Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 11 sur 27

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Le poisson (French Edition)

Chapitre 11

Surya

Sandalphon… Quel prénom étrange ! Aussi étrange que l’homme qui

le porte, du reste. De loin, il pourrait probablement passer pour un touriste européen comme on peut en croiser dans tous les coins de Sulawesi. Pourtant, de près, il est incontestable qu’il est différent. C’est simplement une impression difficile à expliquer. Cependant, je suis certaine de ne pas me tromper sur son compte. Il n’est pas comme tout le monde. Il y a un truc dans ses yeux, une étincelle que je n’avais jamais vue chez quiconque. Tout son visage exprime la bienveillance. Je pourrais être effrayée de me trouver seule avec un homme sur une plage déserte. Ce n’est clairement pas dans mes habitudes et je n’avais pas l’intention d’accepter son offre de café lorsqu’il me l’a proposé. Après tout, j’ai volé son scooter. Il aurait pu vouloir se venger ou réclamer réparation. Néanmoins, sa voix m’a prise aux tripes. Elle a fait naître la chair de poule sur mon épiderme, franchissant toutes les barricades que j’avais construites autour de moi. En une fraction de seconde, il a écrasé toutes les objections que j’aurais pu lui opposer sans même ouvrir la bouche, simplement en me souriant. Il faut croire que ma presque noyade a mis à mal mon instinct de préservation ! Même maintenant, alors que je viens de l’engueuler pour avoir touché ma main, je ne parviens pas à vraiment lui en vouloir. Oh, je suis en colère, que l’on ne s’y trompe pas. Cependant, je suis surtout en rogne contre moi-même de ne pas arriver à m’éloigner réellement de lui. Car pour la seconde fois en quelques minutes, je me surprends à lui faire confiance et à me rasseoir autour du feu.

Il me rejoint après un passage par sa cabane pour récupérer des tasses

et du café qu’il s’empresse de placer dans une casserole. Ses cheveux libres frôlent ses épaules au risque de brûler à plusieurs reprises tandis que son visage est en partie mangé par sa barbe.

— Tu le souhaites bien chaud ou seulement tiède ?

— Très chaud, s’il te plaît.

Je me sens glacée jusqu’aux os, impuissante à me réchauffer malgré les hautes flammes orangées qui dansent entre nous, jetant sur son visage masculin des ombres qui le rendent plus redoutable encore. Il émane de lui une force irréelle que je ne m’explique pas.

— Je ne braconne pas par plaisir, tu sais.

J’ignore pourquoi j’ai soudain envie de me confier à cet inconnu. Ce n’est pas une bonne idée, je le devine. Pourtant, je suis incapable de me taire. Il semblerait que le café me délie la langue, au point que je me demande un instant s’il n’a pas versé quelque chose dans ma tasse. Toutefois, il boit le même breuvage que moi, préparer en même temps, donc mon hypothèse tombe à l’eau et je continue de parler. Trop.

— Je n’ai plus mes parents. Je suis responsable de mon petit frère.

— C’est toi qui rapportes l’argent à la maison.

Je hoche la tête, les yeux tournés vers l’océan. Je suis incapable de soutenir son regard sombre tandis que je me confesse.

— J’ai cherché du travail. Je voulais rester dans la légalité. Seulement, je n’ai rien trouvé. Sulawesi est peut-être un paradis pour les étrangers qui viennent s’y installer, mais pas pour les autochtones. Votre unique difficulté

est d’obtenir un kita[1] et encore, il vous suffit d’avoir de l’argent. Mais pour nous, Indonésiens de pure souche, rien n’est simple. La corruption est partout sur l’île. Même les flics arrondissent leur fin de mois en profitant des touristes. Je voulais autre chose, mais…

Je secoue la tête, dépitée de ma propre faiblesse. Peut-être aurais-je dû essayer plus fort. J’ai sans doute manqué de courage. J’aurais probablement dû me battre plus fort contre la fatalité.

— Surya…

Je ne l’ai pas senti se rapprocher. Lorsque je tourne le visage au son de

sa voix, je le découvre à quelques centimètres seulement de moi, une main levée à hauteur d’yeux, son geste suspendu. Je comprends alors son intention en éprouvant l’humidité sur mes joues. J’essuie mes larmes d’un revers de la main, honteuse de m’être épanchée de la sorte. Après tout, j’ai fait un choix, j’assume, et je l’assume jusqu’au bout.

— Le trafic de poissons me permet de donner à manger à mon frère. Rien d’autre n’a d’importance.

