Le poisson (French Edition)
Chapitre 17
Sandalphon
Après avoir prononcé les mots magiques, tout s’enchaîne. Un médecin
et deux infirmières accourent pour prendre le relais, installant Surya sur un brancard.
— C’est un empoisonnement au cyanure.
Une infirmière part alors chercher un produit adéquat tandis que l’autre reste pour mettre en place un masque à oxygène. Tout se déroule en quelques secondes et pourtant, ce n’est pas suffisant. Je devine, juste avant que cela survienne, qu’il y a un problème. Je ressens un pincement à la poitrine juste avant de m’effondrer.
— Convulsions !
Les yeux à moitié clos, je discerne le corps de Surya secoué dans tous les sens.
— Par ici !
Je sens que l’on prend mon pouls. Une lumière m’aveugle un instant la rétine, coupant la vision que j’ai sur ma compagne, puis je suis littéralement soulevé.
— Je reste avec elle.
— Vous avez besoin d’aide. Votre amie est entre de bonnes mains. Il faut maintenant prendre soin de vous. Avez-vous été mis en contact avec le cyanure ?
— Oui, mais…
Je n’ai pas le temps de finir ma phrase.
— De l’oxygène, 100 % et de l’hydroxocobalamine en intraveineuse.
Je me sens vaseux, anesthésié, incapable de résister lorsque l’on m’emporte loin de Surya. Je souhaiterais les supplier de me laisser auprès d’elle. Si je dois rendre mon dernier souffle, je veux le faire avec elle, en lui tenant la main pour le réconforter. Elle est peut-être inconsciente, mais je suis certain qu’elle est effrayée, qu’elle ne comprend pas ce qui lui arrive et qu’elle a besoin de moi, présence rassurante à ses côtés. Cependant, je n’ai pas le temps de me rebeller contre le service soignant. Des points noirs apparaissent devant mes yeux et je sombre dans le néant.
Ma bouche est pâteuse, mes yeux peinent à s’ouvrir et ma tête est prise
dans un étau. J’ai la sensation d’inaugurer les symptômes de la gueule de bois que m’ont souvent décrit Joko et Koesno, mais je ne vois pas pourquoi. Je bois peu et l’alcool n’a pas vraiment d’effet sur mon organisme. Réfléchir amplifie la douleur qui pulse dans ma boîte crânienne et je serre les dents sous la souffrance. C’est là que je le sens, cet objet qui appuie sur mon visage. À tâtons, je touche ce qui emprisonne ma bouche et mon nez et découvre un masque à oxygène. Mes souvenirs me reviennent alors avec une acuité douloureuse : Surya, le cyanure et notre arrivée à l’hôpital. Elle était très mal en point, dans une espèce de coma, puis elle a convulsé et… plus rien. Plus un seul souvenir après ça. Puisque je me réveille, c’est qu’elle est toujours parmi nous. Toutefois, j’ai besoin de la voir, j’ai besoin de le constater directement en lui parlant. J’enlève mon masque puis me libère des différents tuyaux reliés à mes bras, ce qui enclenche une violente alarme qui me tire une grimace. Bon sang, je ne suis déjà pas en forme. Ce truc tente de m’achever !
— Monsieur, vous devez rester tranquille.
Je me moque bien de ses recommandations.
— Où est Surya ?
— Restez allongé.
L’infirmière appuie des deux mains sur mes épaules. Pense-t-elle réellement qu’elle va parvenir à elle toute seule à me maintenir en place ? Je me sens mieux. Pas encore tout à fait moi-même, mais mieux. Personne ne m’empêchera de me lever pour rejoindre ma compagne.
— C’est moi qui paie sa facture, alors conduisez-moi à Surya !
La femme d’un certain âge me fusille du regard tout en se saisissant d’un fauteuil roulant que je n’avais pas remarqué.
— C’est moi qui vous emmène !
Mon objection ne franchira pas mes lèvres en observant son regard noir.
— Vous vous asseyez, un point c’est tout. Je ne vous ai pas remis sur pied pour que vous vous écrouliez une nouvelle fois.
Face à sa conscience professionnelle, je lui promets de rester sage. Elle ne fait que son travail, après tout.
