Le poisson (French Edition)
Chapitre 22
Surya
Je n’ai pas oublié ce qui me dérange en Sandalphon : sa faculté à faire
le mal, le pire qui existe en ce monde : tuer un humain. Toutefois, je dois me rendre à l’évidence : il vit depuis des siècles. Il a probablement assisté à plus d’horreurs que je ne pourrais jamais l’imaginer. Il m’a été plus facile de juger ses actes que de me demander pourquoi il en était arrivé à cette extrémité. Il m’a pourtant affirmé que les gens ne pouvaient pas toujours changer et j’y ai opposé une simplicité déconcertante. Oka aurait pu être arrêté, puni. Mais était-ce réellement possible ? J’ignore à quel point le patron a des relations. D’ailleurs, la police aurait-elle ne serait-ce que fait le déplacement d’après les dires d’un étranger ? Les forces de Sulawesi sont connues pour plumer les touristes avec des amendes sans fondement. Elles auraient certainement retourné la situation contre Sandalphon au lieu de lui venir en aide. J’y ai réfléchi toute la nuit. Cet homme a littéralement envahi mon sommeil. Je nous ai vus enlacer sur sa plage, à l’abri des regards, loin du tumulte de la ville, insouciants. J’ai adoré cette vision. Plus que cela même, elle s’est proprement imprimée sur ma rétine et je suis désormais incapable de l’oublier. Il vient de m’annoncer que j’étais le centre de son univers, bon sang !
— Tu sais que tu es libre, Surya. Ton choix t’appartient.
— Je sais, et il est fait.
Sandalphon m’empêche de lui en faire part en posant son index sur ma bouche. Mes lèvres fourmillent sous son toucher et je me demande ce que je ressentirai le jour où il m’embrassera.
— Ne dis rien. Pas tout de suite.
Je réalise alors une chose insensée : il a peur. Il est effrayé par mon potentiel rejet. J’ai du mal à appréhender le fait que moi, simple humaine insignifiante, puisse avoir autant de pouvoir sur cet homme, cet archange aux dons défiant l’imagination.
— Je souhaiterais t’emmener au bar où je travaille, ce soir. Je voudrais te montrer le monde que j’ai construit en t’attendant.
Je vois. Il espère me prouver qu’il est aussi un homme banal. C’est mignon. Inutile, mais mignon. Je ne vais pas le vexer pour si peu. L’aveu de ma décision peut bien attendre quelques heures de plus.
— Et Susilo ? Je ne suis pas tranquille de le laisser seul ce soir.
Je trouve que le patron est trop calme. OK, il n’a plus son bras droit. Toutefois, Oka n’était pas son unique homme de main. Il doit sans aucun doute préparer quelque chose. Je suis certaine qu’il n’est pas compréhensif et encore moins du genre à pardonner. Il fomente quelque chose et je suis sûre d’en être la cible à un moment ou un autre. Je disparais au moment où ses affaires tournent au désastre. Il ne peut pas ne pas me soupçonner et je ne peux pas m’en sortir impunément. Je ne suis pas angoissée — pas trop — car Sandalphon est à mes côtés. Mais mon frère n’aura personne pour le protéger si nous sortons ce soir.
— Il m’a assuré qu’il dormirait chez un copain ce soir.
Son nouveau copain chez qui nous avons mangé.
— D’accord. Dans ce cas, je viendrai t’écouter chanter ce soir.
Il semble encore plus stressé, maintenant !
La journée est passée un peu comme dans un rêve. Sandalphon a tenu
à m’emmener faire les boutiques pour m’acheter une nouvelle tenue pour la soirée. Je trouvais cela inutile — j’ai des affaires et elles me suffisent — mais il a insisté et je n’ai pas eu à cœur de lui refuser. Nous n’avons pas beaucoup discuté, profitant simplement de la présence de l’autre, et j’ai trouvé le silence entre nous confortable. C’était un peu comme si nous nous fréquentions suffisamment pour ne pas avoir besoin de combler le vide avec des mots superflus. Tout s’est un peu compliqué au moment des achats à proprement parler. Sandalphon refusait que je regarde les prix pour faire mon choix, ce dont j’ai bien évidemment été incapable. Je connais trop la valeur de l’argent pour agir de manière inconsidérée. Nous avons finalement réussi à nous mettre d’accord pour un ensemble simple, mais confortable qui ne coûtait pas une fortune à mes yeux. Mon futur époux a râlé. Toutefois, il a fini par s’exécuter de bonne grâce en marmonnant je ne sais quoi à propos des compagnes têtues des archanges. Il semblerait que toutes les moitiés de ses frères aient du caractère. Je ne pensais pas particulièrement en avoir. Cependant, il apparaît que je n’hésite pas à lui tenir tête. Le pire : il adore ça ! J’imagine que notre vie sera loin d’être ennuyeuse. Après le shopping, nous avons fait un détour par la plage de Sandalphon pour récupérer son scooter, mais il a refusé de me montrer les dégâts sur sa cabane.
