Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 19 sur 27

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Le poisson (French Edition)

Chapitre 19

 

Sandalphon

Je ris à ne plus pouvoir m’arrêter. Surya est tellement innocente dans

son raisonnement. Elle a été incapable de trier ses priorités et s’est livrée en vrac. Je la devinais curieuse — qui ne le serait pas à sa place — mais pas à ce point. Elle souhaite tout comprendre, tout apprendre. Elle est loin d’être aussi naïve que son visage de poupée le suppose.

— Une tasse de café pendant que je reprends mon souffle ?

Cela me donnera le temps de chercher mes mots, par la même occasion. Je tente de le faire depuis hier, mais impossible de savoir par quel bout commencer. Mon histoire est si complexe…

— Je n’en ai pas.

— Je me suis permis de faire quelques courses en raccompagnant Susilo ce matin. J’ai tout stocké près de ta glacière, que j’ai ravitaillée en même temps.

Elle se lève pour constater mes dires et tourne un visage éberlué vers moi.

— Mais qui es-tu, bon sang ?

— Un café, et je te réponds sans détour. Par contre, je te préviens, tu vas sans doute devoir remettre en question quelques-unes de tes croyances.

Elle demeure silencieuse et mon estomac se noue tandis qu’elle prépare deux tasses, toute ma bonne humeur envolée.

Mon breuvage fumant à la main, je pèse le pour et le contre tout en

sachant que je suis au pied du mur. Désormais, il est temps de se jeter à l’eau et je n’ai jamais eu aussi peur de plonger de toute mon existence. Je vais donc commencer par une évidence pour voir ce qu’il en ressort.

— Je ne suis pas comme toi.

Simple, mais efficace.

— C’est-à-dire ?

Hum, pas si efficace que ça, finalement.

— Je ne suis pas humain. Pas vraiment.

Son visage se fronce et elle avale une gorgée de café lentement, en pleine réflexion.

— J’ai aperçu tes écailles.

Je hoche la tête, la laissant suivre son cheminement de pensée à sa vitesse.

— Tu respirais sous l’eau sans oxygène. Tu n’avais pas besoin de remonter à la surface.

Je valide une nouvelle fois.

— Tu es une sorte de poisson ? L’ancêtre des sirènes de nos légendes ? Je pensais qu’il s’agissait en réalité des dugongs.

— Les sirènes tiennent effectivement du dugong. Elles n’ont jamais vraiment vécu et ma propre existence ne peut se résumer à un mythe, même s’il en existe me concernant.

— Dans ce cas, qu’es-tu ?

— Un archange. Ou un ange amélioré, pour simplifier.

Même si je suis bien plus puissant qu’ils ne l’ont jamais été.

— Je suis conscient que dans ta religion, les anges n’existent pas et pourtant…

— Pourtant, je t’ai vu dans l’eau. Je sais que je ne t’ai pas imaginé.

— Non, tu n’as rien inventé du tout.

Pour être certain que ses conclusions ne reviennent pas en arrière, j’invoque des écailles sur mes bras pour qu’elle puisse les admirer.

— C’est incroyable…

J’observe ses phalanges pianoter sur ses cuisses. Je connais trop bien cette sensation pour la vivre sans cesse depuis notre rencontre.

— Tu peux les toucher si tu le souhaites.

Je lui présente ma peau recouverte de sa carapace luisante et elle avance les doigts avec hésitation.

— Vas-y. Je ressemble en tout point à un poisson sous cette forme.

Ma boutade la déride et elle pose enfin son index sur mes écailles.

— C’est incroyable. Et tu as aussi des ouïes, du coup ?

— Oui. C’est ce qui me permet de respirer sous l’eau.

Elle retire sa main après plusieurs secondes à éprouver la texture de mes écailles et je ressens sa perte avec insolence.

— Un archange ?

— Hum, hum.

— Un archange de l’eau ?

Surya est intelligente. Elle comprend et accepte mes différences.

Mieux encore, elle veut les connaître. J’aime ça.

