Le poisson (French Edition)
Chapitre 14
Sandalphon
Je suis sur scène, mais mon esprit est en mer, avec Surya. Elle a dit
qu’elle avait du travail. Je suppose qu’elle est en train de pêcher. J’enrage de la manière dont je me suis fait jeter tout à l’heure. Oh, je n’en veux pas à ma compagne. J’ai bien compris qu’elle n’avait pas le choix. Elle n’a pas eu son mot à dire. Cet Oka a posé sa main sur elle. Je suis certain qu’il lui a fait mal avec sa poigne et il m’a fallu toute ma volonté pour ne pas lui sauter dessus pour l’anéantir. Cela m’aurait probablement soulagé de ma colère. Cependant, ma femme aurait eu des ennuis. Il n’est pas le donneur d’ordre. Il n’est qu’un sous-fifre et si j’ai appris une chose de mes frères, entre le flic et le négociateur, c’est que l’important est de couper la tête. Je dois découvrir qui gère le réseau pour lequel travaille Surya. Malheureusement, Zadkiel est resté sourd à mes appels. Cela ne lui ressemble pas. Il doit avoir fort à faire pour ne pas m’entendre ou du moins, m’ignorer alors que je hurle dans son esprit. J’ai probablement dû lui vriller les tympans. Je l’ai même invoqué à voix haute, si fort que je m’en suis un instant cassé la voix. Je suis inquiet, incapable de me concentrer, et cela se ressent dans ma manière de chanter. D’ailleurs, cela influence mon don, car les groupes n’ont pas été particulièrement brillants ce soir, n’encourageant guère à la consommation. Rinto fulmine de voir son bar à moitié vide alors que nous ne sommes qu’à la moitié de la soirée. Il est l’heure de la pause et je choisis de rester sur scène pour l’éviter. Je n’ai pas envie de subir ses remontrances. Mes paroles pourraient dépasser ma pensée.
Malheureusement, je n’échappe pas aux membres du groupe qui ne
semblent pas plus ravis que le patron du Tir Na Nog. Décidément, l’atmosphère au bar est pesante.
— À quoi tu joues ?
Koesno, toujours aussi direct.
— Je ne comprends pas de quoi tu parles.
Ainur a plus de tact, mais je vois bien qu’elle se retient de me secouer par la peau du cou.
— Tu n’es pas dans le rythme. Nous non plus d’ailleurs. Tu le sais, quand tu n’es pas dedans, c'est la même chose pour nous. On est un ensemble.
— Peut-être qu’il a des soucis avec sa copine.
Joko. Jamais je n’aurais dû lui avouer que j’avais une femme en vue. Il s’est empressé de l’annoncer à tout le monde, mais surtout à Ainur, qu’il fixe pour déchiffrer sa réaction.
— Tu as quelqu’un, Sand ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Et voilà les questions que je souhaitais éviter. Bon, je vais fournir un minimum d’infos pour avoir la paix.
— Elle s’appelle Surya et nous ne sommes pas vraiment ensemble.
— Tu vas la demander en mariage ?
— Ainur…
— Quoi ? Avec un prénom pareil, c’est forcément une autochtone et nous savons tous les deux qu’elle ne peut pas être avec toi sans être marié. C’est ça le problème ? Tu veux coucher avec elle, mais pas l’épouser ?
Génial. Moi qui pensais apaiser les tensions, me voilà avec une Ainur furieuse et Joko et Koesno sont tellement estomaqués par sa réaction qu’ils préfèrent s’éclipser et me laisser me dépatouiller avec elle, les lâches.
— J’ai bien l’intention de l’épouser, Ainur. Je connais l’importance de la religion en Indonésie et je l’ai toujours respectée, je te rappelle.
Je ne suis jamais sorti avec une femme, pas une seule fois. Déjà, parce que je n’en ai jamais ressenti le besoin et ensuite, parce que la vertu est primordiale à Sulawesi.
— Excuse-moi. Je souhaite simplement t’aider, Sand. On voit tous que tu n’es pas vraiment avec nous, alors qu’est-ce qui ne tourne pas rond, ce soir ?
— Elle a peut-être des ennuis et moi, je suis là justement.
— Des ennuis de quel ordre ?
Non, je ne me lancerai pas dans ce récit. Pas question que je mêle mes amis à cette affaire. Je refuse de leur causer des soucis. Le silence entre nous s’éternise.
— Vas-y.
J’ouvre si grand les yeux qu’ils menacent de me sortir de la tête.
— Quoi ? Je ne peux pas vous abandonner en plein milieu d’une représentation !
— Sand, tu n’es pas vraiment là de toute manière.
— Rinto ne me laissera pas quitter le bar.
Il est déjà furieux de notre piètre prestation. Si en plus je m’en vais, il va en faire une attaque.
— Passe par-derrière. Je m’occupe de Rinto.
J’hésite quelques secondes de plus avant de capituler. De toute façon, je n’arrive à rien et d’ici quelques minutes, il n’y aura plus un client dans le bar.
