Le poisson (French Edition)
Chapitre 18
Surya
Ce bip incessant me donne mal à la tête. Ne peut-il pas s’arrêter
quelques secondes pour me permettre de rassembler mes idées ? Bien sûr que non. Bip, bip, bip. Je n’ai pas de tendance violente. Pourtant, en cet instant, j’ai une envie très vive de casser l’objet qui perturbe mon sommeil au moment où j’en ai tant besoin. Je ronchonne et tente de me tourner sur le côté. Cependant, je suis entravée dans mes mouvements. Quelque chose tire sur mon bras et des doigts s’entrelacent aux miens. Je brise le brouillard qui m’entoure pour ouvrir les paupières et tombe nez à nez avec Sandalphon. Je suis alors frappée par l’inquiétude qui marque ses traits.
— J’ai de gros ennuis ?
Son sourire éblouissant me fait rater un battement cardiaque, ce que ne manque pas de signaler la machine agaçante en bipant différemment.
— Tu vas te remettre. Encore un peu de repos et tu seras sur pieds.
— Cool.
Mon regard parcourt la pièce et je distingue sans équivoque une
chambre d’hôpital. Je n’ose imaginer la facture à régler.
— Je te rembourserai.
J’ignore comment, mais je paierai ma dette.
— Ne dis pas n’importe quoi. Tu ne me dois rien.
— Ton ami est généreux, Surya.
Susilo. Mon frère est là, recroquevillé sur une chaise probablement inconfortable.
— Tu vas bien ?
— Ce n’est pas moi qui ai été empoisonné. Je suis en pleine forme et Sand m’a offert à manger plusieurs fois.
Plusieurs fois ? Depuis quand suis-je ici ?
— Je suis restée longtemps inconsciente ?
— Presque une journée. Le cyanure est une véritable saleté et tu en avais avalé une quantité non négligeable.
Je déglutis aux images qui apparaissent dans mon esprit, des visions de Sandalphon dans l’eau, le corps recouvert d’écailles. Il m’observe et c’est comme s’il devinait mes pensées. Peut-être est-ce le cas. J’ai besoin de lui en parler. Toutefois, je ne souhaite pas le faire en présence de mon frère.
— Susilo, demain, tu retournes à l’école.
— Mais…
— Il n’y a pas de « mais ». Tu vas à l’école, comme d’habitude. C’est clair ?
— Oui.
Il n’est pas content. Cependant, ce n’est pas grave. Je n’ai pas fait tout ça pour qu’il laisse finalement tomber ses études.
— Je te reconduirai chez toi demain matin pour que tu puisses te changer avant d’aller à l’école.
Je suis choquée de constater que mon frère ne discute pas avec Sandalphon. Il semble que j’ai loupé quelque chose d’important. Je suis contente de voir un homme s’intéresser à Susilo pour autre chose qu’obtenir de la main-d’œuvre bon marché. Néanmoins, je ne voudrais pas qu’il s’attache trop à mon sauveur. Je ne sais pas trop ce qu’il va se passer lorsque je vais le confronter. J’ignore même ce qu’il est.
La soirée a été silencieuse. Sandalphon ne me lâche pas d’une semelle,
gardant ses interrogations tout comme je préserve les miennes. Quant à Susilo, il demeure dans son coin, ne s’adressant qu’à mon sauveur pour des demandes basiques. Ils ont un peu discuté musique également. Cependant, je ne veux pas que Sandalphon mette ce genre d’idée dans la tête de mon frère. Si lui a la chance d’en vivre, tant d’autres se complaisent à faire la manche, gagnant à peine quelques roupies par jour. Mon frère pourrait obtenir plus avec de bonnes études. Encore faut-il que je puisse les lui payer. J’ai tant de souhaits et d’espérance que j’en ai le tournis. Dormir me fera du bien. Demain, je vais devoir penser à mon propre avenir. Le patron ne va sûrement pas être content de ma disparition. Oka a déjà dû lui rapporter que ma maison est vide et que personne n’y a passé la nuit. Je vais devoir en assumer les conséquences. Je grimace à la sensation anticipée des coups de bâton qui vont certainement pleuvoir sur mon dos. Bien sûr, surveiller comme je le suis, Sandalphon s’en aperçoit.
