Le poisson (French Edition)
Chapitre 20
Surya
Je déglutis à l’idée qui se fraye un passage dans mon esprit. Oka est
mort, je le sens.
— Tu l’as tué ?
J’ai besoin d’en avoir la confirmation. Pas que je regrette ce décès. Pour moi, la mort fait partie intégrante de la vie. Cependant, je suis dérangée par la pensée que Sandalphon, cet homme si doux et gentil avec moi, puisse commettre une telle atrocité.
— Comme je t’en ai informée, je suis un archange, Surya. Je suis sur Terre pour que le mal ne l’importe pas, entraînant alors les humains vers leur perte. Parfois, il faut savoir se salir les mains. Je n’y prends aucun plaisir. Je n’en tire aucune satisfaction. Simplement, certaines personnes ne peuvent pas changer et le bien-être de la majorité doit l’emporter.
Je médite ses paroles sans pour autant valider son geste.
— Aurais-tu pu l’éviter ?
— Si tu te demandes si je l’ai tué de sang-froid, la réponse est non. J’ai répliqué à son attaque et je ne m’en excuserai pas.
— Ce n’est pas ce que je te demande.
— Je pensais que tu en avais suffisamment observé dans la vie pour comprendre que, parfois, on n’a tout simplement pas le choix.
Sandalphon est blessé par mon jugement, je le vois bien. J’ai accepté sa nature — je tente de la cerner, du moins — mais le meurtre… Je ne peux le cautionner. J’estime qu’il doit toujours y avoir un autre moyen. Pourtant, quand mon prétendant se lève pour partir, je ressens un violent pincement au cœur.
— Sandalphon…
J’ignore quoi lui dire pour le retenir, ni même si je le dois vraiment. J’imagine que mon indécision parle pour moi. Il se prononce pour nous deux.
— Tu devrais te reposer en attendant le retour de Susilo.
Il quitte la maison et je reste assise un long moment, incapable de reprendre mon souffle.
J’ai le sentiment d’avoir commis une effroyable erreur tout en me
sachant dans mon bon droit. Je suis tiraillée entre mes valeurs et ses justifications qui s’entendent, en tout cas, de son point de vue. Je ne dois pas oublier qu’il n’est pas comme moi. Depuis combien de temps parcourt-il la terre ? Pourquoi n’est-il pas avec ses frères et sœurs alors qu’il semble si proche d’eux ? Personnellement, je ne pourrais pas être loin de Susilo. Ce n’est pas uniquement dû à son jeune âge, mais bien au fait que je le veux dans ma vie. J’ai besoin de savoir ce qu’il fait, ce qu’il vit, et voir un sourire sur son visage. Il n’y a rien de mieux pour me mettre du baume au cœur.
— Surya, qu’est-ce que tu fais par terre ?
Quand on parle du loup. Je n’ai pas vu le temps filer. Il est déjà si tard que cela ?
— Tu as l’air perdue. Et pourquoi Sand somnole sur notre terrasse ?
Mon cœur accélère dans ma poitrine.
— Il est encore là ?
— Oui. Il a dit qu’il m’attendait pour partir, pour que tu ne sois pas toute seule.
Une nouvelle fois, j’ai la sensation de passer à côté de quelque chose d’important.
— Il va rentrer dormir chez lui. Il reviendra plus tard.
J’espère. Si je n’ai pas anéanti ses désirs et son envie de m’épouser.
— Il n’a plus de chez lui. Sa cabane sur la plage a complètement brûlé. En plus, il est à pied.
Oka… Il a eu la visite d’Oka. Je ne peux pas le laisser partir, pas comme ça.
— Aide-moi à me lever.
À être restée dans la même position si longtemps, mes jambes sont ankylosées et peinent à me soutenir.
Sandalphon n’est plus devant la maison, mais il n’est pas difficile de le
rattraper. Il semble marcher à contrecœur, comme si s’éloigner de mon habitation lui coûtait. Peut-être est-ce le cas. Ses yeux, en tout cas, sont infiniment tristes lorsqu’il les pose sur moi.
— Reste.
— Je ne peux pas, Surya. Il est inconvenant et d’ailleurs interdit pour un homme de dormir chez une femme sans être marié avec.
