas à se justifier de quoi que ce soit.

Chez Proust, la lecture est également conditionnée par ce qui l’environne : l’heure, le lieu, le temps qu’il fait, la couleur du ciel, le séjour, la saison. Tous ces aléas qui affectent son humeur en font une expérience qui coalise la mémoire et les sens. Dans Du côté de chez Swann, le narrateur se souvient avec bonheur de ces journées d’été qu’il passait, enfant, dans la fraîcheur de sa chambre ou dans un coin tiède du jardin, grisé de sécession radieuse et d’oubli.

Tout ce qui était dans l’instant étranger à sa lecture, tout ce qui lui semblait être un écueil, un obstacle à son plaisir, devient avec le temps un souvenir précieux qui agit comme un fixateur : le grincement de la pompe dans le jardin, le tic-tac de la pendule du salon, l’ami qui surgit à l’improviste – chut ! – au moment le plus palpitant du livre, le vol effronté d’une guêpe, le rayon de soleil qui l’éblouit et le pousse à changer de place. Ou encore les offres répétées de la bonne, sa chère Félicie : « Vous n’êtes pas bien comme cela, Monsieur Marcel, si je vous approchais une table ?… — Non, merci ! — Ah mais vous allez vous abîmer les yeux à force, allez donc prendre l’air, nom d’un chien ! — Non, merci ! » Elle n’obtiendra de son protégé aux tempes pâles qu’un refus poli mais sec, à la Cyrano.

Tous ces incidents qui lui semblaient importuns, loin de nuire à la volupté de la lecture, la scellent et la sanctifient de leur empreinte. La mémoire, espionne du cœur, fait loi. A-t-on oublié ce jour où quelqu’un, sans être un bibliothécaire ni un lettré – oncle, instituteur, fiancée, amant, voisin, camarade –, versa de l’encre dans notre gobelet ? Non, on en chérit le souvenir, on en conserve la primauté et, sans savoir les nommer, le désir, le goût sur les lèvres, l’euphorie.

Moi, ce fut à l’école communale, au CM1, quand le maître, M. Chapelle, nous lut à haute voix les premières pages de La Métamorphose de Kafka :

« Quand Grégoire Samsa se réveilla un beau matin, au sortir de rêves agités, il se retrouva transformé dans son lit en une énorme bestiole immonde. Il était couché sur le dos, qu’il sentait dur comme une carapace […]. “Qu’est-ce qui m’est encore arrivé ? ” pensa-t-il. »

Ça a commencé comme ça.

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