— Si Rinto te pose des questions demain soir, tu lui diras que tu étais malade.
— Tu es la meilleure, Ainur.
— Oui, je sais. À présent, file pendant qu’il sert Joko et Koesno.
Je ne discute plus et me précipite vers la sortie. Je récupère aussitôt mon scooter puis roule vers ma plage.
Et maintenant, que fais-je ? Je n’ai aucune idée de l’endroit où
chercher. Elle est quelque part dans l’océan. La belle affaire ! Je vis sur une île, l’océan est partout, immense. Je n’ai toujours pas mes ailes pour pouvoir parcourir rapidement de longues distances et contrairement aux séries télé, personne n’est capable de parler avec les dauphins, les poissons ou je ne sais quoi, pas même moi ! Je serre les poings de frustration et souris malgré moi en découvrant ma peau couverte d’écailles, dans son intégralité pour ce que j’en vois à travers mes vêtements. Se pourrait-il que… Je tâtonne mes côtes et mon sourire s’élargit en sentant les fines entailles qui y ont pris place. Si je ne peux pas voler, je peux nager et, grâce aux retours de mes branchies, je peux nager loin et longtemps. Je n’aurai pas besoin de remonter à la surface. Surya cherche des poissons exotiques, donc je vais parcourir un maximum de sites coralliens. Je finirai bien par tomber sur elle. Je me sens mieux dès que je pénètre dans l’eau. Il fait sombre, mais, si sur terre, je n’y vois pas grand-chose, dans l’eau, ce n’est pas le cas. Je n’ai aucune difficulté à me déplacer. Je ressens même les vibrations qui m’entourent, à l’image d’un sonar. Cela me permet d’éviter les quelques poissons qui se laissent porter par le courant.
Ma première escale est infructueuse. Il n’y a rien de probant, même si
je serais prêt à parier que des plongeurs y sont déjà venus. Cela se devine aux traces dans le sable. Quelque chose a été posé puis traîné. Je préfère ne pas savoir quoi. Parfois, certains mystères ne doivent pas être élucidés. Je n’ai pas plus de chance à mon deuxième arrêt. Je commence à être loin de mon pied-à-terre et je me demande si je ne suis pas idiot de parcourir l’océan de la sorte. Je n’ai absolument pas peur de m’y perdre ou de faire une mauvaise rencontre. Je suis plus rapide que n’importe quel humain et je suis malin. Cependant, ce serait bête d’être en train de chercher Surya sous l’eau si pour sa part, elle se rend directement chez moi. Je suis face à un dilemme sans réelle solution quand de loin, j’ai l’impression de percevoir un faisceau lumineux. Je n’ai aucune idée de l’étendue du braconnage halieutique en Indonésie. Je m’approche donc avec prudence. Je ne voudrais pas tomber nez à nez avec un inconnu, surtout qu’il serait surpris par mon apparence. J’ai un avantage certain puisque je vois ma cible, même si, à cette distance, je suis incapable de discerner s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, tandis que je suis complètement plongé dans l’obscurité. Je ne suis même pas une ombre pour la personne au loin. Je me demande d’ailleurs comment elle se sent, ainsi enveloppée de vie sans le savoir. Ce doit être une sensation désagréable. Pour ma part, je n’apprécierais pas. J’aime savoir dans quoi je mets les pieds.
J’avance avec lenteur pour ne pas créer de variation dans l’eau. Le
nageur ne les percevra certainement pas, mais il en sera différemment des poissons qui nous entourent et ils pourraient fuir. Quoique, en règle générale, ils me prennent pour l’un des leurs et ne s’agitent pas en ma présence. Arrivé enfin à une distance raisonnable, toujours dans l’ombre, mais suffisamment près pour distinguer un visage, je soupire de soulagement en discernant Surya. Aucun doute possible. Je reconnais ses cheveux qui flottent dans le courant et son corps alléchant, mais bien trop maigre. Elle ne porte qu’un masque pour protéger ses yeux et une minuscule bouteille d’oxygène qui ne lui permet certainement pas de s’éterniser. Je vois nettement la coque d’un bateau au-dessus de sa tête, un simple hors-bord d’après la taille. Elle est attendue, surveillée d’une certaine façon. Toutefois, c’est elle qui prend tous les risques en se trouvant dans l’eau. En cas de souci, la personne à la surface s’enfuira tandis que ma compagne devra se débrouiller. D’ailleurs, je suppose que c’est ce qu’il s’est produit le soir de notre rencontre. J’enrage à la pensée qu’elle aurait pu se noyer en plein milieu de l’océan, à quelques mètres de moi, dans l’ignorance la plus totale.