— Je sais ça. Je ne te demande pas de dormir avec moi.
Même si je n’ai aucun mal à imaginer la chaleur de ses bras autour de moi.
— Tu pourrais, je ne sais pas, dormir avec Susilo.
— Je n’ai pas le droit de dormir sous le même toit que toi.
— Alors, installe-toi sur la terrasse, dehors ! Tu n’as plus de cabane, Sandalphon. Je ne peux pas te laisser partir comme ça !
Grave erreur. Je me suis très mal exprimée. À présent, ses iris sont engloutis par sa pupille, les yeux presque entièrement noirs. Je devrais avoir peur de lui. Pourtant, ce n’est pas le cas. De toute manière, je n’ai jamais eu un instinct de conservation affûté.
— Je n’ai pas besoin de ta pitié. Je suis suffisamment vieux pour me gérer.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Je soupire, soudain lasse de ces malentendus.
— J’ai juste besoin que tu sois près de moi. J’ignore pourquoi et je n’y suis pas prête. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement.
Sandalphon me scrute comme s’il tentait de lire dans mon âme et je soutiens son regard sans broncher. Ce qu’il discerne semble finalement lui convenir.
— Je resterai dehors.
Je grimace au bois dur s’enfonçant dans son dos.
— Je vais t’installer une paillasse.
— Ne te donne pas cette peine. Je suis plus solide que j’en ai l’air.
— J’insiste.
Je ne lui demande d’ailleurs pas son avis pour assortir le plancher extérieur d’un fin matelas qui ne changera probablement pas grand-chose, mais quand même, c’est mieux que rien.
— Merci. Tu devrais aller manger avec ton frère.
— Et toi ?
— Je n’ai besoin de rien.
Cette fois, sa décision est sans appel. Je retourne donc à l’intérieur, consciente du moindre de ses mouvements à quelques mètres à peine de moi.
Susilo est avare de paroles ce soir. Mon frère n’a jamais été d’une
nature bavarde, mais tout de même. Il mâche sa nourriture en silence, me jetant de temps à autre des coups d’œil avant de se replonger dans la contemplation de son assiette.
— Dis ce que tu as à dire une bonne fois pour toutes.
— Est-ce qu’il t’a déjà demandé en mariage ?
— Qui t’a parlé de ça ?
— Sand. Il m’a fait part de son intention à l’hôpital. Tu penses vraiment que j’aurais permis à un homme de te veiller sans m’assurer de ses prétentions ?
Non, je suppose que non. Du haut de ses douze ans, mon frère est tout aussi protecteur envers moi que je le suis envers lui.
— Oui, il s’est déclaré.
En quelque sorte, parmi une multitude d’informations, toutes difficiles à avaler. D’ailleurs, l’histoire du mariage est certainement le plus facile à digérer.
— Tu comptes pour lui, Surya. Cela se voit dans son regard chaque fois qu’il pose les yeux sur toi. Au moins, cet homme a des intentions honnêtes. Il t’aide sans te forcer à rien. Il était prêt à partir. Je parie qu’il ne te reprochera rien si tu refuses de l’épouser.
Non, je pense que non. Il ne m’a imposé aucun ultimatum.
— Tu aurais pu tomber sur bien pire, Surya. Il est prêt à t’attendre et il est d’accord pour que je m’installe avec vous. Il n’a pas peur d’avoir une bouche de plus à nourrir.
— Il te l’a précisé ?
— Je lui ai assuré que je pouvais me prendre en charge, mais il ne veut pas en entendre parler. Si vous vous mariiez, je ferais partie de ta dote.
— Moi qui pensais ne pas en avoir !
Nous rions avec plus de légèreté que j’aurais pu l’anticiper. Sandalphon est plein de surprises et elles sont toutes — ou presque — incroyables.
— Tu as raison, j’ai de la chance.
Et je me montre relativement ingrate. Dans la vie, il y a toujours des bons et des mauvais côtés, je suppose. Tout n’est jamais noir ou blanc. Sur ce point, je ne peux pas donner tort à Sandalphon. Pour autant, suis-je prête à accepter son côté violent ? C’est un meurtrier, bon sang. Je n’ai pas envie de ce genre d’exemple pour Susilo. Je m’efforce de le garder dans le droit chemin.
