Le poisson (French Edition)
Chapitre 1
Sandalphon
Je nage au milieu des récifs de corail avec l’insouciance d’un enfant.
Ici, entouré d’une eau limpide, loin de tout, des gens, des problèmes de ce monde et, en quelque sorte, de mon propre esprit, j’oublie tout. Je mets de côté mon incapacité à m’élever, j’omets cette part de moi qui me manque un peu plus chaque jour, et je profite simplement de l’instant présent. Je photographie mentalement toutes les couleurs qui m’encerclent, du bleu indigo au rouge le plus vif jamais aperçu jusqu’à maintenant. Je note la multitude de poissons qui vont et viennent sans crainte autour de moi, comme si je faisais entièrement partie de leur environnement. En un sens, c’est le cas. Ça l’était du moins. Je suis l’archange du poisson. L’eau est mon élément, quelle que soit la forme qu’elle revêt. Douce ou salée, rien ne m’effraie. Je suis tout simplement à l’aise au milieu de cette étendue liquide dans laquelle je peux me fondre jusqu’à disparaître. Enfin, c’était encore le cas il y a de cela plusieurs mois. Aujourd’hui, tout se complique. Ma carapace écailleuse n’a plus fait d’apparition depuis… trop longtemps pour que je me souvienne d’une date précise, et je suis dorénavant obligé de remonter à la surface pour respirer. J’ai perdu de ma superbe désormais… Je souris malgré moi en imaginant le visage horrifié de Raziel. Pour lui, rien n’a plus d’importance que l’apparence. Il se trompe sur toute la ligne et j’ai peur qu’il soit trop tard lorsqu’il s’en apercevra. De tous mes frères, l’archange du lion est probablement celui dont je suis le moins proche. Oh, je l’aime infiniment, comme tous les archanges. Toutefois, je suis convaincu que sa vision du monde est biaisée. Il m’est difficile de m’adapter à son mode de fonctionnement où seuls les faux-semblants ont de l’importance. Sur bien des points, je ressemble à Gabriel, lui qui n’est qu’amour. Il apaise les âmes tourmentées mieux que quiconque. J’aurais adoré posséder cette faculté. Malheureusement, je n’ai pas eu cette joie. Je ne regrette en rien mes capacités. Simplement, j’aurais souhaité qu’elles soient plus poussées en un sens, plus salutaires. Une sonnerie à mon poignet me rappelle que j’ai quand même un travail à accomplir. Il n’a certes pas l’impact que peuvent provoquer mes frères et sœurs archanges qui ont trouvé leur moitié terrestre, mais il a tout de même son utilité et il est temps que je mette fin à ma pause.
La plage est déserte à cet endroit, raison pour laquelle je l’ai choisi
pour m’installer. L’Indonésie est un véritable paradis sur Terre, à condition de savoir où aller pour éviter la nuée de touristes qui s’y vautrent, souvent sans le moindre respect pour la faune et la flore locales. J’aime les gens de tout horizon, mais j’ai découvert ici plus de profiteurs que je n’aurais pu l’imaginer et les dérives sur ce petit bout de terre entre océan Pacifique et océan Indien sont nombreuses. Je ne peux d’ailleurs pas en rejeter la faute exclusive sur les habitants de passage, en quête de vacances exotiques. Non, la population locale a également ses travers et il m’a souvent fallu fermer les yeux pour ne pas m’agacer ou m’attirer d’ennuis. Mon comportement pourrait être considéré comme de la lâcheté. En vérité, c’est plutôt un aveu de faiblesse et une lassitude de cette situation qui ne se termine jamais. La lutte serait sans fin. Je choisis donc d’occulter les défauts pour ne conserver que les attraits de cette île : la beauté, les rencontres, la facilité avec laquelle il est possible de se fondre dans la masse. Ma présence en ce lieu n’a pas soulevé la moindre question. Je n’ai pas eu la plus petite difficulté à trouver du travail pour gagner ma vie comme tout un chacun et je n’ai eu aucun souci pour me construire ma maison à l’abri des regards.
