Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 21 sur 27

Pages du PDF

Le poisson (French Edition)

Chapitre 21

Sandalphon

J’ai entendu des bribes de conversation entre Surya et son frère, et ce

qui en ressort est clair : elle doute. Ma compagne s’interroge sur moi, sur l’avenir que nous pourrions avoir ensemble, et je ne peux pas lui en tenir rigueur, même si son jugement sur mes actions a été telle une lame chauffée à blanc dans ma poitrine. Elle ne me connaît pas. Elle n’a pas la moindre idée de ce dont je suis capable pour elle, pour la garder en sécurité.

— Hé bien, hé bien. Douterais-tu de ta valeur aux yeux d’une femme ?

— Pas n’importe quelle femme. La mienne.

— Justement, Sandalphon. Vous êtes faits l’un pour l’autre, comme les deux moitiés d’un cœur et d’une âme. Elle finira par s’en rendre compte.

— Je te reconnais bien là, Gabriel.

Comment pourrait-il penser autrement alors qu’il est l’archange de l’amour et de la famille ?

— Je suis l’archange du cancer, pas une agence matrimoniale. Cependant, je suis persuadé que oui, nous avons tous une personne qui nous est destinée, que nous soyons humains ou archanges. Nous ne sommes tout simplement pas conçus pour vivre seuls.

— Je te rappelle que nous ne le sommes jamais vraiment.

— Les liens familiaux n’apportent pas les mêmes bienfaits, pas même les liens gémellaires.

Métatron ne m’a jamais autant manqué qu’en cet instant. Il aurait pu me conseiller ou au moins, me comprendre mieux que personne.

— Oh, je te comprends, Sandalphon. Tu es effrayé à l’idée de la perdre. C’est un sentiment qui va de pair avec un amour sincère, une crainte qui ne te quittera jamais vraiment.

— Tu ne m’aides pas du tout, Gabriel.

Il ricane, allégeant la tension qui grésille à travers notre lien télépathique.

— Je m’efforce simplement de te préparer pour la suite. Être en couple n’est pas toujours de tout repos. La vie à deux est faite de doutes, de disputes et de compromis. Cependant, rien ne te rendra plus heureux que de passer du temps avec ta compagne.

— Merci, Gabriel.

L’archange du cancer, à force de discuter avec Jophiel, va finir par devenir aussi sage qu’elle, les proverbes feng shui en moins, ce qui est très agréable, je dois bien l’avouer.

Je ne dors que d’un œil, incapable de trouver une position confortable

en plus de tendre l’oreille vers l’intérieur de la maison, écoutant le moindre son qui en provient. Il me semble percevoir la respiration paisible de Surya et celle plus nasale de son frère. Je suis inquiet. Oka n’est plus un obstacle, mais je ne pense pas que le patron de Surya va abandonner la partie aussi facilement. Je suis conscient qu’il a des espions au sein même du village. La dernière fois, il n’a fallu que quelques minutes pour que la cavalerie débarque. J’ai supposé que quelqu’un profiterait de la nuit pour tenter quelque chose, mais rien. Surya n’a pas de téléphone, donc personne n’a pu la contacter sans que je m’en aperçoive. En parlant de portable, Ainur a encore essayé de me joindre en réponse à mon message pour le moins évasif : je vais bien, je reviens demain. Concis et clair, mais pas suffisamment explicite pour que mon amie s’en contente. J’espère qu’elle comprendra, qu’ils comprendront tous. Ce n’est pas contre eux. Je n’ai pas l’intention de les abandonner. Toutefois, j’ai agi pour moi, pour une fois, très égoïstement. Mon amie m’y pousse depuis si longtemps que j’escompte sa bienveillance.

Je me redresse en sentant une main sur mon épaule.

— Ce n’est que moi.

Je me détends en découvrant Susilo, accroupi à mes côtés.

— J’ai laissé Surya dormir ce matin. Elle en avait besoin.

— C’est gentil de ta part.

— Je veux que ma sœur soit heureuse. Tu travailles dans un bar, c’est ça ?

— Oui, le Tir Na Nog.