Surya n’est plus pâle, elle est.. rose ?
— Sa peau est étrange.
L’infirmière qui m’a conduit dans la chambre de ma compagne en profite pour vérifier ses constantes.
— C’est un effet secondaire du produit qu’on lui administre. C’est sans danger et la coloration finira par disparaître.
Forçant sur les roues de mon carrosse, je m’avance pour pouvoir lui prendre une main.
— Comment va-t-elle ?
— Elle a été plus exposée que vous. Elle était dans le coma à votre arrivée. Une heure de plus et nous n’aurions rien pu faire.
Je hoche la tête alors qu’une lame de glace dégringole le long de mon dos, rapidement suivie par une effroyable soif de vengeance. Le patron de Surya lui fait prendre tous les risques tout en demeurant tranquillement planqué chez lui, à l’abri du danger. Elle aurait pu mourir pour le simple droit de manger. J’inspire plusieurs fois par la bouche pour détendre mes muscles et évacuer l’odeur d’antiseptique propre au milieu médical.
— Et maintenant ?
— Elle est tirée d’affaire. Elle ne devrait plus tarder à se réveiller. Elle va rester en observation jusqu’à demain puis elle pourra rentrer chez elle.
— D’accord.
— Son frère est parti se chercher à manger. Il ne devrait pas tarder à revenir.
Susilo. J’en avais oublié sa présence lorsque nous sommes arrivés.
— Il n’a pas su remplir les formulaires d’admission pour vous.
— Apportez-les-moi. Je vais m’en occuper.
— Vous avez encore besoin de repos.
— C’est pour ça que je suis dans un fauteuil. Je ne bouge pas d’ici et je ne tenterai pas de me lever.
Moi aussi, je sais être persuasif lorsque c’est nécessaire.
— Bien, mais je vous garde à l’œil, monsieur…
— Sand.
— Sand, qui chante au bar Tir Na Nog ?
— Exact.
— Ma fille est fan de vos chansons. Elle était très déçue de sa soirée d’hier. Je comprends mieux pourquoi vous avez écourté votre concert.
— Dites-lui que je me rattraperai la prochaine fois.
— Elle sera ravie de l’apprendre. Je vous apporte les documents à remplir.
Je l’observe, sa main dans la mienne, incapable de me détacher d’elle.
J’ai bien failli la perdre. Tout s’est enchaîné si vite. Je ne sais pas très bien où j’en suis. J’ai l’impression de ne plus rien comprendre et j’ai encore ce poids sur la poitrine qui m’indique qu’il me faudra du temps pour me remettre de cette épreuve.
— Sandalphon !
Je sursaute dans mon fauteuil au cri puissant de Zadkiel. Le revoilà celui-là. Après l’avoir appelé à maintes et maintes reprises, il daigne enfin répondre.
— Ne m’insulte pas, mon frère. Je travaillais à ton affaire, contre l’avis de ma femme, d’ailleurs.
— J’espère ne pas avoir été une sorte de conflit dans ton couple. Personnellement, pendant que tu faisais… je ne sais trop quoi, ma compagne a failli mourir.
Je n’ai que peu de remords à son hypothétique dispute.
— Je suis désolé, Sandalphon. Je pensais sincèrement que mes actions te permettraient de secourir plus facilement ta femme. J’ai commis une erreur et j’en suis profondément désolé.
Je me montre dur avec lui et il ne le mérite pas. Il est celui qui répare nos fautes à distance depuis la nuit des temps.
— C’est moi qui m’excuse. Je ne suis pas de bonne compagnie aujourd’hui. Puis-je te demander à quoi tu étais occupé ?
— Je n’ai pas réussi à apprendre le nom de celui qui est en charge du trafic de poissons à Sulawesi. Par contre, j’ai découvert à qui les poissons exotiques étaient destinés.
Je vois. Il a dû se faire un plaisir de mettre hors d’état de nuire les clients du trafic. Après tout, sans demande, il n’y a pas d’offre. C’est un raisonnement qui se tient.
— J’ai peur de vous avoir attiré des ennuis avec ma méthode. Les arrestations se sont déroulées sans encombre, mais des infos ont fuité dans l’heure qui a suivi. Nul doute que le commanditaire de ta compagne est en colère à l’heure qu’il est.