J’ignore si c’est une bonne idée ou non de me montrer à elle sous cette
apparence, mais la tentation est trop forte et je n’ai jamais eu honte de ce que je suis. Elle est la seule humaine sur cette Terre à avoir le droit de savoir. Je m’approche donc d’elle de face pour lui faire moins peur. Oui, je suis réaliste, la surprise va être de taille et je ne choisis probablement pas le meilleur moment, mais qu’importe. Même si je ne cautionne pas ses actions, je comprends sa motivation et pour ce soir, je vais l’aider afin qu’elle puisse rentrer plus vite chez elle et surtout, en sécurité. Je ne suis pas à plus de trois mètres d’elle lorsque je réalise qu’elle pulvérise un produit dans l’eau. Je suis assez loin pour ne pas être touché, mais aussi suffisamment près pour qu’elle m’aperçoive. Sous la stupeur, elle lâche tout : la bombonne de gaz et sa bouteille d’oxygène. Ses yeux sont exorbités, elle s’agite tout en se tenant la gorge des deux mains, de nombreuses bulles d’air s’échappant de sa bouche grande ouverte. Bon sang, qu’est-ce que j’ai foutu ??? Je ne pouvais pas attendre ? Éviter qu’elle ait la frousse ? Elle va finir par se noyer par ma faute ! Je ne suis qu’un imbécile !
Tout en me fustigeant, je nage aussi vite que je le peux pour récupérer
son oxygène avant qu’elle n’avale trop d’eau. Arrivé à sa hauteur, je lui fiche l’embout entre les dents tout en me saisissant de ses mains pour l’aider à se calmer. Là, en plein milieu de l’océan, uniquement entourés du faible halo de sa lampe de poche, nous faisons véritablement connaissance. Elle m’observe dans ma forme la plus naturelle, la plus irréelle également. Elle met du temps à reprendre une respiration convenable. Heureusement, elle finit par y parvenir et elle demeure sans bouger face à moi, me détaillant. Ses yeux glissent de mes pieds à mon visage avant que ses mains ne se lèvent d’elles-mêmes pour effleurer mes bras, caressant mes écailles. La sensation est grisante. Je n’aurais pas les mots pour la décrire. Personne ne m’a jamais touché sous cette forme et malgré cette carapace épaisse, je suis tout aussi sensible sous elle. Je devine une multitude de questions dans ses pupilles. Toutefois, la réalité reprend rapidement ses droits. Le moteur du bateau s’enclenche et Surya s’affole, me lâchant instantanément les mains pour observer autour d’elle. J’en fais de même et retiens un mouvement d’humeur. Tous les poissons qui nous encerclent flottent, inanimés. Quel est ce produit qui les a rendus inconscients ? Moi-même, je me sens étrangement léthargique, mais c’est à moindre mesure contrairement aux êtres qui nous entourent. Je vais avoir, moi aussi, beaucoup de questions à lui poser, sauf que ce n’est pas le moment. Elle a un travail à effectuer et, quoi que j’en pense, pour cette nuit, je compte bien l’aider pour lui éviter les ennuis. Je ramasse donc les mêmes poissons qu’elle et, lorsqu’elle comprend mes intentions, elle m’indique ceux dont elle a besoin. Ses filets sont rapidement pleins et je capte une ombre de regret sur son visage avant qu’elle ne commence son ascension vers la surface, là où je ne peux pas la suivre. Se dévoiler à elle est une chose, mais se révéler à des trafiquants en est une autre. Je n’en ai tout simplement pas le droit. Je reste donc sur place jusqu’à ce qu’elle soit remontée dans le bateau puis que l’embarcation disparaisse de mon champ de vision.
Une fois certain que plus aucun vaisseau ne traîne dans les environs, je
rejoins la surface et ne vois strictement rien. Nous sommes loin du rivage. Sulawesi n’est qu’une simple ombre dans le décor, uniquement visible grâce aux montagnes qui la découpent. Il n’y a quasiment pas de point lumineux pour se repérer en dehors d’une dizaine sur l’avant, au plus bas. Des hôtels de luxe sans doute. Pour les habitants, l’électricité est si onéreuse qu’ils se contentent de quelques bougies à la nuit tombée. J’ai du mal à évaluer la distance et donc, où je me situe. Tant pis. Je vais rebrousser chemin tout en me rapprochant de la côte. Je finirais bien par rejoindre ma plage. Quant à la suite, je n’en sais trop rien. Je suppose qu’il est préférable de laisser à Surya le temps de digérer cette soirée. De mon côté, je vais tenter de recontacter Zadkiel. Il va bien finir par me répondre, ne serait-ce que pour avoir la paix.
Ne pouvant rien faire de plus, je nage en remontant le courant, sentant
une étrange fatigue s’abattre sur moi à chaque mouvement. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, et je ne serais pas surpris que le nuage de produit pulvérisé par Surya en soit la cause. Je vais devoir me renseigner sur son origine. Il est temps de mettre un terme à ce trafic une bonne fois pour toutes. Cependant, je dois également trouver un moyen de remplacer les revenus que je compte, de fait, supprimer. Surya n’est certainement pas la seule concernée et les Indonésiens ne prennent pas de risque par plaisir, mais par nécessité. Arrêter le trafic de poissons exotiques, oui, mais pas en condamnant les habitants à la famine.
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