Le poisson (French Edition)
Chapitre 23
Sandalphon
La colère circule dans mes veines avec une force décuplée. Quelqu’un
souhaite effrayer ma femme et son identité n’est pas difficile à deviner. Surya semble pétrifiée sur place, son regard fixé sur le feuillet au sol, incapable de le saisir. Je prends donc le relais et grogne devant cette écriture agressive et les menaces non voilées qu’elle révèle. Comment avertir ma compagne du malheur qui la frappe une nouvelle fois ? Elle qui était si heureuse ce soir, je vais devoir éclater la bulle de bien-être qui l’a entourée de la plus brutale des manières. J’ai une nouvelle fois échoué. Je n’ai pas réussi à la protéger autant que je l’aurais dû. Toutefois, elle est en droit de savoir.
— Surya, il a enlevé Susilo.
— Non !
Elle m’arrache le papier des mains pour lire les lignes qui fracassent son monde au sol.
— Il n’était pas là ! Il dormait chez un copain…
Son visage se décompose au fur et à mesure que la vérité se révèle à elle. Je la rattrape au moment où ses jambes la lâchent.
— Je suis désolé, Surya.
Je pivote sur place tout en cachant ma conjointe dans mon dos. Une
femme est devant moi, jeune, contrite, des larmes dans les yeux. Ma compagne n’est pas femme à se planquer derrière moi. Elle me pousse sur le côté pour fusiller la nouvelle venue.
— Toi, Sherina ?
La nouvelle venue se ratatine et les larmes se mettent à couler sur ses joues en abondance.
— Je n’ai pas eu le choix. Tu sais que mon mari s’est blessé à la dernière pêche…
— Alors quoi ? Tu t’es dit que tu pouvais vendre mon frère pour une poignée de roupies ?
— Non, je… J’ai besoin d’argent. Je suis enceinte et un bébé coûte cher…
— C’est aussi toi qui as appelé la police ?
— J’ai besoin d’un travail.
— Tu es prête à risquer la vie de ton enfant à venir ? J’ai failli mourir, Sherina ! C’est ça que tu veux ?
— Je ne savais pas ! Seulement, il m’a trouvée. Le patron a découvert mes manigances et il est venu me voir. Je devais te surveiller…
Avant que les deux femmes n’en arrivent aux mains, ce qui n’aidera personne et que Surya regrettera incontestablement.
— Que s’est-il passé, ce soir ?
— Je devais le prévenir dès que quelqu’un rentrait ici. Je ne savais pas ce qu’il ferait.
— Dis plutôt que tu ne souhaitais pas y réfléchir !
La colère de Surya est légitime et son accusation valable.
— Je regrette. Je ne voulais pas faire de mal à Susilo.
— Bien sûr que non. Tu pensais que je serais la cible.
— Je cherche simplement à m’en sortir, tout comme toi.
Il est inutile de poursuivre plus longtemps. Le temps est compté.
— Vous l’avez déjà prévenu de notre retour ?
Sherina baisse la tête, honteuse.
— Juste avant de venir vous parler.
Sherina se retire, nous laissant dans la tourmente.
C’est très mauvais. La missive est claire : dès la lecture, Surya doit se
rendre en mer, aux coordonnées indiquées, seule, évidemment.
— Je vais y aller.
Je m’en doutais. Jamais elle n’abandonnera son frère. J’espère simplement que nous n’arriverons pas trop tard, car pour fixer un tel rendez-vous, ce n’est certainement pas une discussion, mais bien un règlement de compte. Le trafiquant efface les traces de ses activités et ma compagne en est la plus flagrante. Elle pourrait témoigner contre lui en cas d’arrestation.
— Je t’accompagne.
— Tu as lu comme moi : je dois y aller seule si je veux sauver mon frère.
— Nous savons tous les deux que tu n’en reviendras pas, pas plus que Susilo. Il t’a donné rendez-vous au milieu de nulle part pour une bonne raison. Les accidents en mer sont légion. Personne ne s’inquiétera de deux noyés, si tant est que vos corps soient retrouvés.
— Alors quoi ? Je laisse tomber. Je laisse mourir mon frère sans réagir ?
— Bien sûr que non. Tu me fais confiance et tu me permets d’intervenir. Je suis un archange, Surya. J’ai de la ressource.
Face à son évidente hésitation, je me montre plus ferme.
— Je ne te laisserai pas y aller sans moi.
— Chaque contact te rend plus fort, n’est-ce pas ?
Cette question me prend au dépourvu.
— Oui.
— Fais en sorte de nous sauver tous.
