Le poisson (French Edition)
Chapitre 5
Surya
Je l’ai échappé belle. Bien que mon corps me fasse souffrir le martyre,
je suis saine et sauve et c’est le principal. Je m’en suis sortie malgré les obstacles, comme toujours. OK, j’ai fait une rencontre étrange. En rampant sur la plage, je n’avais pas réalisé que celle-ci était habitée. Ce n’est qu’en quittant le sable que j’ai noté la présence d’une cabane dans un renfoncement de la montagne. Il m’a d’ailleurs fallu plusieurs secondes pour remarquer le chemin qui serpentait juste sur le côté et s’enfonçait dans les terres. Alors que cet homme ne m’a strictement rien fait, je n’ai pas résisté en tombant — littéralement — sur son scooter. Je suis bien trop éreintée pour penser rentrer à la maison à pied. Cela me demanderait certainement des heures et une énergie que je n’ai plus depuis longtemps. Du coup, malgré mes regrets, je tourne la poignée d’accélérateur et quitte l’endroit sans me retourner. Mon estomac se tord en réalisant que je vole quelqu’un pour la première fois. J’ai bien des défauts, mais jamais je n’avais causé de tort à personne avant aujourd’hui. Oui, je trafique des animaux et je n’en suis pas fière, loin de là. Cependant, cela ne cause pas de tort à quelqu’un en particulier. Tandis que dérober ce scooter… Je note, autant que je le peux, le chemin que j’emprunte tout en me faisant la promesse de le ramener dès que possible.
Le temps que j’arrive enfin chez moi, le soleil pointe déjà à l’horizon.
Je soupire en pensant que Susilo se lèvera dans quelques heures à peine et ne manquera pas de venir me réveiller, comme toujours. Remarque, je préfère. En général, quand il ne saute pas de suite sur mon lit, c’est qu’il prépare une bêtise. Je me hâte de garer le scooter en sécurité puis me glisse dans mon lit sans même prendre quelques minutes pour me changer. Au point où j’en suis, chaque seconde compte. La douche attendra donc que j’aie dormi malgré ma peau qui tire sous l’effet du sel. Mes yeux brûlent de fatigue et il ne me faut sans doute pas plus d’une seconde pour sombrer dans un profond sommeil.
Il me scrute avec son regard intense, presque noir, et sa déception me
frappe de plein fouet. Je ne vois que ses yeux, je suis incapable de fixer ses traits avec précision. Toutefois, je suis certaine qu’il m’observe avec mépris, et la honte me submerge. Je ne suis pas quelqu’un de bien. Je ne suis pas à la hauteur de ce qu’il espérait. Je m’enroule dans mes propres bras tandis qu’il s’enfonce dans l’eau, me tournant le dos. Il marche devant lui sans un regard pour moi. Il en a tout simplement terminé avec moi. Le seul prêt à me tendre la main refuse à présent de passer plus de temps avec moi. Il m’efface de sa vie tout comme les vagues effacent les empreintes de ses pas sur le sable, dissipant son passage. Son image se floute alors qu’il s’éloigne toujours plus, jusqu’à ne plus être qu’un point distant à l’horizon. Il est trop loin pour que je puisse le retrouver. Il m’a abandonnée à mon sort. Je ne méritais pas plus de considération de sa part. Je ne suis personne…
— Surya, tu pleures ?
La voix de mon frère associé à ses pouces qui essuient l’humidité sous
mes paupières suffit à m’extirper de ce songe étrange. Un rêve. Ce n’était qu’un rêve. Personne ne me juge en dehors de moi-même. Et peut-être de Susilo qui me scrute de son regard avec cette touche enfantine que je souhaite tant préserver.
— Pourquoi tu dors en maillot de bain ? Et c’est quoi sur tes draps ? Du sable ?
J’imagine parfaitement l’image que je lui renvoie. Je dois être dans un piteux état. Déjà, je n’ai clairement pas suffisamment dormi. Ensuite, je ne me suis pas débarbouillée de mes déboires nocturnes, donc je sens l’odeur de l’océan et j’ai sali mon lit. Je perçois les grains de sable qui se sont décollés de mon épiderme et me grattent désormais en restant coincés entre ma peau et le matelas. Toutefois, je n’ai aucune envie d’aborder le sujet avec mon adolescent de frère. Il sera bientôt un adulte et je tiens à ce qu’il devienne un adulte responsable. Il n’a que douze ans. Il a encore trois ans avant de penser à gagner de l’argent. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il ne poursuivra pas ses études après le collège. Il n’a qu’une hâte : subvenir à nos besoins. Il est un peu archaïque dans sa manière de réfléchir. D’après lui, il est l’homme de la famille — ce qui est vrai du reste — et c’est donc à lui de rapporter de l’argent à la maison. Si je l’avais écouté, il aurait arrêté l’école deux plus tôt, lorsque nos parents ont disparu, nous laissant sans le sou.
