Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 12 sur 27

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Le poisson (French Edition)

Chapitre 12

Sandalphon

Surya est en tout point parfaite. Elle n’a pas toujours fait les bons

choix — l’erreur est humaine après tout — mais elle s’efforce de faire au mieux avec les cartes qu’elle possède. Je me fais donc la promesse de changer son jeu. Ce n’est pas un souci de conscience ou autre, mais bien une impossibilité d’agir différemment. J’ai suffisamment parcouru les rues de Sulawesi pour avoir été témoin des contrastes qui existent sur l’île. Il y a d’un côté les riches qui vivent dans l’opulence et de l’autre, la majorité de la population qui survit. En l’absence de parents et avec une personne à charge, Surya fait incontestablement partie de cette seconde classe et mon pouvoir ne lui sera d’aucune utilité. Elle n’est pas une musicienne dans l’âme. Je l’aurais discerné. C’est un sixième sens chez moi. Je perçois l’âme des musiciens et fais ressortir le meilleur d’eux-mêmes. Ils peuvent alors se servir de leur art pour gagner de l’argent. Ma compagne n’a pas ça en elle. Pour le coup, je me sens démuni. Ce n’est pas pour autant que je vais baisser les bras, tant s’en faut. Il va simplement falloir que je change mon angle d’attaque. Pour lequel, cela reste à voir, mais je ne doute pas de trouver. Je n’ai de toute manière pas le choix. Surya m’a touché plus que de raison. Elle m’a littéralement bouleversé.

— Bonjour, Sandalphon.

— Jophiel.

La satisfaction de ma sœur dégouline à travers notre communication.

— Je suis vraiment heureuse pour toi.

Avec toute l’énergie qui circule dans mes veines, tous mes frères doivent être au courant de ma bonne fortune à présent. Il faut dire que j’ai beaucoup de chance d’avoir rencontré ma moitié alors même que certains de mes frères plus en perdition que moi attendent encore.

— Ne te déprime pas, mon frère. Ce n’est pas de la chance, mais le destin. Le moment était venu pour toi. Il se présentera pour nous tous en temps voulu.

— Tu en es tellement convaincue.

— Je suis celle qui a trouvé la prophétie et j’y crois depuis. Tu me connais. Je suis persuadée que rien n’arrive par hasard. Si tu as découvert ta compagne maintenant, alors que tu pouvais encore patienter, il y a une raison.

Oh, il est certain que mon existence n’était pas menacée dans l’immédiat. Certes, mes pouvoirs ne sont plus, mais je perçois encore bien la présence des miens dans mon esprit. Toutefois, quelques-uns sont lointains, sur le point de devenir humains.

— Tu t’égares, Sandalphon. Réfléchis. Si ce n’est pas toi qui es en danger…

— Alors c’est elle.

Je dois faire plus que transformer sa vie, je dois littéralement la lui sauver d’un danger qu’elle ne sait probablement même pas courir.

— Fais attention, Sandalphon. Désormais, n’oublie pas que ta vie est intimement liée à la sienne. Si elle est blessée…

— Je le serai également. Je m’en souviendrai. Merci, Jophiel. Je dois te laisser. J’ai besoin de renseignements.

— Dans ce cas, passe le bonjour à Zadkiel de ma part.

Un coup d’œil à ma montre m’apprend que je vais certainement le

réveiller une nouvelle fois. Tant pis. Je m’excuserai. Il aurait déjà dû me recontacter, donc il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

— Zadkiel !

Aucune réponse, pas la moindre vibration d’une connexion télépathique. Je le sens proche de moi tout en étant en quelque sorte inaccessible, comme s’il était… dédoublé. Je pivote sur moi-même, à sa recherche, mais ne le découvre nulle part. Quoi qu’il fasse, il n’est pas à Sulawesi. Je soupire de frustration tout en le laissant en paix. Après tout, il a également une vie, une compagne et un boulot qui lui demande beaucoup de concentration. Il seconde sa femme dans ses enquêtes et je suis certain qu’il est un atout majeur pour la police.

— Et maintenant, que fais-je ?