Après un passage par la maison pour me changer et embrasser Susilo
avant son départ, nous voilà devant le Tir Na Nog et je reste un instant ébahie face à la foule qui s’amasse dans la rue dans l’espoir de rentrer.
— Il y a un monde fou !
— J’ai averti Rinto, le patron du bar, que je remontais sur scène ce soir. Le groupe a refusé de jouer sans moi, alors il était ravi de mon retour. On a construit sa notoriété. Il lui a suffi d’en toucher quelques mots aux habitués pour que la nouvelle se répande telle une traînée de poudre.
— C’est incroyable.
Il bombe le torse, fier de sa réussite, et il y a de quoi. Jamais je n’aurais pu imaginer son succès. Il faut dire que je ne suis pas une fêtarde.
— Sandalphon !!!
Je sursaute aux cris de joie d’une femme derrière nous. Je pivote pour
la voir trottiner jusqu’à nous, un immense sourire aux lèvres malgré un regard sévère.
— J’ai cru que tu nous avais abandonnés pour de bon ! Tu aurais pu donner plus de nouvelles ! Et laisser Rinto nous appeler pour ce soir, franchement ?
— Salut, Ainur. Je sais, c’est lâche, mais je savais que tu me ferais la morale et j’espère que la présence de Surya va t’en empêcher.
Sandalphon effleure alors mon épaule pour indiquer ma présence à son amie ainsi qu’aux deux hommes qui l’ont rejoint.
— Surya, je te présente Ainur, Joko et Koesno, mes amis et les autres membres du groupe S.A.K.J.
Joko est le plus heureux de me voir, même si les sourires des deux autres semblent sincères.
— Salut, Surya. Bienvenue parmi nous.
Sandalphon leur fait un subtil signe de la tête que je capte du coin de l’œil sans pouvoir en définir la signification. Le fait est que la discussion tourne court après cela. Le groupe est au complet, il est temps qu’il monte sur scène.
Sandalphon m’installe à une table proche de la scène, me permettant
ainsi de les voir sans problème, et le patron m’apporte aussitôt un jus de fruits rafraîchissant très agréable dans cette chaleur étouffante. Tout le monde semble surexcité. Touristes et Indonésiens se mélangent dans un bel ensemble coloré, discutant et dansant dans une humeur joviale. En ce lieu, alors que la musique s’élève doucement, il n’y a plus de frontières. Les barrières s’effacent pour ne laisser apparaître qu’une même passion pour le rythme. C’est exaltant, reposant et empli d’espérance. Dans cet endroit, il est possible d’oublier ses soucis, d’abandonner dehors ses peurs, de vivre tout simplement. Je me surprends à fixer Sandalphon plus longtemps que la décence l’autorise. Je détaille le moindre de ses mouvements, toutes les mimiques dont il n’a probablement pas conscience en chantant, toutes les expressions de son visage qui sont autant d’émotions qu’il transmet. Il est tout bonnement incroyable.
Après une courte pause pour se rafraîchir, ils sont remontés sur scène
pour une seconde partie endiablée tout aussi exaltante que la première. Nous rentrons ensuite et je suis dans un état second, flottant sur un nuage paisible dont je ne souhaite pas me défaire. C’est pourquoi, arrivée devant ma maison, je ne descends pas tout de suite. Je profite au contraire de cette proximité obligatoire pour poser aventureusement mes mains sur ses hanches et je sens ses muscles se contracter jusque dans mes os. Ses paumes s’appuient sur mes mains et nous demeurons là, comme figés dans le temps.
— Tout va bien, Surya ?
— Oui.
Je suppose qu’il est temps pour moi de me jeter à l’eau. Passant une jambe par-dessus l’engin, je me plante devant lui sans lui permettre de faire de même. Prenant une profonde inspiration, je plonge mon regard dans le sien et prononce les mots qui vont inexorablement transformer ma vie.