Surya se surélève alors sur la pointe des pieds, le visage tendu vers moi, et mon cœur s’arrête littéralement de battre. Je retiens mon souffle tandis que nos respirations proches se mélangent. Puis, enfin, après une attente qui m’a paru si longue alors qu’elle n’a pas persisté plus d’une seconde, nos lèvres se touchent. Je l’enlace, incapable de résister à cette pulsion. J’ai besoin de la sentir collée à moi, que plus un seul centimètre ne nous sépare durant cette parenthèse hors du temps. Je voudrais éprouver son goût sur ma langue. Cependant, je ne pousse pas ma chance, de peur qu’elle regrette son audace. Je me contente donc de sentir son corps se mouler parfaitement contre le mien et je déguste cette sensation de complétude qu’elle m’offre. Lorsqu’elle se retire, j’aspire une dernière fois son souffle puis pose un instant mon front sur le sien, la câlinant quelques secondes de plus avant de la relâcher. Surya vient de me donner son tout premier baiser. Je ne doute pas que nous aurons de nombreuses autres premières fois, mais celle-ci a une saveur particulière.
— Je te promets que tout ira bien.
Dussé-je en mourir !
— Ce qui n’arrivera pas puisque tu as fait appel à moi.
À vrai dire, j’espérais l’entendre sans pour autant le contacter. J’ai simplement pensé à lui, et à son pouvoir. Aucun autre de mes frères n’est en mesure de m’aider. Ils sont trop loin, trop éparpillés dans le monde. Tous, sauf Zadkiel. Son double du moins.
— Quoi que tu aies en tête, tu peux compter sur moi. Appelle-moi et je serai là dans la seconde.
— Je regrette de te mêler à cette histoire.
La vie d’Emma est liée à la sienne. Je comprendrais son refus et en même temps, sans lui, sans cet effet de surprise, je risque bien de perdre ma compagne.
— Tu deviens sentimental, Sandalphon. Ma femme ne risque rien. Tu oublies que mes blessures ne se répercutent pas sur elle. Seul l’inverse est valable.
Exact. Cela me rassure. Un peu.
— Si la situation tourne mal, éclipse-toi.
— Ne sois pas défaitiste et concentre-toi. Tu as ta femme à ramener à la maison.
La petite embarcation de Surya saute sur les vagues au-dessus de ma
tête. J’ai pensé un instant à arriver par les airs. Malheureusement, la nuit est relativement claire et j’aurais été rapidement repéré. Je nage donc aussi vite que possible pour ne pas me faire distancer, ce qui me demande peu d’effort. Ce baiser a eu des effets sur mes compétences. J’ai de nouveau gagné en énergie, en vitesse, et je sens mes ailes appuyer entre mes omoplates. Je retrouve avec délice cette sensation de pleins pouvoirs légèrement grisante qui était mienne à la grande époque, lorsque les voyages entre la terre et les Portes de Lumière n’étaient pas encore devenus impossibles.
— Sandalphon, concentre-toi ! Tu t’éparpilles et ce n’est vraiment pas le moment.
— Dans ce cas, tais-toi !
Communiquer avec mon frère tout en nageant sous l’eau et surveillant Surya est compliqué. J’ai le sentiment que mon esprit est un instant coupé en trois, ce qui n’est pas l’idéal. Zadkiel se met donc en retrait et je rassemble mes idées à l’essentiel : protéger ma compagne une bonne fois pour toutes. J’espère que ma femme a saisi la finalité de cette soirée. Son patron ne s’en sortira certainement pas vivant. Sans compter qu’elle va me voir dans ma forme la plus pure. Je souhaite qu’elle continue à avoir confiance en moi après ce soir, mais rien n’est moins sûr. Elle a eu beaucoup de mal à admettre le meurtre d’Oka sans même y avoir assisté alors là…
Le bateau ralentit sa course et je fais de même jusqu’à apercevoir une
autre coque à proximité. Il s’agit d’un vaisseau plus grand, sans conteste. Je dois monter à bord le plus vite possible, avant que Surya soit réellement en mauvaise posture. La savoir face à celui qui a décidé de l’éliminer menace de me rendre fou. Toutefois, ma compagne m’a assuré que le boss aime s’entendre parler, qu’il ne résisterait pas à un dernier exposé de son génie et de sa supériorité par rapport à elle. Si elle s’est trompée, elle sera abattue avant même que je puisse intervenir. Je croise donc les doigts tout en remontant silencieusement à la surface, ne créant pas le moindre clapotis. L’embarcation est encore plus grande que je le soupçonnais. Pour diriger un engin pareil, il y a forcément du personnel, ce qui rajoute une difficulté de se faufiler à bord discrètement. Je cherche une prise sur cette coque trop lisse, nageant avec la tête hors de l’eau pour écouter les sons environnants. Je n’entends qu’une seule voix, un homme, qui semble faire un monologue, comme s’il récitait une pièce de théâtre. Au moins une chose qui se déroule comme prévu. Pourvu que la suite soit à l’identique. La conversation se poursuivant sur le pont supérieur, je tente ma chance au pont inférieur. Un jet ski est accroché au bastingage. Il sera parfait pour me servir d’appui. Je me hisse à la force des bras, m’aplatissant au maximum sur la selle de l’engin.