— As-tu mal quelque part ?
— Non. Je réfléchissais.
Il hoche la tête tout en retenant au dernier moment son geste. S’il l’avait poursuivi, il m’aurait caressé la joue. Cela fait plusieurs fois qu’il s’arrête au bout du compte, si bien que je commence à espérer ses marques d’affection. Il n’y a pas la moindre trace de luxure dans ses yeux sombres. J’en ai suffisamment surpris pour noter la différence. Non, Sandalphon fait preuve de respect et de tendresse. Cependant, j’ignore pourquoi il semble s’intéresser à moi et je deviens impatiente de comprendre pourquoi.
C’est aujourd’hui que tout se joue. Déjà, je devrais être autorisée à
sortir de l’hôpital cet après-midi, après un dernier examen pour vérifier le taux de cyanure dans mon sang. De fait, Sandalphon et moi allons enfin nous retrouver seuls et je vais obtenir des réponses. J’espère. J’en ai besoin pour ne pas devenir folle. Ensuite, je vais devoir me rendre chez le patron de moi-même puisque je n’ai aucun moyen de le contacter et là, je suis encore moins confiante que pour le reste. Je crains sa réaction. Il était déjà soupçonneux et mécontent. La situation ne s’est certainement pas arrangée en mon absence. Je dois découvrir un moyen de mettre un terme à notre collaboration. Tant pis. Je trouverai bien une autre façon de gagner de l’argent, une solution légale, cette fois. J’ai déjà essayé et échoué, mais cette fois, je suis plus motivée que jamais.
— Susilo, nous y allons ?
Mon frère a tenté une nouvelle fois de m’amadouer, mais je n’ai pas cédé. Il va à l’école, un point c’est tout. Et ce soir, quand il rentrera, je serai là pour l’accueillir et lui préparer à manger.
— Oui.
Il ne me dit même pas au revoir avant de quitter ma chambre, ce qui me mine malgré moi.
— Il va se calmer. Je le dépose et je reviens.
— Merci de ton aide, Sandalphon.
— Je t’en prie. Je le fais avec plaisir.
Il semble tellement sincère…
La prise de sang réalisée, je patiente en attendant le retour de
Sandalphon, le cœur battant.
— Pourquoi êtes-vous stressée ? Vous êtes parfaitement remise. Il vous faudra rester prudente quelques jours et repasser des examens au moindre symptôme, mais nous sommes confiants.
Je sais. Le médecin m’en a préalablement informée.
— Avez-vous déjà donné la facture à…
Comment suis-je censée le nommer ?
— Votre ami nous a demandé de la lui fournir dès votre autorisation de sortie signée, donc il l’aura à son retour.
J’ai le tournis à imaginer le nombre de chiffres que doit comporter la note. Les soins sont tellement chers et sans assurance…
— Ne vous angoissez pas. Il a déjà réglé ses traitements sans sourciller. Il a plus d’argent qu’il n’y paraît ou il a des connaissances généreuses.
Justement. Je me demande qui pourrait être ces connaissances. Il n’est qu’un chanteur de bar, bon sang ! Il n’a sûrement pas fait fortune de cette manière. Pourvu que je ne tombe pas dans un nouveau piège. Et en même temps, je n’arrive pas à imaginer Sandalphon dans le rôle du méchant. J’ignore pourquoi, mais comme pour tout le reste le concernant, j’ai des certitudes sans preuve, sans savoir pourquoi.
— Tu sembles particulièrement songeuse.
Je porte la main à ma poitrine alors que je frôle la crise cardiaque.
— Pourrais-tu t’annoncer la prochaine fois ? Tu as le chic pour débarquer sans faire de bruit.
— Excuse-moi.
Il ne le pense pas vraiment, mais je lui pardonne, surtout lorsque mon regard tombe sur la liasse de feuilles dans sa main.
— C’est vraiment beaucoup d’argent, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas un souci. Nous en reparlerons tout à l’heure si tu insistes. Pour le moment, sortons d’ici. Je suis sûr que tu meurs d’envie de sentir le soleil sur ta peau et le vent dans tes cheveux.
