L'amour de la lecture

Frédéric Ferney · Chapitre 8 sur 20

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L'amour de la lecture

De la mélancolie du lecteur

Dans ma famille, point d’argent, mais des livres.

Colette

 

Voici donc quelqu’un dont la vie s’organise avec méthode autour d’un objet d’encre et de papier – aucune différence, je le redis, entre un lecteur et un soupirant. N’allez surtout pas imaginer que c’est un être exceptionnel : le lecteur est seulement docile à la pente la plus douce de sa durée. Un émigré ? Sans doute. Un aristocrate ? C’est ce qu’il croit.

Ce n’est ni un sage ni un saint : il en est de fous, de vicieux, d’infréquentables. Pas de quoi se vanter : ce n’est le plus souvent, je le redis, qu’un paresseux contrarié. Rien d’un héros. Il ne travaille pas, il rêve, il s’évade, il se fiche de tout : c’est un égoïste. Il en perd jusqu’à l’appétit. À table ! À table, nom d’un chien !… Il n’entend pas. Un amoureux, vous dis-je.

On ne sait pas, lui non plus, s’il s’élève ou s’il tombe.

Notons qu’il est peu coutumier de voir, en famille, un lecteur impénitent repasser le linge, laver la vaisselle ou nettoyer les vitres. Il doit nuit et jour cuver l’encre de son tonneau, cela exige du loisir, du repos  ! C’est une vocation, comprenez-vous ? Si vous insistez, il vous expliquera que la paresse est une épreuve de vérité, un travail de longue haleine et qu’il ne faut pas confondre un paresseux avec un fainéant (celui qui ne fait rien) ou avec un feignant (celui qui fait semblant).

Avec cela, il y a une mélancolie du lecteur, un état de solitude aggravée et de tristesse qui s’accroît avec le temps. Cela naît du sentiment de n’avoir pas tout lu, d’un regret de n’avoir pas rencontré Confucius, dame Sei Shōnagon ou Cicéron, comme Marx (pas Karl, William), et de n’occuper qu’un tabouret dans la foule obscure des vivants. Il y a une déception inhérente à l’amour. C’est cela dont je parle, Proust et Flaubert aussi, je n’invente rien.

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