— Tu devrais l’y emmener. Elle n’est jamais sortie s’amuser le soir. Elle s’est occupée de moi avant d’avoir l’âge de faire la fête. J’ai bien vu les touristes. Ils rient, ils dansent et ils sortent. Surya n’a jamais eu cette chance. Elle ne sait même pas ce que c’est.

— Je ne suis pas sûr qu’elle veuille le découvrir.

— Et moi, je suis prêt à parier le contraire.

Susilo me sourit tout en extirpant une cigarette de sa poche. Je déteste cette habitude chez les Indonésiens. Il y a des fumeurs à tous les coins de rue et beaucoup d’enfants, parfois même trop jeunes pour la tenir dans leur bouche. Le tabac infantile est un véritable fléau.

— Jette-moi cette cochonnerie. C’est mauvais pour la santé.

— Tu ne fumes pas, toi ?

— Non. L’odeur même me dégoûte.

Il en semble sincèrement étonné.

— Mais, c’est une manière d’être viril !

— C’est surtout un moyen de mourir prématurément. Le tabac génère des maladies sur le long terme et en plus, c’est addictif. Balance ça et je me renseigne pour tes cours de musique.

— C’est du chantage !

Malgré sa remarque, il jette la cigarette qu’il n’a même pas eu le temps d’allumer.

— C’est du troc.

— D’accord. Tu tiendras ta promesse ?

— Je ne suis pas homme à revenir sur ma parole.

Sans compter que j’ai un projet qui me trotte dans la tête depuis ma discussion avec Susilo. J’ai juste besoin de structurer mes idées.

— Je dormirai chez un copain ce soir. Montre à ma sœur ce que c’est d’être jeune. Elle n’est pas encore une maman.

Il se trompe. Elle l’est devenue à la mort de la sienne, mais je n’ai pas envie de le contredire.

— Je lui proposerai.

De plus, avec son absence, j’ai un argument de choc. Elle n’aura pas l’excuse de laisser son frère seul à m’opposer. C’est une bonne chose. Il est vrai que j’aimerais beaucoup qu’elle s’intègre dans mon univers. Même si elle n’est pas elle-même musicienne, cela ne doit pas l’empêcher d’apprécier le rythme, les sons et toutes les émotions qui peuvent en découler.

Tiens, enfin une visite. Pas celle que j’attendais, mais elle sera

probablement plus agréable.

— Encore dans les parages, gamin ?

— Basuki, c’est ça ?

— C’est bien ça. Je suis l’ancêtre du village.

— Je me souviens. Vous m’avez indiqué la maison de Surya.

— Et j’ai bien fait, on dirait. Tu dors carrément devant sa porte ! Tu la veux vraiment. Dois-je préparer une cérémonie de mariage ? C’est moi qui les célèbre, ici.

— Vous seriez d’accord même si elle épouse un étranger ?

— Oh. Je pense que les temps changent. Doucement, certes, mais il faut tout de même savoir évoluer. Tu as une meilleure tête que l’autre type qui se pavane dans sa grosse voiture et la regarde comme si elle était un moustique. Je connais Surya depuis sa naissance. Ses parents étaient des gens bien. Je veux juste qu’elle soit heureuse.

Surya a plus d’amis qu’elle le pense. Elle ne s’en rend tout simplement pas compte, mais ce vieux veille sur elle à sa manière.

— Je vous aime bien.

Il rit, ouvrant une bouche pour le moins édentée.

— Moi aussi, gamin, moi aussi. Tiens-moi au courant pour le mariage.

— Je n’y manquerai pas. Dès que Surya aura pris sa décision.

— Oh, elle est intelligente. Je suis certain qu’elle fera le bon choix.

Le vieil homme poursuit son chemin au moment où je sens la présence de ma compagne dans mon dos.

— Décidément, tout le monde m’incite à accepter ta proposition de mariage.

—Tout le monde, c’est vite dit. Il n’y a eu que ton frère et ce vieillard.

— Ce sont les deux seules personnes dont l’avis compte.

— Dans ce cas, j’ai de la chance.