— Tu n’as pas idée à quel point tu as raison.
— Une petite, si. Je déteste rester enfermé trop longtemps.
Je n’ai aucun mal à l’imaginer se prélasser sur sa plage ou nager durant des heures. Je le visualise même avec une acuité irréelle.
— Tu es prête à partir ?
Je m’extirpe de mon rêve éveillé pour descendre de mon lit.
— Plus que prête. Cet endroit ne me manquera pas.
Je remercie au passage les infirmières qui se sont occupées de moi puis passe les portes d’entrée en sens inverse avec joie. Les rayons du soleil me chauffent la peau et je me gorge de sa lumière et de sa chaleur bienfaitrice.
— Vas-y doucement. La couleur de ta peau est encore bizarre.
Je fronce le nez en observant mes bras qui oscillent entre leur doré d’origine et un rose foncé étrange. Ce n’est qu’un effet secondaire passager du traitement. D’ici un jour ou deux, il n’y paraîtra plus. En attendant, je suis ridicule.
— J’ai commandé un taxi pour nous conduire chez toi.
— Comment m’as-tu emmenée à l’hôpital d’ailleurs ?
Je nous imagine mal sur son scooter dans une situation aussi critique.
— Ce sera un autre point de notre discussion.
— OK.
Décidément, je ne suis pas certaine que l’après-midi soit suffisant pour une conversation d’une telle ampleur. Il y a de plus en plus de sujets à aborder en peu d’heures avant le retour de Susilo.
Je suis mal à l’aise sous les regards des villageois qui suivent notre
arrivée. Mon village compte une petite communauté et les rumeurs vont bon train. Nous aurions sans doute dû aller chez Sandalphon. Je crains à présent que nous soyons interrompus par Oka.
— Personne ne nous dérangera, Surya.
— Comment...
— Ton visage est très expressif. Tu es inquiète et tendue. Tu as besoin de réponses et tu te demandes si nous y parviendrons. Tu penses aussi à ton patron.
— Exact.
— De ce côté-là, rassure-toi. Tu n’es probablement plus sa priorité pour le moment. Il doit surtout chercher Oka.
Son ton mystérieux et sans équivoque m’interpelle.
— Vas-y, rentre. Tu dois encore te ménager. Je paie le chauffeur et je te rejoins.
Je ne me le fais pas dire deux fois. Outre la fatigue qui menace effectivement de me terrasser, j’ai surtout l’envie de me cacher des curieux qui font mine de passer devant ma maison pour de multiples raisons.
Je me pose sur les quelques coussins au sol qui font office de canapé et
je regarde mon intérieur avec honte. Il n’y a quasiment rien. Je n’ai pas véritablement de meubles. L’espace est simplement occupé par cet étalage d’oreillers trop plats, d’un réchaud et d’une glacière dont je n’ose imaginer l’état intérieur. Toute une journée sans glace fraîche, la pêche de Sandalphon a dû tourner. Heureusement, il me reste du poisson séché. Ce sera parfait pour ce soir. Demain… Demain, nous aviserons, comme d’habitude.
— Puis-je entrer ?
Sandalphon me scrute du pas de la porte et je baisse machinalement la tête pour cacher mes joues que je sens chauffer.
— Bien sûr.
— Nous devrions être tranquilles, à l’abri des oreilles indiscrètes.
— Oui. Beaucoup jouent les curieux, mais ils resteront à une distance raisonnable.
— Parfait.
Sandalphon prend place face à moi, suffisamment loin pour ne pas me frôler à chaque respiration et assez près pour que nous puissions parler à voix basse.
— Vas-y, je t’écoute. Pose-moi les questions qui te brûlent les lèvres.
Là, comme ça ? Je ne sais absolument pas par où commencer. Il y en a tellement ! Puisqu’il patiente en silence, je les lui livre dans le désordre.
— Qui es-tu ? Qu’es-tu ? Que se passe-t-il avec Oka ? D’où sors-tu ton argent ? Et… ce sera tout pour le moment.
Je m’attendais à tout, sauf à ce qu’il éclate d’un rire joyeux.
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