— Tu devrais arrêter de trop réfléchir et de penser à toi, à ce qui te rend vraiment heureuse. Si c’est Sandalphon, tant mieux. Si ce n’est pas lui, tant pis. Mais je te demande de ne pas retourner braconner. C’est dangereux. Tu as failli mourir, Surya. J’ai cru te perdre. Je ne veux plus jamais avoir à revivre une peur pareille.
Si seulement c’était aussi simple.
— Je te promets de faire mon possible pour rompre tout lien avec le trafic. Cependant, cela risque de prendre du temps.
— Sûrement pas avec Oka en moins.
Je plisse les yeux, soupçonneuse.
— Que sais-tu sur Oka ?
Ne me dites pas qu’il a vu Sandalphon l’assassiner ? Peut-être qu’il a surpris Sandalphon en plein combat ?
— Je sais simplement ce que m’en a raconté ton ami, qu’il ne serait plus un problème. Et c’est très bien comme ça, Surya. Ce sale type voulait poser ses sales pattes sur toi. Il t’aurait salie !
— Je sais, mais jamais je ne l’aurais laissé faire.
Susilo range les restes de notre dîner dans la glacière avant de se tourner vers moi.
— Tu as enfin croisé la route d’un homme bien. Tu as de la chance, Surya. Tu devrais vraiment réfléchir à sa proposition.
— J’en ai l’intention.
— Tu devrais aussi aller dormir. Tu as l’air fatiguée.
Mon frère a raison. Je suis épuisée.
— Je vais suivre ton conseil.
Il hausse un sourcil, ce qui le rend comique. Je glousse tout en lui embrassant la joue.
— Je vais essayer de suivre tous tes conseils. Tu vois que l’école a du bon. Tu es devenu sage.
— Tu parles ! Je l’étais déjà avant. Nous avons eu de bons parents.
C’est exact. Nos parents ont fait leur possible pour nous inculquer de
vraies valeurs et ils nous ont élevés dans le respect d’autrui. Même si je n’ai pas constamment réussi à me conformer à leur précepte, je m’y suis généralement efforcée. J’espère qu’ils sont fiers de moi. Je fais de mon mieux et ce n’est pas toujours facile. Toutefois, jamais je n’ai imaginé me marier. Pas même lorsque j’étais enfant, parce que je savais qu’avoir un mari signifiait avoir des enfants et les enfants représentent des bouches à nourrir, donc du travail, encore et encore. J’ai systématiquement vu mes parents œuvrer sans relâche, sans jamais profiter, juste pour subsister. Déjà à l’époque, je souhaitais plus. Je voulais compter, faire de grandes choses. Aujourd’hui, simplement avoir un travail légal serait formidable. C’est un espoir un peu vain, mais peut-être qu’avec le soutien de Sandalphon, je pourrai y parvenir. Il ne me manque que quelques mois d’études pour obtenir mon diplôme. Il pourrait m’offrir une nouvelle perspective de la vie, à condition que je devienne sa femme. Suis-je faite pour la vie maritale, moi qui supporte de moins en moins les ordres ou les directives ? J’aspire à être libre, pas à m’emprisonner dans une relation. Toutefois, Sandalphon ne m’a jamais forcée à rien. Il me laisse décider sans intervenir, même s’il n’en pense pas moins, je le vois bien. Cependant, le mariage change la donne. Bien que l’égalité homme/femme ne soit pas un souci à Sulawesi, les femmes sont tout de même plus régulièrement mises à l’amende et désignées responsables des tracas dans un couple. Comme si nous pouvions tenir un couple à nous toutes seules ! Un couple, c’est censé être une unité, un duo indissociable. Puis-je atteindre cette symbiose avec Sandalphon ? Il est persuadé que je suis faite pour lui. C’est beaucoup de pression alors que de mon côté, je ne sais pas bien ce qu’il représente pour moi. Oh, il m’attire. Je ne suis pas assez naïve pour l’ignorer. Mais est-ce que ce sera suffisant pour faire durer notre couple et nous rendre heureux ? Je veux plus qu’un époux. Quitte à me marier, j’exige un véritable partenaire, qui soit autant mon ami que mon amant.
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