— C’est un peu plus compliqué que cela. Je suis un archange du zodiaque.

— C’est comme les signes chinois ?

— Plus ou moins. Il y a douze archanges du zodiaque. Je suis celui du poisson.

— Quels sont les autres ?

— Tu plairais beaucoup à mes frères et sœurs, mais nous en discuterons plus tard.

Même si Surya est déçue, elle n’en montre rien.

— Les anges… Ils ont des ailes, je crois ? Ça n’existe pas dans ma religion.

— Tous les anges ont disparu. Il ne reste plus que les archanges et, oui, sous notre forme originelle, nous avons des ailes.

— Puis-je les voir ?

Oh, comme j’adorerais les exhiber.

— C’est compliqué. Je suis sur Terre depuis longtemps, en pénitence de mon échec pour avoir abandonné les humains.

— Comment ça ?

— Les archanges se doivent de guider les hommes pour qu’ils construisent un monde de paix et d’amour.

— Vous n’avez pas fait du bon boulot !

Sa pointe de jugement me touche en plein cœur. Pour autant, je ne peux pas le lui reprocher. Elle n’est pas particulièrement heureuse. Elle n’a pas une vie facile.

— Tu as raison. Et nous avons été punis en conséquence. Nous avons perdu nos pouvoirs, notre capacité à nous transformer.

— Pourtant, tu as tes écailles.

— C’est grâce à toi.

— À moi ?

Elle secoue la tête, peu convaincue.

— Non. Je n’ai rien fait.

— Tu n’avais rien à faire en dehors de croiser ma route. Vois-tu, les archanges sont voués à renaître pour reprendre leur mission. Cependant, nous devons nous appuyer sur l’aide d’humains pour y parvenir.

— Donc, n’importe qui ferait l’affaire.

— Non. Chaque archange ne peut se lier qu’à un seul et unique humain, un qui réveille cette part disparue de notre être.

— Moi ???

— Oui. Aussi étrange que cela puisse te paraître, il s’agit de toi. Tu avais besoin d’aide et moi, j’ai besoin de toi.

— Dans ce cas, pourquoi n’as-tu pas tes ailes ?

Aïe. Je redoutais un peu cette question. Ma réponse ne lui plaira pas. Je vais devoir être rapide pour m’exprimer.

— La renaissance de mes facultés nécessite des contacts peau à peau.

— Quoi ?

Elle recule par réflexe, mais elle est bloquée par le mur dans son dos.

— Te tenir la main a amplement suffi à me redonner ma forme d’origine.

— Mais pas tes ailes. Alors quoi ? Qu’attends-tu de plus ?

— Absolument rien tant que nous ne serons pas mariés.

Je viens de la choquer deux fois en peu de temps.

— C’est une évidence pour moi, mais je conçois qu’il te faille plus de temps. Toutefois, si tu n’en as pas envie, alors soit. Je ne t’oblige à rien. Par contre, je te protégerai en permanence, quoi qu’il advienne de nous. Nous sommes liés, même sans mariage.

— Tu veux m’épouser ?

— Je connais les coutumes de ce pays et je les respecte.

Elle me fixe et je soutiens son regard sans broncher. Elle est tout, même si elle trouve cela étrange ou trop rapide. En Indonésie, les couples ne se fréquentent pas toujours depuis longtemps avant de s’unir pour la vie.

— Je n’ai rien à t’offrir.

— Tu m’as déjà tout donné. Grâce à toi, je suis moi. Cela n’a pas de prix.

Elle choisit de changer de sujet et je ne l’en empêche pas. Nous aurons

d’autres occasions de revenir sur le point qui m’intéresse. Rien ne sert de la harceler.

— En parlant de prix, l’hôpital a dû coûter très cher.

— Ce n’est pas un souci.

— Tu habites dans une cabane au bord de la plage. Sans vouloir te manquer de respect ou douter de toi, tu ne respires pas l’argent. Les archanges ont-ils le pouvoir d’en créer ?