— Surya, pourquoi est-ce que tu ne me réponds pas ?
— Hum ?
— Je suis plus un gamin ! Tu peux compter sur moi si tu as besoin d’aide.
Susilo s’agace depuis plusieurs semaines d’être tenu à l’écart de mes
affaires. Il ne comprend pas. Oh, il se doute que je fabrique des choses plus ou moins illégales. Pour autant, j’ai besoin qu’il reste en dehors de cette histoire. Je veux mieux pour lui. Il a encore des rêves et j’espère qu’il pourra les réaliser un jour.
— Bien sûr que tu es encore un enfant. Un enfant qui va être en retard à l’école s’il ne s’active pas pour déjeuner et s’habiller.
Il est encore en pyjama. Il est temps qu’il enfile son uniforme avant de se mettre en route.
— Pfff, t’es nulle, Surya. Je pourrais très bien travailler pour rapporter de l’argent. Tu ne serais pas obligée de…
Il me pointe de l’index avec une pointe de dégoût qui me comprime les tripes.
— Je ne vends pas mon corps, Susilo ! Je ne l’ai jamais fait et ne le ferai jamais !
Enfin, tant qu’on m’en laisse le choix. Je prie tous les jours pour que ce soit le cas. Cependant, je suis consciente que le patron va être très en colère de l’échec d’hier.
— Qu’est-ce que tu fous en maillot, alors ?
Je remonte le drap sur ma poitrine, mal à l’aise sous son attention accrue.
— Une simple balade nocturne.
Susilo plisse les yeux, plus curieux que jamais.
— Avec qui ? Tu n’as aucun ami.
Je ne peux même pas le contredire sur ce point. Je m’entends bien avec tout le monde, mais je n’ai effectivement pas vraiment d’amis. Je suis un peu une solitaire et surtout, je ne voulais pas entraîner qui que ce soit dans mon sillage quand il a fallu se rendre à l’évidence : pour survivre, on ne peut pas toujours demeurer honnête.
— Ça suffit, Susilo. Je suis l’adulte. C’est moi qui suis responsable de toi, pas l’inverse, alors maintenant, va te changer pendant que je te prépare à déjeuner !
Il se lève et quitte la minuscule pièce en marmonnant je ne sais trop quoi, ce qui est certainement préférable.
Susilo partit en râlant, bien évidemment, je grimace devant mon reflet
dans le miroir. Mes cheveux ressemblent à un nid d’oiseaux, mes yeux sont cernés et rouges, et ma peau est couverte de taches de sel qui me démangent atrocement. Je suis pitoyable. Je plonge sous la douche pour chasser les traces de ma nuit abominable et du rêve étrange qui en a suivi. Je frotte ma peau, comme si le simple fait de regarder l’eau s’écouler jusqu’à l’évacuation allait du même coup emporter avec elle tous mes soucis. Bon sang, j’ai tout juste vingt ans et je me sens déjà vieille ! Je frictionne mes cheveux jusqu’à ce qu’ils redeviennent lisses et doux sous mes doigts, puis je me passe plusieurs fois les mains sur le visage, dans l’espoir d’effacer les stigmates de ma lassitude et de ma fatigue perpétuelle. Il faut avouer que je dors peu. Mes journées sont réglées comme du papier à musique. Je me lève tous les matins en même temps que Susilo pour lui préparer son déjeuner et passer un peu de temps avec lui, puis je vais au marché. En général, le patron me convoque dans l’après-midi pour discuter de ma mission du soir et quand mon frère dort, je me faufile en douce dehors pour effectuer ma besogne, puis je rentre me reposer quelques heures et tout recommence le lendemain. C’est un cercle sans fin usant auquel je m’adonne depuis presque vingt-quatre longs mois.
Je sursaute au tambourinement qui résonne dans toute ma petite
maison.
— Surya, ramène tes fesses. Le patron demande à te parler.
Oka. Je ne pensais pas le revoir de sitôt. Jamais il ne vient le matin. L’heure doit être vraiment grave.
— Surya, ne me force pas à venir te chercher ! J’ai passé une sale nuit et j’ai très envie de me défouler !
Je m’empresse de sortir de la douche avant qu’il ne mette sa menace à exécution. Oka a un penchant sadique. Il adore donner de violents coups de bâton sur les femmes. Je ne suis pas la seule à subir ce châtiment. Il est le bras droit du patron, celui que le boss envoie régler les problèmes.
— J’arrive dans une minute.
— Tu as intérêt !