— Je comprends ton raisonnement, Surya. Je ne me permettrais pas de te reprocher tes décisions.

Il laisse retomber sa main, jouant avec le sable du bout des doigts.

— Simplement, quitte à risquer la prison, autant que ça en vaille la peine.

— C’est le cas ! Mon frère vit bien. Il peut continuer de grandir en allant à l’école sans se soucier de son prochain repas.

— Je n’en doute pas une seconde. Seulement, tu ne gagnes pas assez pour manger à ta faim.

J’ouvre et ferme la bouche plusieurs fois. J’ignore pourquoi je refuse de lui mentir.

— Ce n’est pas le plus important.

— Bien sûr que si ! Tu as autant de valeur que ton frère, Surya.

Sandalphon semble outré que je me néglige au profit de mon frère. Je suppose qu’il n’a pas de famille, sinon il me comprendrait. De toute manière, cela n’a pas d’importance. C’est simplement un inconnu avec qui j’ai parlé. Il est temps que je rentre. Je me suis déjà absentée plus longtemps que prévu.

— Je dois rentrer.

— Laisse-moi te raccompagner.

— Non.

Je dois me montrer aussi discrète pour revenir que je l’ai été pour sortir de chez moi. Le boss ne doit pas apprendre mon escapade, ou il va encore s’imaginer que je le trahis.

— Je ne vais pas te laisser rentrer seule en pleine nuit. La route peut être dangereuse.

— J’ai l’habitude.

— Justement, tu ne devrais pas.

Je souris malgré moi face à son côté chevaleresque. Il n’y a que dans les contes que l’on croise des chevaliers servants dans son genre. Ils n’existent pas dans la vraie vie.

— Je te déposerai où tu veux si tu ne souhaites pas que j’apprenne où tu habites.

S’il savait. C’est bien le cadet de mes soucis. Je ne devrais probablement pas céder. Toutefois, l’idée de ne pas avoir à marcher durant plus d’une heure pour regagner mon lit a raison de ma persévérance.

— D’accord. J’accepte que tu me laisses à l’entrée de Minanga.

— Aucun problème.

Après avoir éteint son feu de joie en le recouvrant de sable,

Sandalphon passe par son habitation pour reposer la vaisselle avant de se diriger vers le chemin qui mène à son scooter. Je le suis en trottinant, jusqu’au moment où il m’invite à grimper derrière lui. Jamais je n’aurais été aussi proche d’un homme autre que mon père et mon frère.

— Je connais les coutumes de ce pays et je les respecte, Surya. Cependant, sur un scooter, une certaine proximité est obligatoire.

— Je sais.

Ce qui ne facilite en rien ma décision. Toutefois, ce n’est qu’un trajet en scooter. Il ne me drague pas et aura les deux mains sur le guidon. Pas de quoi s’alarmer.

— Peux-tu t’avancer un peu plus ?

Sandalphon s’exécute sans discuter, prenant une position qui doit être inconfortable. Il ne rechigne pas et me laisse toute l’attitude pour monter derrière lui.

— Merci.

— Je t’en prie. Tiens-toi bien.

Je m’accroche aux poignées de transport à l’arrière, serrant par réflexe les cuisses au moment où l’engin s’élance sur la route.

J’ai pour coutume de me déplacer à pied ou en voiture avec Oka.

Avant cette semaine, mes trajets en scooter ont été rares. Je découvre pour la première fois que cela me plaît. J’aime cette sensation soudaine de liberté que m’apporte le vent dans mes cheveux. Ceux de Sandalphon me fouettent le visage, glissant sur ma peau au passage, et je capte son parfum envoûtant. Je me prends à rêver d’une balade similaire avec un homme qui me serait promis, un qui s’intéresserait réellement à moi en tant que femme et non comme moyen d’obtenir quelque chose. Je me crispe aussitôt à cette idée. Elle est dangereuse et ma vie est suffisamment compliquée sans que j’y implique une nouvelle personne. Le trajet est court et déjà, le véhicule ralentit. Sandalphon coupe le moteur dès les premières maisons pour ne pas réveiller les habitants à cette heure indue. Je l’en remercie silencieusement avant de basculer ma jambe vers la droite. Le scooter tangue légèrement et je me rattrape au biceps de mon chauffeur pour ne pas tomber. Chaque fois que nos peaux entrent en contact, une décharge électrique me traverse, mais pas une décharge dérangeante, comme lorsqu’un appareil fonctionne mal. Non, cela ressemble plutôt à la morsure de l’eau chaude quand on prend une douche après une longue journée. Cette sensation qui vous détend les muscles tout en vous fouettant jusqu’au sang. Une source de chaleur qui se répand dans tout mon être. Je ne suis certainement pas la seule à le ressentir. Les yeux de Sandalphon se font encore plus foncés que lors de notre rencontre, devenant presque noirs. Je m’empresse de sortir ma main au moment où des images de nous, nous embrassant sous le clair de lune, envahissent mon esprit. C’est une envie dangereuse que je ne peux pas me permettre.