D’accord, cette cabane n’a rien d’un palace aux yeux des mortels, mais
pour un être tel que moi qui n’aspire qu’à la tranquillité et au lien avec la nature, je peux affirmer que je n’aurais pas pu rêver mieux. Oh, elle n’a strictement rien à voir avec les habitations sur pilotis que l’on aperçoit du côté touristique de la côte, mais elle est parfaite pour mes simples besoins. Quatre murs de bois surmontés d’un toit en paille abritent un hamac suspendu entre deux arbres qui servent de point d’ancrage à mon domicile. Un recoin offre de l’intimité pour les besoins naturels avec des toilettes sèches et j’ai une douche extérieure qui fonctionne à l’énergie solaire. Bref, des conditions spartiates auxquelles je me suis fait sans la moindre difficulté. C’était le prix à payer pour profiter d’une vue imprenable sur l’océan. Il n’y a rien devant moi jusqu’à perte de vue, uniquement une immense étendue d’un bleu turquoise irréel dont la surface n’est même pas troublée par les bateaux, ce côté de l’île de Sulawesi étant peu exploité par les touristes. Il faut dire que les plages où accoster ne se situent pas vers ici, raison pour laquelle je m’y suis installé. Les passages terrestres qui mènent à mon chez-moi sont particulièrement étroits entre des roches tranchantes, ce qui dissuade les gens, même les autochtones, de s’y risquer et par l’océan, mon lopin de sable est trop petit pour que cela vaille la peine de l’exploiter. Bref, je suis seul au monde et je me délecte du silence qui règne en ce lieu, uniquement froissé par le bruit des vagues qui lèchent la berge.
Je m’active à retirer le sel qui accroche ma peau si fine que j’en
grimace en la frottant, regrettant une fois de plus mes écailles. Je ne suis pas archange à vivre dans le passé. Je ne déplore pas vraiment d’être coincé sur Terre, contrairement à certains de mes frères. Il faut comprendre ma position. J’étais celui qui rapportait aux Hautes Instances nos réussites et nos échecs. Sur la fin, il n’y avait que des déconvenues, la preuve manifeste que nous n’étions pas à la hauteur de la tâche, que nous avions permis à la situation de dégénérer au-delà du réparable. Nous aurions dû agir bien plus tôt, mais par orgueil ou négligence, nous avons abandonné les anges à leur sort. Résultat, ils ont tous disparu, sans exception, et notre intervention tardive n’a pas eu le moindre impact. Nous avons dû nous incliner devant l’évidence : notre chute est méritée. Nous avons provoqué le courroux des Hautes Instances. Les Portes de Lumière se sont refermées pour ne plus jamais s’ouvrir et nous nous sommes retrouvés bloqués sur Terre. Je me rappelle encore parfaitement le soulagement que j’en ai ressenti. Il n’est pas bon d’être émissaire lorsque l’on apporte uniquement des mauvaises nouvelles. Si les Hautes Instances n’ont pas de consistance propre, la voix qui résonnait perpétuellement sous mon crâne m’a souvent donné envie de percer un trou dans ma tête pour l’en extirper. Alors que nous étions résistants, pour ne pas dire invincibles, une remontrance des Hautes Instances pouvait me donner des maux de tête insupportables associés à une nausée fulgurante. J’ai été le premier archange à connaître la douleur. Je déplore toutefois que nombre des miens aient dû affronter le phénomène ces dernières années.
