Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 10 sur 27

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Le poisson (French Edition)

Chapitre 10

 

Sandalphon

Ce soir, je n’ai pas traîné, tout comme mes amis. Nous sommes rentrés

dès la fin du concert et je barbote tranquillement au bord du rivage depuis que Joko m’a déposé. Je n’ai pas encore mangé et mon estomac ne tarde pas à se manifester. Je suis probablement moins agile dans l’eau, mais je n’en demeure pas moins un excellent nageur et un apnéiste hors pair. Armé d’une lampe torche, je me lance à la pêche de mon dîner. Je ne mets pas longtemps à dégoter le poisson qui me sustentera et le rapporte sur la berge avec l’eau à la bouche. J’adore le poisson. C’est mon mets préféré et je dois bien confesser qu’il s’agit de mon alimentation de base. De plus, vivre au bord de l’océan me permet d’en avoir du frais à chaque repas. Je n’ai pas l’intention de me priver de ce petit plaisir.

Après une douche revigorante avec la brise de la nuit, je lance mon feu

pour griller ma prise. C’est une technique que j’ai apprise il y a des siècles, lorsque les modes de cuisson moderne n’existaient pas, et je dois avouer que je n’en ai pas changé depuis. À part sur la manière d’allumer le bois. Un briquet, il n’y a tout de même rien de plus pratique. Planté sur un long bâton, je tourne la branche qui fait office de broche sur laquelle j’ai enfilé mon poisson pour le cuire à la perfection. Les flammes crépitent et éclairent faiblement ma petite plage, lançant des lueurs orangées sur ma cabane. J’aime cette ambiance feutrée. Cependant, la paisibilité nocturne est brisée par le bruit éloigné d’un moteur. À cette distance, je n’entends jamais la route. Par contre, la place de parking que j’ai aménagé pour mon scooter n’est pas loin. Je reste un instant sans bouger, n’étant pas certain de comprendre. Toutefois, quand le moteur se coupe, je n’ai plus aucun doute : la jeune femme a dû me ramener mon scooter. Ce n’est pas ce que font habituellement les voleurs et ce fait s’épanouit dans ma poitrine. Elle a plus de valeur que je l’ai supposé en surprenant les filets à poissons. Je devrais plus souvent écouter ma sœur. Jophiel avait raison en me demandant de retarder mon jugement sur ma compagne.

Je dois la voir et lui parler. Apprendre au moins son nom pour que

Zadkiel puisse se renseigner plus précisément sur celle qui m’intéresse. Je me mets donc à courir tel un fou jusqu’à l’emplacement où je range mon engin pour le découvrir à sa place, en parfait état. Le hic : elle n’est plus là. Forcément, elle ne m’a pas attendu au risque que je l’agresse. Ce n’est pas mon intention, mais elle ne peut pas le deviner. Par contre, elle ne doit pas être loin. Je devrais pouvoir la rattraper sans mal si j’allonge mes pas. Reste à savoir quelle direction elle a prise. Par chance, je n’ai pas besoin de me questionner longtemps puisqu’elle est encore faiblement visible au bord de la route qui mène à Manado. J’accélère pour la rejoindre, marchant à sa hauteur. Elle doit être perdue dans ses pensées, car elle met plusieurs minutes à s’apercevoir qu’elle n’est plus seule.

— Je suis désolée. Ne prévenez pas la police, à moins que ce soit déjà fait…

— Je n’ai rien fait et je m’en félicite. J’espérais que c’était un simple emprunt dû à ta grande fatigue. C’était le cas, n’est-ce pas ?

Sa voix n’est qu’un murmure alors qu’elle me le confirme.

— J’ai failli me noyer. J’ai dû nager très longtemps et je n’avais plus la force de tenir debout.

— Aucun souci. Je te l’aurais prêté si tu me l’avais demandé.

— Pourquoi ? Tu ne me connais même pas.

Hum, il est difficile d’être honnête sur cette question. Je ne veux pas lui mentir, mais je ne dois pas non plus la faire fuir.

— Mon amie Ainur t’affirmerait que j’aide tout le monde sans distinction. Je suis simplement comme ça.

— Il y a peu de gens qui donnent un coup de main sans contrepartie.

— Peut-être que tu ne fréquentes pas les bonnes personnes.

— Peut-être… En tout cas, je suis désolée. Je ne t’ennuierai plus.