Je ricane à cette idée.

— Non. Et je n’ai pas non plus trouvé de trésor au fond de l’océan. J’ai un travail et surtout, une sœur qui est mariée avec un très riche japonais. Elle m’a donné l’argent dont j’avais besoin.

— Donc, tu as une dette.

Je ne connais que trop la notion de troc de ce pays. Elle se fourvoie.

— Cela ne fonctionne pas ainsi dans ma famille. Nous nous soutenons les uns les autres. Nous nous rendons service dans la mesure de nos capacités, sans attendre de contrepartie. Cela est simplement ancré en nous.

— Je me souviens. Tu m’as dit que tu ne pouvais pas t’empêcher d’aider tous ceux qui en ont besoin.

— Oui. Ainur n’a de cesse de me le reprocher. Elle m’intime de me montrer plus égoïste.

J’apprécie à sa juste valeur la grimace de Surya au prénom d’une autre femme. Elle ne m’aime certes pas encore, mais elle est tout de même dérangée de savoir qu’elle n’est pas la seule femme que je fréquente. Toutefois, je ne veux pas l’induire en erreur.

— Ainur est ma meilleure amie, la percussionniste de mon groupe. J’aimerais beaucoup que tu viennes me voir jouer.

Si j’ai toujours ma place dans le groupe. J’avoue les avoir lâchement abandonnés ces deux derniers jours, sans même leur donner de nouvelles. Mon amie a d’ailleurs tenté de m’appeler plusieurs fois, tout comme Joko et Koesno. Je vais avoir de nombreuses explications à fournir et je vais aussi devoir supporter la colère de Rinto. Bref, des joyeusetés en perspective, mais nous aviserons demain. Pour le moment, je me consacre entièrement à Surya. Elle est certes sortie de l’hôpital, mais elle n’est pas pour autant totalement remise sur pied. Je préfère demeurer auprès d’elle pour la secourir en cas de besoin. J’enverrai un rapide SMS tout à l’heure pour rassurer tout le monde, puis le reste attendra.

— Sandalphon…

Ma compagne hésite à me parler. C’est inacceptable. Je me suis

complètement ouvert à elle. Elle doit comprendre que je n’ai rien à cacher et qu’elle doit en faire de même.

— Je serai toujours honnête avec toi, Surya. J’espère que tu le sais.

— Je me fais à l’idée. J’essaye.

Après ces révélations fracassantes sur ma nature, je suppose que je ne peux pas lui en réclamer plus.

— Donc tu peux me demander tout ce que tu veux, sans aucune restriction.

— Est-ce toi qui as causé des soucis au patron ? Lors de ma dernière plongée, il était furieux. Certains de ses commanditaires se sont fait arrêter.

— Ce n’est pas moi directement puisque tu ne m’as jamais dit le nom de l’homme pour qui tu travailles.

— Parce que je ne le sais pas et n’ai jamais cherché à le découvrir. L’ignorance est parfois préférable à la connaissance. Elle protège.

C’est un raisonnement qui se tient.

— J’ai demandé à l’un de mes frères de se renseigner pour que je puisse t’aider. Il n’est pas parvenu à démanteler le réseau ici, en Indonésie, mais il a trouvé les demandeurs en Europe. Il a de nombreux contacts avec les autorités.

— Donc il a fait arrêter la chaîne du trafic à son extrémité.

— Est-ce que cela t’a attiré des ennuis ?

Si tel est le cas, Zadkiel va m’entendre. Je comprends qu’il a voulu m’aider. Cependant, si son silence a causé du tort à ma femme…

— Ça aurait pu, mais non. Je n’avais aucun moyen de savoir où partaient les poissons. Je n’ai pas les ressources nécessaires et le boss le sait parfaitement. Par contre, Oka était persuadé que cela venait de toi.

— J’ai effectivement eu la visite d’Oka sur la plage. Il ne sera plus un problème.

Les mots planent entre nous, pleins de non-dits.

 

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