Il est encore tôt. La plupart des gens dorment encore, en dehors des pêcheurs qui doivent déjà préparer leur bateau pour partir sur l’océan. Hum, voilà de quoi m’occuper : une baignade de bon matin pour pêcher. Je pourrais récupérer plus de poissons que nécessaire pour les offrir à Surya et son frère. Elle pourrait ainsi prendre ses distances avec les trafiquants de poissons exotiques. Fier de mon idée, je ne perds pas de temps et plonge dans l’eau. Là, je suis dans mon élément. Je nage avec plaisir, m’immergeant entre les vaguelettes avec délectation. Je frôle le sable en profondeur, observant les animaux qui y vivent. Ils ne s’échappent même pas à mon arrivée. Pour eux, je fais simplement partie du décor. Je suis en quelque sorte l’un des leurs et alors que j’avance mes bras pour me propulser vers l’avant, l’apparition de quelques écailles sur mes mains leur donne raison. Je suis tellement surpris que je manque d’avaler de l’eau. Je remonte à la surface, crachant et toussant pour reprendre ma respiration. Si mes écailles sont de retour — par endroits —, je n’ai pas encore totalement récupéré ma forme d’archange. Je ne sens toujours pas la pression de mes ailes dans mon dos et ma respiration sous-marine me fait encore défaut. Cependant, Surya et moi n’avons eu que des contacts restreints. Je dois bien avouer que je suis bluffé par la rapidité avec laquelle je retrouve mes capacités.

Je profite du retour de ma carapace pour plonger plus loin et plus

profondément que je ne l’ai fait depuis longtemps. Je ne ressens plus la résistance de l’eau et mes mouvements sont facilités. Je glisse à travers les molécules avec une aisance déconcertante, à la recherche de mon prochain repas et surtout, de mon offrande. En tombant par hasard sur un gros concombre de mer, je pense toucher le jackpot. Si je rajoute quelques crustacés, Surya va pouvoir cuisiner de succulents plats. Peut-être même qu’elle m’invitera à partager son repas. OK, ce n’est pas très plausible. Cependant, j’ai envie d’y croire. J’ai besoin de me rapprocher d’elle plus encore. Je respecterai ses croyances. Pour elle, les contacts avant le mariage sont proscrits. J’embrasserai donc cet engagement sans hésitation. Toutefois, nous venons de nous rencontrer. Si je lui parle mariage tout de suite, elle va me prendre pour un fou et elle n’aura pas tort. Elle coupera tout lien entre nous et il me faudra probablement un temps inimaginable pour regagner sa confiance. Je préfère du coup me rendre indispensable petit à petit. Je vais m’incruster dans sa vie jusqu’à faire partie du décor avant de lui proposer cet engagement pour la vie. Je n’ai jamais assisté à une cérémonie de mariage à Sulawesi. Je me demande à quoi elles ressemblent. Je pourrais sans doute questionner Ainur, mais je risque de subir ensuite un interrogatoire en règle dont je décide de me passer. J’irai jeter un œil sur Internet, ce sera plus sûr.

La journée est déjà bien avancée lorsque je ressors de l’eau, mes

trouvailles dans un filet. Je vide même le poisson pour que Surya n’ait pas à s’en occuper. Je voudrais faire plus, mais j’ai peur de l’effrayer. D’ailleurs, que va-t-elle penser en me découvrant sur le pas de sa porte ? Hum, je me demande si je fais bien de prendre cette initiative. Peut-être devrais-je la laisser revenir vers moi ? Alors que j’observe mes trouvailles, ma décision est actée. Je respecte toute vie sur Terre. Je ne vais tout de même pas laisser perdre mes captures et je serai bien incapable de tout manger à moi seul. Non, je les ai pêchés pour Surya et son frère, et je vais les lui apporter. Après… eh bien, j’aviserai en temps voulu. Sûr de ma décision, j’emballe mon butin pour filer en scooter jusqu’à Minanga et c’est là que tout se complique, car s’il y a bien une chose que j’ai omise dans mon enthousiasme, c’est bien le manque d’informations sur la maison de ma future compagne. Je l’ai déposée à l’entrée du village. J’ignore où elle se situe exactement. Toutes les habitations se ressemblent. Elles sont éparpillées au milieu d’une végétation dense constituée de hautes herbes et tout autour, d’une forêt dans laquelle il est difficile de discerner quoi que ce soit. Évidemment, je ne passe pas inaperçu au milieu de la population locale. À Manado, parmi les nombreux touristes, je peux me fondre dans le décor, mais ici, ma peau blanche détonne franchement.

— Puis-je vous aider ? Vous vous êtes perdu ?

Cet homme au visage ridé est aussi curieux qu’avenant et sa question est parfaitement légitime.

— Non, je ne suis pas perdu. Enfin, pas tout à fait. Je cherche Surya.