Nous ne sommes plus ce que nous étions. Nous sommes devenus
fragiles, plus faibles. Notre forme d’archange ne se manifeste plus depuis longtemps et comme tous les miens, je pleure cette apparence qui fait partie intégrante de moi. Je la regrette d’autant plus que je vis au bord de l’eau, l’élément dont je suis le plus proche. J’aimais assez mes ailes aussi. Elles sont uniques. Sur ce point, je me différencie de la même manière qu’Azraël, bien que je trouve les miennes plus spectaculaires. Ma montre me rappelle à l’ordre une nouvelle fois. J’ai tendance à m’éparpiller au cœur de ma solitude et je vais réellement finir par être en retard. M’ébrouant pour évacuer un maximum d’eau, je me sèche rapidement, effaçant les dernières gouttes de ma douche avant d’enfiler des vêtements agréables. J’ai la chance de faire un boulot qui me passionne et qui ne me demande aucun effort de tenue. Je porte ce que je veux et personne ne m’en tient rigueur. Une histoire de : le talent permet toutes les audaces, ou quelque chose comme ça. Pour ma part, je suis ravi d’être confortable en toutes circonstances.
Manado n’est qu’à quelques kilomètres de chez moi — il suffit de
contourner l’arête de la montagne qui protège ma crique —, facilement accessible en scooter. Il m’a fallu du temps pour maîtriser l’engin quand il s’est avéré que voler n’était plus dans mes cordes, mais maintenant que c’est fait, je ne pourrais plus m’en passer. Ce truc, c’est la liberté absolue. Je slalome avec aisance sur les petites routes de montagne qui conduisent directement à la capitale du nord de Sulawesi. Manado n’a rien de comparable à Bali et pourtant, cette ville aux multiples couleurs abrite plus de sept cent mille âmes. De quoi se fondre largement dans le paysage, même si ma capacité à parler toutes les langues qui m’entourent me différencie forcément du commun des mortels. Je n’y peux rien, c’est inné. Mon langage s’adapte à la langue de mon interlocuteur, sans même que je m’en aperçoive, et dans le bar où je travaille, autant dire que les clients sont multilingues. C’est justement un côté qui me fascine, une manière de voyager sans même bouger. En approchant, je perçois déjà l’ambiance à son comble. Il y a du monde qui discute sur le trottoir, la musique se déverse de diverses ouvertures avec puissance et rythme. Je suis dans mon élément. Les mélodies coulent dans mes veines, résonnent dans mon cœur et ressortent par tous les pores de ma peau. Je ne fais qu’un avec cet art et tous ses protagonistes, surtout ici, en Indonésie, où la musique est un véritable art de vivre. Si l’argent entre en ligne de compte, comme partout, nous sommes toutefois loin des considérations pécuniaires qu’un chanteur espère aux États-Unis ou en Europe. À Sulawesi, c’est avant tout une histoire de passion.
Je me souviens parfaitement de la première fois où j’ai foulé le sol
entre ces bâtisses roses, jaunes ou bleues. J’ignorais quoi faire de ma peau, satisfait de respirer l’odeur des embruns à proximité, mais ne souhaitant pas limiter mon existence à la baignade. J’adore l’eau, mais j’ai également besoin de contact humain, de me sentir utile. Je suis alors tombé sur ces jeunes tout juste sortis de l’enfance qui chantaient dans la rue tout en tapant sur de vieilles boîtes en plastique en guise de percussion dans l’espoir de gagner quelques pièces. La plupart des passants ne leur prêtaient aucune attention. Je ne suis même pas certain qu’ils remarquaient leur présence, leur soif de réussir et surtout, leur envie d’égayer la journée des promeneurs. En tant qu’archanges, nous avons tous une affinité avec quelque chose. Ariel est sensible à la faune sauvage, Azraël aide les personnes en deuil et Jérémiel est particulièrement efficace pour soutenir une âme envahie par le doute ou la honte. De mon côté, j’ai une harmonie indéniable pour la musique sous toutes ses formes. Jophiel affirmerait que je suis une muse. Je n’en sais trop rien, à vrai dire. Toutefois, il est certain qu’il m’a suffi d’entamer un chant avec le groupe pour que les gens tournent la tête vers eux, vers nous. Enfin, ils étaient vus. Puis, les passants ont ralenti, se sont arrêtés et ont commencé à frapper dans leurs mains en rythme. Ils nous ont exhortés à continuer, ils ont dansé, ri et communié tous ensemble sans même se connaître. Et ils ont donné, beaucoup. Ces jeunes adultes qui n’avaient rien ont d’un coup eu de quoi nourrir toute leur famille pour tout un mois.