Je suis à ma porte moins de soixante secondes plus tard, les cheveux
dégoulinant encore, puisque je n’ai pas pris le temps de les essorer convenablement.
— Je vois que tu te portes bien.
— Ce n’est certainement pas grâce à toi !
Je suis consciente qu’il est préférable de se taire, mais je n’apprécie pas son ton accusateur alors qu’il m’a plantée en plein milieu de l’océan ! Après tout, l’échec de cette nuit n’est pas entièrement de ma responsabilité.
— Justement, le patron a de nombreuses questions à te poser.
Je déglutis péniblement tout en observant mon acolyte imposé. Il est égal à lui-même, toujours vêtu de sa sempiternelle chemise blanche et de son pantalon en toile d’excellente manufacture. Oka a de l’argent — moins que notre employeur, mais il en a, je n’en doute pas — et il adore le montrer, se pavanant dans la rue en roulant des épaules. Toutefois, les voisins ne prêtent aucune attention à sa présence. Dans ce quartier populaire où la corruption fait loi et la débrouille encore plus, tout le monde se mêle de ses affaires sans s’occuper de celles des autres.
— Monte dans la voiture.
J’obéis, baissant les yeux pour faire passer le fait que je lui ai répondu. J’ignore pourquoi le boss me convoque si tôt dans la journée, mais il est préférable de se faire oublier et de se préparer à toutes les éventualités. Au moins, Oka s’est pointé à la maison quand Susilo était déjà parti.
Si, pour ma part, j’habite dans un quartier pauvre près de Manado, le
patron vit dans les hauteurs de Sulawesi et sa maison crie la richesse. On est loin des petites baraques colorées typiques du pays. Ici, il n’y a que faste et décadence avec une immense demeure blanche qui donne sur une énorme piscine. J’avoue que je ne comprends pas l’intérêt d’avoir une piscine, de gaspiller de l’eau, quand on a l’océan à quelques mètres à peine pour se rafraîchir. Perdue dans mes observations, j’ai arrêté d’avancer et Oka me pousse dans le dos pour m’inciter à continuer.
— Tu aurais dû t’inquiéter des conséquences avant.
Des conséquences ? Les conséquences de quoi ? Je n’ai rien fait que l’on pourrait me reprocher.
— C’est ça, réfléchis si tu veux avoir plus de chance que tes petits copains d’hier.
Des copains ? Quels copains ? Même mon frère sait que je n’ai pas d’amis !
L’angoisse monte dans ma poitrine tandis que nous nous rendons sur la
terrasse en bois qui relie la maison à la piscine. Oka appuie sur mon épaule pour m’obliger à m’asseoir sur une chaise et je patiente, me remuant les méninges pour comprendre ce qui est en train de se produire. Je voudrais hurler que je suis innocente, mais de un, on ne m’a encore accusée de rien, bien qu’Oka ait fait plusieurs insinuations et de deux, le patron n’est pas encore là, donc inutile de s’égosiller. En plus, j’ai la gorge sèche, donc il me sera difficile de m’exprimer. Je suis flanquée de deux gardes telle une vulgaire criminelle et je crains le pire. S’il devait m’arriver quelque chose, qu’adviendra-t-il de Susilo ? Je suis certaine qu’il est capable de s’en sortir tout seul. Il ne serait pas le premier Indonésien à devoir survivre aussi jeune. Cependant, ce n’est pas comme cela que ça devait se passer. Je devais m’occuper de lui. Je devais lui permettre de grandir en toute sécurité pour qu’il puisse ensuite construire sa vie.
Enfin, une femme sort de la maison en maillot de bain pour plonger
dans la piscine sans un regard pour moi. J’ai l’habitude. En ce lieu, je suis insignifiante, transparente. Je ne fais tout bonnement pas partie du même monde et c’est très bien ainsi. Je n’ai tout simplement pas envie de ressembler à ces femmes qui offrent leur vertu contre des cadeaux et une vie de haut standing. Quand le patron en aura marre, ce sont elles qui seront jugées pour leurs mœurs douteuses et non leur amant. Il en va ainsi en Indonésie. Je sais que les choses se passent différemment ailleurs, en Europe notamment. Toutefois, si les Européens sont les touristes les plus nombreux à Sulawesi, leurs habitudes et leurs coutumes ne sont pas pour autant la norme chez nous. Au contraire, notre pays est dur envers les femmes et il le devient d’ailleurs de plus en plus depuis la mise en place du nouveau gouvernement. Il est musulman à cent pour cent et j’ai souvent le sentiment de ne pas comprendre son raisonnement. Sulawesi est une exception religieuse et nos considérations ne sont pas les mêmes que dans le reste de l’Indonésie.
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