Hum. Cela expliquerait la visite surprise d’Oka, quoiqu’il n’en ait pas parlé. Il n’y a pas fait allusion une seule fois. Peut-être avait-il des soupçons, mais aucune certitude. En tout cas, je n’en saurai pas davantage de sa bouche.
— Merci du coup de main, Zadkiel.
— Je souhaiterais pouvoir faire plus. Je vais continuer de chercher. Je te contacte si j’ai du nouveau.
Je somnole depuis un moment lorsque je suis réveillé par un
mouvement sur ma gauche. Je resserre instinctivement ma prise sur les doigts de Surya tout en regardant ce qui m’a dérangé.
— Pardon. Je ne voulais pas te réveiller.
Susilo me scrute, tentant sans doute de déterminer mes intentions.
— Aucun problème. Il s’agit de ta sœur. Il est normal que tu sois à son chevet.
— Et toi ? Qu’est-elle pour toi ?
C’est une question plus difficile qu’il n’y paraît.
— Elle est une amie.
Je crois. Elle n’a pas hésité à se confier à moi et à m’appeler au secours quand elle en a eu besoin.
— J’espère qu’elle deviendra plus lorsque je lui en ferai la demande.
Susilo hoche la tête, le regard dans le vague.
— Je ne vous gênerai pas. Je vais me trouver un travail…
— Ne dis pas n’importe quoi. Me lier avec Surya ne signifie pas que tu doives t’éclipser. Tu es son frère et tu es encore jeune. Nous nous adapterons, tout simplement. Je vais modifier ma maison en conséquence.
— C’est pour ça que tu as brûlé ta cabane ?
J’aime bien ce gamin. Il me met au défi de lui mentir. Je ne lui ferai pas cet affront.
— J’aide ta sœur à changer de vie. Ça n’a pas plu à Oka et à celui qui lui donne des ordres.
— Oka est mort ?
Il y a des vérités qu’il est préférable de garder pour soi.
— Il ne posera plus de souci à ta sœur. Tu n’as pas besoin d’en savoir plus.
De nouveau, il acquiesce.
— Tu vas toujours à l’école, il me semble.
— Oui. Surya insiste pour que j’aille au collège. Je n’en vois pas l’intérêt, mais…
— Elle souhaite seulement que tu aies un avenir, une chance d’avoir un métier qui te plaît.
— Et toi ? Que fais-tu ?
— Je suis chanteur dans un groupe. Je joue dans un bar quasiment tous les soirs.
— Vraiment ?
Ses pupilles s’illuminent telle une guirlande de Noël. J’adore ce type de déco, mais l’électricité est trop rare et chère pour la gaspiller dans ce genre de futilité.
— Tu joues d’un instrument ?
— Pas personnellement, mais je connais de nombreux musiciens de tout style.
— J’aimerais bien apprendre à jouer de l’anklung.
— Je pourrais certainement trouver quelqu’un qui accepte de te montrer les bases.
J’en serais même ravi. Je peux lui offrir un but dans la vie s’il a une âme de musicien et du talent. À lui, mais pas seulement. Je pourrais peut-être ouvrir une école de musique ici, à Manado, pour donner un sens aux enfants dans la déroute.
— Si tu as besoin de subventions, n’hésite pas et n’oublie pas que Gabriel est un spécialiste lorsqu’il s’agit des enfants.
— Merci ,Jophiel. Maintenant, permets-moi de réfléchir en paix.
— Bien sûr. C’est bon de sentir de nouveau ta présence. Pendant un moment, nous avons bien cru t’avoir perdu.
Je l’ai pensé aussi. Toutefois, je suis plus costaud que j’en ai l’air et surtout, ma femme est une battante. Elle n’avait pas l’intention de baisser les bras. Elle lutte pour vivre depuis si longtemps qu’il n’était pas question pour elle de laisser tomber à cause d’un simple empoisonnement au cyanure. Il en faudra plus pour l’abattre et maintenant que je suis à ses côtés, personne n’y parviendra. Je ne le permettrai pas.
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