Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 6 sur 27

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Le poisson (French Edition)

Chapitre 6

Surya

La jeune femme barbote depuis plusieurs minutes lorsqu’enfin, le

patron se présente devant moi un verre à la main. Il aime se donner une certaine prestance de cette manière. À mon avis, il regarde trop la télé, mais je ne pourrai pas le confirmer, je n’ai moi-même pas d’écran. C’est bien trop cher à l’achat et je juge cette possession inutile. Manger, c’est le principal. Manger et s’habiller.

— Surya. Tu m’as beaucoup déçu.

Ma lèvre commence à trembler, mais je garde le silence. Je connais le boss. Répliquer revient à obtenir une gifle. D’abord, on écoute, ensuite, on prie pour que nos arguments de défense soient reçus et entendus.

— Tu as essayé de rompre notre accord.

— Non, je…

Mes lèvres se scellent lorsqu’il lève l’index juste devant moi, à hauteur de ma bouche.

— Ne me provoque pas davantage, Surya. Je suis déjà passablement en colère contre toi.

Je me sens soudain misérable et vulnérable. Pourtant, je ne laisse rien

paraître. Montrer sa faiblesse, dans ce monde, c’est signer son arrêt de mort, ou pire. Car dans mon cas, ce que le patron pourrait prévoir pour moi serait pire que la mort. Je me réserve pour mon mari. Ma virginité sera l’unique chose que j’aurais à lui offrir et je tiens à pouvoir donner cette marque de pureté.

— Tu ne m’écoutes plus.

— Si, bien sûr que si. Simplement, je ne comprends pas…

— Chut…

Les larmes me montent aux yeux par réflexe pendant que son pouce glisse sur ma pommette.

— Vois-tu, Oka a été pris en chasse par les autorités cette nuit.

Ainsi, il s’agissait d’un bateau de la police. Elle patrouille rarement la nuit, raison pour laquelle nous opérons à des heures tardives.

— Les flics étaient visiblement bien renseignés. Mes contacts m’ont informé qu’ils avaient reçu un appel anonyme d’une jeune femme.

— Ça ne signifie pas que c’était moi !

Oka abat sa paume sur mon épaule en signe de mise en garde. Le visage chiffonné du patron m’indique que ma prochaine incartade sera la dernière.

— Elle leur a avoué ses activités criminelles ainsi que les lieux et les jours de braconnage.

Là, je suis mal. Certes, je n’y suis pour rien. Même si je déteste travailler pour lui, j’ai besoin de l’argent que cela me rapporte. Je ne peux pas me permettre d’arrêter maintenant et je n’ai aucune perspective de revenus en dehors de ça. Dénoncer le patron reviendrait à anéantir tous les efforts effectués pour entretenir Susilo.

— Tu as juste été assez maline pour ne pas fournir mon nom.

Même si je l’avais voulu, je ne le connais tout simplement pas. Il ne me l’a jamais donné et je me suis bien gardée de le lui demander. Parfois, il vaut mieux demeurer dans l’ignorance. Certains trouveront cela certainement bizarre. Toutefois, en quoi connaître son identité changera mon avenir ? En rien. Donc, j’ai choisi d’avancer à l’aveugle, pour justement ne jamais commettre l’impair de le livrer par inadvertance.

— Maintenant, explique-moi pourquoi tu as agi ainsi.

Je dois peser mes mots avec soin, ou je n’aurai plus jamais l’occasion

d’ouvrir la bouche.

— Jamais je ne vous trahirais. J’ai besoin de ce travail. J’y tiens vraiment. J’étais sous l’eau quand Oka a fui. J’aurais pu me noyer, mourir. Il m’a fallu des heures pour regagner la côte et…

— Calme-toi, calme-toi.

Je n’avais pas remarqué avoir accéléré le débit de ma tirade au fur et à mesure de mes paroles avant de manquer de souffle.

— C’est vrai que tu collabores pour ton frère, n’est-ce pas ? Pour lui donner à manger et payer la maison.

Il le sait parfaitement. Il recrute dans les cimetières. Il assiste aux enterrements pour repérer des personnes isolées, vulnérables. Il se présente tel un sauveur venu offrir une porte de sortie dans un moment difficile. Au final, il cherche simplement des gens désespérés qui ne pourront pas refuser sa proposition. Quand nous nous sommes rencontrés, j’étais encore étudiante, je n’avais jamais travaillé et j’étais désormais en charge de mon petit frère de dix ans qui devait continuer l’école. Mes perspectives d’avenir étaient pour ainsi dire nulles. Il nous a payés à manger, à mon frère et moi, puis il nous a raccompagnés à la maison. Le lendemain, Oka s’est présenté à ma porte et m’a demandé de le suivre jusqu’à la maison du patron. La suite est évidente et elle m’a conduite tout droit dans le pétrin.