— J’accepte de t’épouser.
Ses iris passent par toute une palette d’émotions dont j’aurais aimé capturer plus précisément la complexité. Malheureusement, j’en suis empêchée par l’obscurité qui nous entoure, uniquement brisée par le phare allumé du scooter.
— Tu es sûre de toi ?
— Essayerais-tu de m’en dissuader ?
Je glousse devant son air déconfit.
— Non, bien sûr que non, je…
— Je te taquine, Sandalphon. Je suis certaine de mon choix. Je veux devenir ta femme et vivre plus de moments comme ceux que nous avons vécu aujourd’hui. Avec une condition, tout de même.
— Tout ce que tu désires.
— Ne sois pas trop pressé d’accepter.
— Je souhaite ton bonheur, Surya. Tu auras tout ce dont tu rêves.
— Je veux simplement participer à nos revenus. Je veux un travail.
— À condition qu’il soit sans danger.
— Évidemment. Je devrais sûrement reprendre un peu mes études, mais…
Sa main qui glisse sur ma pommette bloque les mots dans ma gorge.
— Je t’aiderai. Tu pourrais reprendre tes études là où tu les as arrêtés pour faire le métier que tu souhaitais. Et j’aurai besoin de ton soutien, aussi.
— Pour faire quoi ?
Je n’ai pas eu l’impression qu’il avait besoin de moi ce soir, même s’il était heureux de ma présence.
— J’aimerais ouvrir une association pour aider les enfants qui se retrouvent, comme toi, livrés à eux-mêmes trop tôt. Je souhaite leur apporter un soutien. Il nous faudra trouver des financements, mais je ne veux plus que quiconque à Sulawesi ait à choisir entre ses études et manger.
Son altruisme me donne les larmes aux yeux.
— C’est une super idée. Je t’épaulerai autant que je le pourrai.
— En fait, il te suffira de venir de temps en temps pour être la présence féminine qui leur manque, une mère de substitution, en quelque sorte.
— Es-tu déjà en train de me parler d’enfants ?
— D’une multitude, oui. Des enfants qui n’ont plus personne.
Je n’aime pas encore Sandalphon, mais je sais d’avance que cela ne tardera pas. Il est ce genre de personnes qui vous semble irréel. Il est une image vivante d’un rêve. Si je ne l’avais pas rencontré, je ne pourrais certainement pas croire en son existence. Son projet est désintéressé. Je me doute déjà des difficultés qu’il va affronter. Beaucoup d’Indonésiens vont se méfier, ils vont se demander ce qu’il attend en retour. Il faudra convaincre et je le soutiendrai avec joie dans son entreprise.
Je me dirige vers la maison à contrecœur, abandonnant Sandalphon sur
la terrasse, à son couchage improvisé pour une nuit supplémentaire. Je lui ai une nouvelle fois proposé de dormir dans le lit de Susilo, mais il a naturellement refusé. Je n’en suis plus étonnée. Il est à cheval sur les traditions et ne souhaite pas nous attirer d’ennuis.
Toutefois, je ne vais pas bien loin avant de me stopper net. Je n’ai
certes que de maigres possessions, mais j’en prends soin. Là, tout est retourné, comme si quelqu’un avait fouillé le moindre recoin de ma maison. Il n’y a rien à voler en dehors de la nourriture et la glacière est probablement la seule chose qui n’est pas renversée.
— Sandalphon !
Mon futur mari arrive dans la seconde et observe avec les mêmes yeux que moi l’état de mon habitation. Non, pas tout à fait les mêmes yeux. Les siens sont d’un noir d’encre insondable. La lueur de la bougie ne cache rien du désastre. Sortant son téléphone, il enclenche la fonction lumière. Je ne savais même pas qu’un portable pouvait faire ça.
— Est-ce qu’il te manque quelque chose ?
Même son timbre est caverneux, venant du plus profond de sa poitrine.
— Je n’ai rien à voler.
Il hoche la tête, évaluant les dégâts.
— Peut-être que quelqu’un cherche juste à t’effrayer.
Dans ce cas, c’est réussi. J’ai peur. Je sais parfaitement qui a des griefs contre moi.
— Allons vérifier ta chambre avant que tu te couches. On rangera demain.
Je le suis et mon estomac se retourne en constatant la pièce ravagée avec, au centre, une simple feuille blanche, présence incongrue au milieu du chaos.
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