— La petite Surya et son frère Susilo ?

Je ne connaissais pas le nom de son frère, mais je suppose qu’il s’agit bien des personnes que je recherche. Quant à savoir si elle est petite, elle est effectivement encore jeune contrairement à mon interlocuteur qui doit avoisiner les soixante ans. Il ne vivra plus très longtemps dans les conditions spartiates qui sont les siennes.

— Oui, cette Surya-là.

Il hoche la tête tout en m’étudiant attentivement.

— Elle n’a pas d’ennui au moins ? Il y a déjà cet homme qui vient souvent la chercher en voiture…

Je jugule le pic de jalousie qui me prend par surprise avant de me sermonner. Surya est libre de fréquenter qui elle veut, en tout cas pour le moment. D’ailleurs, au vu de ses réactions, je doute qu’il y ait quoi que ce soit de romantique avec cet homme mystère.

— Je suis simplement un ami. Je lui apporte du poisson.

— Un étranger qui sait pêcher ?

Sa remarque me fait rire et j’ouvre mon sac pour lui exposer ma cargaison. Il l’observe, une envie au fond des pupilles. J’oublie trop régulièrement que ces gens qui ont le cœur sur la main ne possèdent rien et doivent souvent se priver de repas. Plongeant la main dans mon sac, j’en sors deux crustacés hermétiquement fermés.

— C’est pour vous.

— Non, je…

— Pour vous remercier de votre aide.

Les Indonésiens n’aiment pas la charité, mais ils sont adeptes du troc. Il me sourit tout en récupérant mon paiement.

— Surya occupe la maison de ses parents. C’est la sixième sur la droite en partant d’ici. Allez toujours tout droit. En général, elle traîne sur sa terrasse.

— Merci beaucoup.

Je suis le chemin jusqu’à la maison indiquée par le vieillard et ne

découvre personne sur la terrasse, contrairement à ce qu’il m’avait affirmé. Peut-être ai-je mal suivi les explications. En tout cas, je suis certain de les avoir comprises. Il n’y a jamais de problème de traduction me concernant puisque les archanges parlent toutes les langues du monde, même celles qui ont disparu depuis des siècles. C’est tout simplement une faculté innée, une des seules que nous avons conservée même quand nos dons ont décliné. Je descends de mon scooter, résigné à demander mon chemin, lorsque Surya fait son apparition. Elle est encore plus belle que la veille, si c’est possible. Mon feu de joie ne lui rendait pas justice. Cependant, la lumière du jour révèle aussi un visage plus émacié que je le pensais et un physique plus anguleux. Elle a littéralement la peau sur les os. À ce rythme, elle va finir par tomber malade. Voilà peut-être l’explication à notre rapprochement.

— Que fais-tu ici ? Comment m’as-tu trouvée ?

Elle n’est pas particulièrement heureuse de me voir. Au contraire, elle demeure à distance, les yeux furetant tout autour de nous à la recherche de je ne sais quoi.

— Tu ne devrais pas être là.

Même si ce n’est pas l’accueil que j’espérais, je ne m’en vexe pas. Nous devons apprendre à nous connaître pour franchir la barrière de la méfiance.

— Je t’ai apporté du poisson et un concombre de mer.

— Pourquoi ?

Toujours la même question qui revient. Il va vite falloir qu’elle comprenne que je ne lui demande rien, hormis de passer du temps avec elle. Cela va sans doute lui paraître insensé. Les couples mixtes ne sont pas légion à Sulawesi.

— Pour te remercier de ta gentillesse, de ton honnêteté, et même de m’avoir tenu compagnie.

Surya porte son pouce à sa bouche, probablement pour se ronger l’ongle, sauf qu’elle n’en a déjà plus.

— C’est vraiment gentil, mais…

— Je te les donne et je m’en vais. Je les ai pêchés pour toi.

Je dépose le sac sur sa terrasse avant de remonter en selle.

— Ce n’est pas du harcèlement, Surya. Je tiens juste à t’aider. Comme je te l’ai dit, je suis comme ça.

Je hausse les épaules pour m’excuser. À mon âge, je ne changerai pas.

— Pardon. Je suis injuste parfois, mais je n’ai pas l’habitude que l’on soit sympa sans attendre quelque chose en retour.

C’est triste et dommage, mais je n’ai pas l’opportunité de lui livrer le fond de ma pensée. Nous sommes interrompus par une voiture qui s’arrête en trombe à côté de moi en soulevant un nuage de poussière.

 

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