Elle s’écarte légèrement tout en augmentant la cadence. Je suppose que

pour elle, cette histoire est close, ce qui n’est pas le cas pour moi.

— Je ne connais même pas ton nom.

Elle s’arrête alors pour se tourner vers moi et je regrette que ce ne soit pas la pleine lune. Il y a des nuages dans le ciel ce soir, entravant la lumière naturelle de l’astre. J’ai la sensation que le destin refuse de me montrer parfaitement ma compagne. C’est plutôt frustrant. Je suis certain de la trouver belle, quoi qu’il arrive. En fait, j’aimerais surtout être capable de la reconnaître si je venais à la croiser dans la rue.

— Tu n’as pas besoin de le savoir.

Elle est extrêmement méfiante. Je comprends. Quand on œuvre dans l’illégalité comme elle le fait, on se doit d’être prudent.

— Je m’appelle Sand.

C’est le prénom que tous mes amis utilisent. Toutefois, je souhaite qu’elle connaisse mon nom complet.

— Sandalphon, en fait.

Il me semble qu’elle fronce les sourcils. Cependant, je ne peux en être certain entre la distance qui nous sépare et l’obscurité.

— Je sais, c’est un prénom un peu étrange, mais je l’aime bien. Et toi, comment t’appelles-tu ?

Je pense un instant qu’elle ne me dira rien. Je me trompais.

— Surya. Un nom plutôt courant en Indonésie.

— C’est un très beau prénom.

Je n’ai jamais autant détesté le silence qu’en cet instant. Il est pesant et désagréable. Je voudrais qu’elle se sente à l’aise et nous ne sommes clairement pas partis sur le bon pied.

— Je sais que notre rencontre est étrange, mais j’aimerais beaucoup faire ta connaissance. Acceptes-tu de me suivre sur la plage ?

Je lève les mains en l’air en signe de paix.

— Je t’offrirai un café.

Elle prend un temps de réflexion, fixant les lumières lointaines de la ville.

— Je suppose que je te dois bien ça pour ta compréhension.

— Tu ne me dois rien du tout. Cependant, j’apprécierais un moment en ta compagnie.

Contre toute attente, elle me suit jusqu’à mon campement. Elle ne

s’approche pas de la cabane, s’installant directement autour du feu qui continue de brûler. Mon poisson m’attend toujours. J’ai eu la présence d’esprit de le sortir des flammes avant de courir. Il est donc seulement à moitié cuit et mon estomac me rappelle bruyamment que je n’ai pas encore mangé.

— Je suis désolée d’avoir interrompu ton dîner.

— Tu n’y es pour rien. Je suppose qu’à cette heure, tu espérais que je dormirais pour passer sans te faire repérer.

— Effectivement.

— Je travaille dans un bar. Je suis musicien. Du coup, la nuit, c’est un peu ma journée.

— Je comprends. Tu dors en décalé. C’est un autre rythme de vie.

Je hoche la tête tout en l’observant tout mon saoul. Là, à la lueur des flammes, je la découvre enfin. Elle est très belle avec ses yeux sombres et ses longs cheveux noirs qui cascadent dans son dos. Par contre, je n’apprécie pas particulièrement ses joues creusées. Je ne m’y attarderais pas si je pensais qu’il s’agissait de sa physionomie, mais la largeur de ses hanches et les os saillants de ses clavicules m’assurent du contraire. Elle est sous-alimentée.

N’en laissant rien paraître, je termine la cuisson de mon repas,

déterminé à le partager avec elle. Je suis lucide. Surya n’est pas la seule à vivre en dessous du seuil de pauvreté. En Indonésie, c’est le cas de plus de la moitié de la population. Cependant, je n’en ai jamais été aussi directement affecté qu’en la contemplant. Juste avant de récupérer ma brochette, je file chercher mon unique assiette — je n’ai jamais d’invité — pour diviser mon dîner en deux parts égales. Elle ouvre les yeux comme des soucoupes quand je lui tends une partie de ma pêche.

— Ce n’est pas nécessaire. J’ai déjà mangé.

— Suffisamment ?

Mon ton est sans aucun doute plus sec que je l’aurais souhaité. Toutefois, je ne peux m’empêcher de ressentir un certain malaise en constatant à quel point j’ai été inutile à Sulawesi. Ma présence parmi ces gens n’a pas rendu leur vie plus facile. Oui, les musiciens de l’île se portent mieux et ne sont plus obligés de mendier, mais pour les autres, ceux qui n’ont pas la musique dans les veines ? Je ne suis rien de plus pour eux qu’un étranger lambda.