Je ne sais pas quoi en conclure, tandis qu’aucun coup ne s’abat sur

moi. Oka et le boss me fixent sans bouger ni parler. Je n’ose pas cligner des yeux de peur de louper un mouvement qui signifierait une punition. Toutefois, rien ne se passe. Il n’y a pas le moindre bruit en dehors de la jeune femme qui, indifférente au drame qui se joue juste à côté d’elle, effectue des longueurs dans la piscine.

— Admettons que tu dises la vérité. Comment es-tu rentrée chez toi ?

Mieux vaut ne pas mêler un inconnu à tout ce bazar.

— Après être sortie de l’eau, j’ai marché jusqu’au bord de la route et une voiture qui passait par là s’est arrêtée.

— Il existe encore de bons samaritains dans ce monde.

Je hoche vigoureusement la tête, espérant qu’il ne sente pas mon mensonge.

— Je me suis couchée et Oka est venu ce matin sans que je sache pourquoi.

— Et avant ça ? Le jour d’avant ? Tu ne t’es pas rendue à une cabine téléphonique pour contacter les autorités ?

— Je te jure que non. Jamais je n’aurais pris le risque de perdre mon boulot. Susilo est encore jeune.

— Soit. Je vais t’accorder le bénéfice du doute. Cependant, ça signifie que quelqu’un nous espionne. Nous allons devoir nous montrer plus prudents.

J’acquiesce, une vague de soulagement se répandant dans mes veines.

— Quant à toi, Surya, je vais devoir te surveiller de près.

Je me disais aussi. Ça a été trop facile. On n’atteint pas les sommets en octroyant sa confiance à n’importe qui, et moi, je ne suis personne, tout juste un caillou dans sa chaussure si je viens à appeler la police et un caillou, on s’en débarrasse. Un accident du haut d’une falaise est si vite arrivé de nos jours.

Le reste de l’entretien se déroule dans une ambiance tendue. Les deux

hommes me scrutent, attendant probablement le moindre faux pas qui prouverait ma culpabilité. Quant à moi, je demeure sur le qui-vive, sachant pertinemment que je ne suis pas sortie d’affaire. Après avoir survécu à la nuit, je pourrais bien ne pas passer la journée. Je vais devoir me montrer encore plus prudente à l’avenir, réfléchissant deux fois plus à mes faits et gestes. Je ne doute pas un instant que le patron va mettre quelqu’un pour me surveiller durant plusieurs jours.

— Surya, ce soir, tu restes chez toi.

Je redresse la tête, étonnée. Tous les soirs, nous sortons pour repérer les lieux, étudier les courants et estimer la possible présence de la faune qui nous intéresse. Il est rare que nous dérogions à ce planning. Et ne pas me rendre sur place signifie que je n’aurai pas d’argent. Le boss est ainsi. Je suis rémunérée de quelques pièces au jour le jour. C’est aussi sa manière de me prouver que, sans lui, je suis foutue. Comme si je pouvais l’oublier.

— Tu peux y aller. Je dois discuter avec Oka.

Double peine. Je ne suis pas payée et en plus, je dois rentrer chez moi par mes propres moyens. Je serre les dents autant que les poings, retenant la rage qui gonfle dans ma poitrine d’être traitée de la sorte. Je me lève avec raideur, tout de même satisfaite de ne plus me trouver sur la chaise des accusés, puis me dirige vers la sortie.

— Oh, Surya ?

Je pivote avec lenteur, craignant le pire.

— Oui ?

— Reste à disposition et n’oublie pas que je connais parfaitement le directeur de l’école de ton frère.

Ma haine envers ce sale type flambe d’un feu nourri. Parfois, je m’imagine pouvoir le tuer de mes propres mains, puis je me rappelle que je ne suis pas comme ça. La vie est précieuse, quelle qu’elle soit. Si je commence à faire des exceptions, je ne vaudrais pas mieux que ces hommes.

Je rentre chez moi dans un état second, me demandant déjà comment

je vais pouvoir nourrir Susilo ce soir. En général, je passe par le marché pour nous ravitailler au jour le jour, sauf qu’aujourd’hui, je n’ai pas d’argent en poche. Il reste bien quelques denrées à la maison, mais pas suffisamment pour nous deux. Je connais la solution et je n’hésiterai pas, seulement je dois trouver une excuse pour que mon frère ne s’en aperçoive pas. Nous sommes en fin de matinée et je suis déjà lasse de cette journée, sans compter que je suis condamnée à demeurer chez moi. Je ne suis pas enfermée et pourtant, c’est tout comme. Le patron a été très clair : il m’a à l’œil. Ce qui signifie, en bref, que je ferais mieux de ne pas sortir de ma maison si je ne souhaite pas avoir des ennuis. Même s’il m’a laissé partir, ses soupçons ne se sont pas évaporés. Je n’ai rien fait qu’il puisse me reprocher, mais s’il a le moindre doute supplémentaire, je suis morte. Ma vie n’a pas la moindre importance pour lui. En Indonésie, des pauvres qui sont prêts à tout pour avoir un peu d’argent pour manger, ce n’est pas vraiment ce qui manque. Si je n’avais pas été là, il aurait déjà enrôlé mon petit frère depuis longtemps. Moi plutôt que lui. Mon pays condamne à la peine de mort et n’hésite pas. Je ferme un instant les yeux à l’idée des sons de fusil qui tire sur quelqu’un. Je n’ai aucune envie de finir comme ça. Je n’ai rien en dehors du droit de vivre et j’ai bien l’intention de conserver ce droit.