Je retiens ma respiration au bruit de pas qui résonne tout près. Un coup
d’œil m’indique qu’il s’agit d’un homme armé. Je déteste les armes à feu. Elles sont plus rapides que moi. Je récupère une lame dans la sacoche accrochée à ma cuisse. Il faut intervenir vite et sans bruit. Je lance mon projectile qui atteint sa cible en plein dans la carotide, à la plus grande surprise du malfrat. Ses yeux s’écarquillent, ses mains se portent à sa gorge sans qu’il puisse émettre le moindre son, le moindre cri. Sautant sur le pont, je le réceptionne juste avant qu’il s’écroule, le déposant en douceur sur le parquet.
— Zadkiel, j’y suis.
Le souci le plus important de mon frère est de ne jamais savoir où il débarque et surtout, au milieu de quoi. Nous avons donc convenu que je montais en premier, en repérage. Il aurait été dommageable qu'il apparaisse pile devant un ennemi. Il se matérialise à quelques centimètres de moi, un grand sourire aux lèvres. Cette partie de lui se délecte de ce qu’il se prépare. Ce double n’a jamais eu ma préférence. Pourtant, en cet instant, je ne pourrais être plus ravi de le voir.
— Sans bruit, Zadkiel.
— Je serai aussi silencieux qu’une tombe.
Au-dessus de nous, le monologue se poursuit et je perçois les sanglots
étouffés de ma compagne. Sa tristesse me noue l’estomac. J’entends également quelqu’un se débattre, des borborygmes entravés. Je suppose que Susilo est bâillonné. Au moins, il est en vie.
— Je prends à droite.
L’archange du gémeau hoche la tête et part vers la gauche. J’avance donc vers la droite avec prudence, ma lame en main prête à fuser. J’abats deux adversaires sans leur laisser le temps de se servir de leur mitraillette. Apparemment, le patron ne s’attendait pas à ce que Surya vienne seule. Il se doutait que quelqu’un serait là pour assurer ses arrières. Toutefois, il m’avait clairement sous-estimé. Mon cœur s’arrête au moment où des grésillements retentissent sur l’épaule d’un des hommes.
— Sutan, réponds.
Le dénommé Sutan n’est plus en mesure de discuter et son silence va déclencher l’alarme.
— Sutan ?
Merde ! Ce n’était pas prévu.
— Zadkiel, nous sommes repérés.
— Dans ce cas, protège ta compagne. Je m’occupe du reste.
Je ne lui pose aucune question et m’exécute. Déployant mes ailes, je m’élance dans les airs pour monter sur le pont supérieur sans avoir à rejoindre l’escalier. J’arrive au moment où un homme balance Susilo sur le côté sans retenue avant de pointer son arme sur la tête de ma femme. Je ne réfléchis pas. Je me jette sur elle sans ménagement, l’entraînant dans ma chute à l’instant où le premier coup de feu retentit, suivi de deux autres. Tout mon corps et mes ailes enroulées autour de Surya, j’attends simplement que tout soit terminé. Je connais Zadkiel, cette part sombre de lui. Il va faire le ménage.
Le silence bourdonne à mes oreilles avec puissance, à moins que ce
soit les mouvements de Surya contre moi qui me perturbe. Elle tente visiblement de se dégager et je m’abstiens de la lâcher. Pas maintenant, pas trop tôt.
— Sandalphon, je dois rejoindre mon frère.
Je forme un véritable cocon autour d’elle et je refuse d’ouvrir mes ailes pour le moment. Elles sont une barrière infranchissable pour tout projectile.
— Mon frère, c’est terminé.
Zadkiel… Je ferme un instant les yeux, retrouvant un semblant de respiration avant de perdre de nouveau mon souffle.
— Sandalphon…
Surya sanglote et je ne peux le supporter. Je la libère à contrecœur, allant à l’inverse de mon instinct qui me hurle de la garder dans mes bras.
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