— Excuse-moi. Je ne voulais pas… Je suis tout simplement incapable de manger pendant que tu me regardes.

Elle acquiesce tout en me remerciant du bout des lèvres.

Nous avalons notre repas sans dire un mot. J’en profite pour la

détailler des pieds à la tête, me faisant la promesse de lui rapporter à manger tous les jours s’il le faut pour qu’elle reprenne des forces. Ses yeux sont fatigués, sans aucun doute possible, et je suis capable de compter tous les os de son squelette qui ne sont pas cachés derrière ses vêtements.

— Je peux te poser une question, Surya ?

— Je t’en prie. Tu m’as nourrie. C’est bien la moindre des choses pour te remercier.

Après quelques tergiversations personnelles, je me jette à l’eau.

— Que fais-tu comme travail ?

Elle tripote aussitôt le bas de son tee-shirt et je devine qu’elle va mentir. Je ne peux pas le lui reprocher. Elle ne va clairement pas avouer à un parfait inconnu qu’elle participe au trafic de poissons exotiques et je commence à comprendre sa motivation : pour manger. J’aurais dû le déchiffrer bien plus tôt. La simplicité des Indonésiens ne colle pas vraiment avec amassement des richesses et je suis certain d’une chose : ce trafic doit être lucratif pour prendre ce genre de risque. Sauf que l’argent ne va probablement pas à Surya, ou alors elle a d’énormes dépenses mensuelles. Une famille nombreuse à nourrir peut-être. Il y a tellement d’hypothèses.

— Des petits boulots par-ci par-là. Ce que je trouve.

Je n’ai pas la bonne approche. Ne pas lui avouer ce que je suis d’emblée est une chose, mais lui faire croire que je n’ai compris ce qu’elle trafiquait sur la plage hier soir en est une autre.

— J’ai vu les filets à poissons à ta hanche, hier.

Elle se remet sur ses pieds aussitôt, prête à partir.

— Merci pour le poisson. C’était très bon.

— Surya, attends.

Je m’empare de sa main pour l’empêcher de fuir et je tombe presque à

genoux sous l’intensité de la décharge électrique qui me traverse. Durant un instant, une petite seconde perdue dans l’espace et le temps, j’ai la sensation de me trouver derrière les Portes de Lumière, dans cet endroit paisible où vivaient tous les archanges avant de descendre sur Terre. Je goûte sur ma langue cette sensation de plénitude que je pensais ne jamais retrouver. Malheureusement, l’impression n’est que fugace. Surya retire précipitamment sa paume de la mienne, le regard colérique.

— Pour qui me prends-tu ?

Je discerne de véritables éclairs au fond de ses pupilles.

— Crois-tu que je sois désespérée au point de suivre le premier venu n’importe où pour qu’il puisse abuser de moi ?

— Non, je…

Elle ne me permet pas de préciser ma pensée. Elle est bien trop en colère pour cela.

— Tu imaginais réellement que tu aurais le droit de me toucher parce que tu m’as offert à manger ?

Je suis dans une position délicate. Toucher une femme contre sa volonté, surtout sans être marié, est sévèrement réprimandé dans ce pays. L’Indonésie est très stricte concernant les relations homme/femme. Pourtant, la seule chose qui me traverse l’esprit, c’est que j’adore son caractère volcanique. Elle est tout simplement magnifique quand elle s’exprime avec virulence. Je dois avoir complètement perdu la tête pour apprécier de me faire rembarrer.

— J’ai peut-être un boulot peu recommandable, mais jamais je ne vendrais mon corps. Pour rien au monde, je ne m’abaisserais à une telle extrémité.

OK, je l’ai entendue et il est temps que j’apaise son ressenti.

— Excuse-moi, Surya. Je n’ai jamais eu l’intention de te toucher, pas de la manière dont tu le penses, du moins. J’espérais simplement te retenir. Je ne voulais pas que tu fuies. Je ne te jugeais pas pour ta façon de gagner de l’argent et jamais je n’aurais insinué quoi que ce soit d’autre.

Elle cligne des yeux à plusieurs reprises, la respiration haletante après sa tirade qui lui a probablement coûté ses dernières forces.

 

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