Ma journée continue dans la même lignée lorsque je découvre mon

frère sur notre petite terrasse, une cigarette à la main.

— Que fais-tu ici ?

Il ne me répond pas, tirant sur sa cigarette tout en me fixant. Je déteste ça ! Tous les gosses du quartier fument. C’est très courant, mais je ne supporte pas l’odeur. Je la lui arrache des mains pour l’écraser au sol, sachant pertinemment qu’il lui suffira de se rendre aux kiosques à journaux pour s’en procurer une autre. Il est plus facile d’acheter des cigarettes que de la nourriture. C’est beaucoup moins cher !

— Surya, qu’est-ce que tu fais ?

— Ces trucs sont mauvais. Tu risques la dépendance.

— N’importe quoi ! Fumer, c’est être un homme !

À force de l’entendre à tout bout de champ de la bouche de tout le monde, il a fini par y croire.

— Papa était un homme ! Il fumait en permanence et ça l’a tué ! C’est ça que tu souhaites ? Mourir comme lui ?

Il a au moins la décence de baisser la tête.

— Maintenant, explique-moi pourquoi tu n’es pas à l’école.

Son regard se fait alors fuyant et je note une tache sombre sur sa pommette.

— Tu t’es de nouveau battu ?

Il pince les lèvres et je devine que j’ai vu juste.

— Ça ne peut plus continuer comme ça, Susilo ! Tu dois rester tranquille et terminer tes études.

— Pourquoi faire ? Nous savons tous les deux que je n’irai pas au lycée et encore moins à l’université alors pourquoi continuer à perdre mon temps de cette manière ? Je serai plus utile à travailler dans une plantation de café ! Je rapporterai de l’argent au moins !

— Ce n’est pas à toi d’assurer nos revenus.

Il se lève tel un ressort, excédé.

— Non, bien sûr que non ! C’est à ma sœur de faire je ne sais quoi toutes les nuits, et je ne veux même pas savoir quoi. Tu crois vraiment que je ne sais pas que tu sors en douce ?

Je reste bouche bée en observant la colère qui flambe dans ses yeux

noisette, les mêmes que les miens.

— C’est n’importe quoi ! Tu préfères…

— Attention à ce que tu vas dire, Susilo !

— Je souhaite juste que tu arrêtes !

Ses pupilles sont soudain brillantes de larmes contenues et une intuition m’assaille.

— C’est toi qui as contacté la police ?

Il se détourne et je réalise que je suis dans un pétrin monstrueux.

— Bon sang, Susilo !

— Tu laisses les cartes dans ta chambre.

Et je note mes destinations dessus. Les croix représentent l’endroit où le bateau m’attend, mais ça pourrait aussi être des lieux de rendez-vous à l’abri de regards indiscrets. La police n’a eu qu’à enquêter pour comprendre. Les policiers n’ont pas douze ans. Ils ont dû se déplacer sur les plages au début et ont fini par conclure que ça se passait sur l’eau.

— Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?

— Je ne les ai pas appelés, mais j’en ai discuté avec des amis.

Je me liquéfie sur place, tout mon corps s’écroule, uniquement soutenu par le mur de la maison derrière moi. C’est pire que ce que je pensais. Il a littéralement ébruité mes activités nocturnes et quelqu’un a prévenu la police.

— Arrête, Surya, s’il te plaît. Si tu te fais surprendre…

Il secoue la tête et j’y discerne une tristesse infinie.

— Tu pourrais mourir.

C’est bon, j’en ai ma claque qu’il me prenne pour une prostituée !

— Pas pour trafic de poissons, non ! Mais la prison durant des années, c’est certain !

Je le laisse planté sur notre terrasse, les yeux écarquillés, pour me réfugier dans ma chambre. Bon sang, il ne réalise pas dans quel pétrin il nous a embarqués, mais moi si. Il va me falloir des mois pour regagner la confiance du patron, à condition que la personne qui souhaite me nuire arrête de contacter la police. Une chose est sûre : plus de carte ! Je garderai tout en mémoire désormais.

 

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