Pour moi, cela ne représentait rien. J’adore chanter. Je n’y ai pas
réfléchi. J’ai tout bonnement aimé les sons qu’ils produisaient avec trois fois rien et j’ai eu envie d’entonner une chanson que j’inventais au fur et à mesure, un hymne à leur talent et leur courage de persévérer malgré l’indifférence. Jamais je n’aurais pu imaginer les répercussions d’une simple chansonnette, répercussions qui se poursuivent encore plusieurs années après.
— Sand, tu es encore dans la lune !
Je souris à Ainur qui me regarde en secouant la tête de résignation. Elle affirme que je passe mon temps à rêver. Elle n’a pas tout à fait tort, mais je n’y peux rien, je suis ainsi. D’ailleurs, ses lèvres se soulèvent légèrement à gauche, signe qu’elle me taquine plus qu’elle ne m’accuse de quoi que ce soit.
— Salut.
— Tu comptes descendre de ton scooter ou tu rentres dans le bar avec, aujourd’hui ?
D’accord, elle a raison. Je suis trop facilement distrait. SI j’ai coupé le moteur, je suis resté figé sur ma monture, perdu dans mes pensées.
— Je te rejoins dans une minute.
— Pas une de plus, Sand. Tu sais que les clients sont intenables quand tu les fais poireauter.
— Promis.
Elle plisse ses yeux légèrement allongés, symbole de ses origines asiatiques, avant de se détourner.
— Je viens te chercher par la peau des fesses dans cinq minutes maximum, alors ne traîne pas comme à ton habitude.
Je ris de son entêtement. Ainur n’est pas plus haute qu’un enfant. Je mesure facilement deux têtes de plus qu’elle et pourtant, elle n’hésite jamais à me menacer.
De toute notre petite troupe, elle est sans doute celle dont je suis le
plus proche. À la révélation de Jophiel concernant la prophétie, j’ai espéré qu’Ainur s’avère être ma destinée tout en sachant pertinemment qu’il n’en était rien. Je ne l’ai jamais regardée de cette manière, avec désir. D’ailleurs, je ne sais même pas vraiment ce que signifie désirer quelqu’un. Non, Ainur est plus cette petite sœur agaçante que l’on affectionne malgré tout et de laquelle on ne peut se passer. Elle est un mix entre la sérieuse et pleine d’espoir Jophiel et la fougueuse Ariel. Ainur me permet de compenser l’absence de mon jumeau, Métatron. Je ne l’ai pas vu ni contacté depuis si longtemps… Quand mes frères et moi avons constaté la fermeture des Portes de Lumière, nous avons longuement discuté et il a été convenu que nous nous répartirions sur la surface du globe pour avoir plus d’impact sur le monde entier tout en évitant d’attirer trop l’attention en nous regroupant. Si quitter mes différents frères et sœurs a été une épreuve, m’éloigner de Métatron a été un véritable déchirement. En tant que jumeaux, nous étions toujours ensemble, œuvrant de concert, lui sur terre et moi dans l’eau quand cela s’avérait nécessaire. Il m’a donc fallu apprendre à vivre en solitaire. J’ai mis du temps à apprécier les silences, le vide et c’est devenu d’autant plus difficile depuis que nos pouvoirs s’amenuisent considérablement, rendant la communication télépathique avec certains archanges quasiment impossibles. Mon frère ne fait pas encore partie de ceux-là, mais je crains déjà le jour où sa présence sera si insignifiante en moi que je la sentirai à peine.
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