— Merci de m’avoir ramenée.

— Je t’en prie, Surya. Ça m’a fait plaisir de passer un peu plus de temps avec toi.

Je suis soudain plus nerveuse que tout à l’heure. Sur la plage, nous étions dans une sorte de bulle, à l’abri du monde. Toutefois, aux portes de mon village, je me sens inconfortablement exposée. Après tout, quelqu’un cherche manifestement à me nuire. Il serait donc dangereux de s’attarder plus que nécessaire.

— Bonne nuit, Sandalphon.

Chaque fois que je prononce son nom, un subtil sourire étire sa bouche du côté droit, le rendant encore plus beau.

— Bonne nuit, Surya. Passe me voir quand bon te semble. Tu seras toujours la bienvenue sur ma plage.

La bienvenue… Cela me remue étrangement d’entendre ces mots sortir de sa bouche. Il est certainement le premier à bien vouloir de ma présence sans aucune contrepartie. Il ne m’a strictement rien demandé. Toutefois, le patron aussi avait joué les gentils avant de me fixer un ultimatum, alors je n’ai pas l’intention de m’emballer plus que de raison.

Je rentre par la fenêtre sans encombre pour trouver Susilo

profondément endormi sur mon lit. Il a dû attendre mon retour avec impatience et angoisse. Le secouant légèrement par l’épaule, je tente de le réveiller en douceur, mais rien n’y fait. Il ronfle tel un bien heureux.

— On dirait bien que nous allons échanger nos couchages pour ce soir.

Je file dans la chambre de mon frère où des affaires traînent dans tous les coins. Je n’y suis plus rentrée depuis une éternité. J’aurais sans doute dû. Il n’est visiblement pas le roi du ménage ! Je pousse du pied le plus gros tas et m’étale sur son drap qui, par chance, est propre. Fermant les yeux, je me remémore cette soirée surréaliste, un peu hors du temps. Sandalphon est vraiment particulier. Il dégage… quelque chose. Je suis incapable de mettre le doigt sur l’impression qu’il me laisse. Il a un je-ne-sais-quoi qui m’intrigue, m’attire aussi. J’aimerais le revoir, reprendre notre discussion là où nous l’avons stoppée. Il est un artiste, un musicien. Je n’ai pas la moindre difficulté à l’imaginer sur scène, en train de chanter. J’ai presque la sensation d’entendre sa voix fredonner à mon oreille. Une mélodie captivante dont je n’arrive pas à me défaire tandis que je sombre dans le sommeil pour mieux le retrouver, j’en suis certaine.

Je rebondis sur le lit au moment où Susilo saute dessus, sursautant de

ce réveil brutal.

— Surya ! Tu aurais pu me réveiller. J’ai failli avoir une attaque en ne te voyant pas dans ton lit à mon réveil !

Je grogne tout en me frottant les yeux, évacuant les bribes de mon rêve intense qui s’accroche encore à mon cerveau.

— J’ai essayé, mais tu ronflais et tu n’as pas réagi quand je t’ai secoué.

Il a le mérite de grimacer, ce que je prends pour des excuses. Je ne suis pas certaine d'obtenir mieux de sa part.

— Je t’ai attendue longtemps aussi. Qu’est-ce que t’as foutu ? Le proprio du scooter t’a causé des ennuis ? Il va porter plainte ?

— Non, pas du tout. Il a été sympa. Il m’a même offert à manger et du café.

Susilo stoppe immédiatement son manège sur le lit, le corps rigide.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il veut de toi ?

Je trouve triste cette manière de penser de mon frère. Cependant, je ne peux pas la lui reprocher. Voilà le monde dans lequel il grandit. Chez nous, sur Sulawesi, rien n’est vraiment gratuit.

— Il ne m’a rien réclamé.

— Ça viendra.

— Peut-être, mais il n’obtiendra rien que je ne serai pas prête à donner de mon plein gré.

Ma réponse semble lui convenir et il file se préparer pour l’école. Quant à moi, je me demande justement ce que je serai capable de lui accorder et, pour la première fois, je suis sceptique.

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