Je prends mon temps pour composer mon visage avant de me

retourner. Je ne veux pas qu’elle se sente oppressée par mes attentes et je n’y peux rien si j’en ai effectivement beaucoup. Je revêts donc un masque en enviant la faculté de Zadkiel de se dédoubler pour la première. Sa moitié pour le moins dépourvue d’émotions me serait particulièrement utile en cet instant.

— Attention à ce que tu souhaites, Sandalphon.

Génial ! Je ne peux même plus penser à l’un de mes frères sans qu’il s’immisce dans ma tête, à présent.

— Il faut que tu réapprennes à nous bloquer. Avec ton déclin, tu n’en avais plus besoin.

Mais maintenant que je retrouve mes pouvoirs, cela s’avère nécessaire. Et urgent. Je m’emploie donc à concentrer mon esprit vers cette part de moi qui n’est jamais fermée, jusqu’à ce que le bourdonnement incessant s’estompe.

— Que faisais-tu à l’instant ?

Surya me fixe les yeux ronds.

— Rien de particulier. Pourquoi ?

— Tes yeux sont devenus presque entièrement noirs, comme quand tu as tes écailles. Dans ces moments-là, tes pupilles se dilatent et engloutissent ton iris.

— Hum, oui. Je vois ce que tu veux dire. Je discutais avec l’un de mes frères.

Surya pivote dans tous les sens, probablement à la recherche du frère en question. Je la stoppe en retenant un sourire.

— Non.

Je lui tapote la tempe, appréciant le contact, tout en lui expliquant.

— Ils sont toujours avec moi, dans ma tête. Nous communiquons par ce que vous appelez télépathie. Un pouvoir de l’esprit puissant qui ne connaît pas les frontières et encore moins la distance.

— Pourquoi ne pas être restés tous ensemble dans un même endroit ?

— Nous avons une vision du monde très différente, sans compter que nous ne vieillissons pas.

Surya hoquette d’incrédulité.

— Tu ne vieillis pas ???

— À présent, si, au même rythme que toi. Ma vie est entièrement liée à la tienne. Toutefois, avant de te rencontrer, non. Je n’ai pas changé en des siècles d’existence. Il est plus facile de se cacher seul qu’à douze. Sans compter que notre action est plus efficace si elle est étalée sur la planète.

— Ta vie est liée à la mienne !

Je ne suis pas étonné que ce soit l’information qui ait retenu son attention.

— Ce n’est rien, Surya. Au contraire, c’est une chance. Parcourir le monde, le regarder changer et se détruire sans pouvoir intervenir a été un supplice qui arrive enfin à son terme. Aujourd’hui, quoi qu’il advienne, mon attente touche à sa fin. Tout est pour le mieux.

— Mais tu vas abandonner tes frères !

J’aime le rapprochement qu’elle fait entre ma situation et la sienne. Elle nous juge semblables, plus que je ne l’aurais cru, et j’apprécie le côté humain qu’elle me confère.

— Six de mes frères et sœurs ont déjà trouvé leur moitié et, comme pour moi, leur vie est désormais calquée à la leur. Ils en sont heureux, Surya. C’est sans doute difficile à comprendre pour toi. Cependant, pour nous dont l’existence n’a jamais eu ni début ni fin, la vie était devenue compliquée à supporter. Nombre de mes frères étaient las de cette absence de perspective et n’arrivaient plus à s’adapter à l’évolution du monde.

— Une existence sans but…

— C’est ça. Les humains ont des rêves, des aspirations. Nous avons un peu perdu cette faculté à croire en un monde meilleur, car nous nous focalisons principalement sur les tares du monde. La noirceur finit par engloutir la lumière, à nos yeux.

— Et je suis ton rayon de lumière à travers les ténèbres ?

J’adore la vision de son innocence à cette remarque candide.

— Exactement. Tu es un rêve devenu réalité, mon espoir d’une vie meilleure et d’un avenir radieux.

— Tu ne joues pas réglo !

Je m’étrangle avec ma salive sous cette affirmation.

— Pardon ?

— Comment veux-tu que je réagisse après toutes ces déclarations ? Franchement, quels sont mes choix après ça ?

OceanofPDF.com