Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 15 sur 27

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Le poisson (French Edition)

Chapitre 15

Surya

J’ai rêvé. Il n’y a pas d’autres explications à ce que j’ai vu et vécu sous

l’eau. Non, il n’y en a vraiment pas de plus plausible. Sandalphon en homme-poisson ? N’importe quoi ! Oka m’a peut-être droguée à mon insu ? Hum, je m’en serais aperçue. Je n’ai rien bu et rien mangé venant de lui. De toute manière, il ne m’a rien proposé.

— Tu as raison de t’inquiéter, Surya. Le boss ne va pas être content.

Quoi encore ? J’ai fait tout ce qu’ils m’ont demandé. Même avec l’esprit qui débloque, j’ai fait mon boulot. Avec de l’aide ? Peut-être, peut-être pas. Je ne suis plus certaine de rien, à vrai dire.

— J’ai plus de poissons qu’il n’en fallait.

— C’est vrai, mais tu as perdu la bouteille de cyanure.

Si je n’avais lâché que ça ! J’ai bien failli mourir ce soir. J’aurais pu me noyer si Sandalphon n’avait pas récupéré mon oxygène. Ça aussi, l’aurais-je rêvé ? Non… Je sens encore la brûlure de l’eau dans mes poumons et l’angoisse qui m’a envahie lorsque j’ai bu la tasse.

— C’était un accident. Un poisson m’a frôlée et…

— Garde tes explications pour le patron. Tu verras avec lui.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Aucune idée. Toutefois, je sais qu’Oka ne bouge pas le petit doigt sans la permission du boss. Il est un peu plus haut dans la chaîne que moi, mais au fond, il n’est rien de plus qu’une marionnette, un peu à mon image. Sans nous, le patron n’est plus rien, mais sans lui, nous sommes finis. C’est un lien complexe difficile à rompre et pourtant, je le souhaite de plus en plus.

Oka ne m’a pas ramenée directement chez moi. Cette nuit, je dois

visiblement livrer moi-même ma pêche. L’immense maison est silencieuse alors que nous nous rendons vers le sous-sol. J’ignorais qu’elle en possédait un, mais c’est logique. Tous les poissons que je prélève doivent être mis dans un aquarium en attendant leur transport vers… je ne sais où. Je ne me suis jamais posé la question. Ce ne sont pas des poissons comestibles donc vers des aquariums de tourisme ou de riches collectionneurs amateurs d’exotisme, je suppose. En tout cas, je suis ébahie par la quantité de bacs face à moi. Il y en a des dizaines avec toutes sortes d’espèces de poissons qui nagent, pour les plus chanceux. Quelques spécimens flottent misérablement à la surface, morts.

— Vous voilà enfin. Le boulot a été fait ?

Oka hoche la tête tout en commençant les transferts des poches en plastique vers des aquariums disponibles.

— Bien, bien. Tu vois quand tu veux, Surya.

Je garde la bouche close. Jamais je ne viens jusqu’ici. Pourquoi aujourd’hui ?

— Elle a perdu le cyanure.

— Hum. Je vais en recommander.

Je me tends instantanément. Il accepte bien trop facilement cette erreur ; or le patron n’est ni tolérant ni bienveillant.

— J’ai un souci plus épineux à aborder.

Je me mets aussitôt sur la défensive.

— Je n’ai rien fait et je n’ai parlé à personne.

— Oh, tu mens. Il paraît que tu as un nouvel ami.

Je déglutis, gardant le silence.

— Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète, à moins qu’il soit mêlé à mes affaires.

Le patron tourne autour de moi, les mains croisées dans le dos.

— Vois-tu, nos commanditaires apprécient l’anonymat. Ils ont une réputation à tenir et des règles à respecter dans leur pays.

Je l’écoute, n’ayant aucune idée où il souhaite en arriver.

— Malheureusement, le dirigeant d’un aquarium en Allemagne vient d’être arrêté, tout comme un autre basé en France.

Ainsi, les spécimens partent vers l’étranger. Je n’en suis pas vraiment étonnée. La reproduction des poissons exotiques est extrêmement complexe. Il est bien plus facile de les importer, même si c’est illégal.

— Je ne suis au courant de rien. Je ne savais même pas où étaient envoyés les poissons.

— Peut-être que oui, peut-être que non. Ou peut-être que tu as ouvert ta grande bouche avec l’étranger et qu’il est là pour me faire plonger.

Je secoue la tête tout en reculant.

— Non. Sand est juste un musicien.

Il n’est pas un espion. Oh, il sait des choses et il est encore plus spécial que j’aurais pu l’imaginer, mais il n’est pas un espion et j’ai atterri sur sa plage par hasard. Quand les ennuis ont commencé, je ne le connaissais même pas.

— Tu en es certaine ? Après tout, tu n’es pas la plus douée pour évaluer l’intention des gens.

— C’est ce qu’il m’a dit et je n’ai aucune raison d’en douter. Mais je le connais à peine.

— Comment vous êtes-vous rencontrés ?

— Il était sur la plage le soir où Oka m’a laissé tomber.

J’aurais dû réfléchir avant de parler. Je sais, à la seconde où les mots se déversent de ma bouche, que le patron va mal interpréter mes paroles. Je m’empresse donc de préciser.

— Il ne nous surveillait pas. Il habite sur la plage où je suis sortie de l’eau. Il m’a entendue et il est venu voir si quelqu’un avait besoin d’aide.

Oka ne rate pas l’occasion de rajouter son grain de sel.

— Bien sûr. C’est un bon samaritain. Et ensuite, il est allé chez toi.

— Il voulait s’assurer que je m’en étais remise. Il est juste gentil !

Hausser le ton n’est pas une bonne idée. Le patron n’apprécie pas les éclats de voix autre que les siens.

— Oka, raccompagne-la chez elle.

L’intéressé s’exécute, mécontent. Il espérait sans doute me punir. À vrai dire, je m’y attendais aussi, mais le boss se montre magnanime. Je grimpe dans la voiture avant qu’il change d’avis, pressée de rentrer chez moi pour réfléchir à tout ça. J’ai de quoi penser pour au moins une année entière !

Susilo est une nouvelle fois dans mon lit. J’ai le sentiment que cela le

rassure. Cette fois, je le secoue franchement jusqu’à ce qu’il ouvre un œil.

— Va te coucher. Il te reste encore quelques heures de sommeil.

— Tu vas bien ?

— Oui. J’ai juste besoin de dormir. J’ai l’impression que des tambours ont très envie de résonner sous mon crâne.

J’ai commencé à éprouver une pression dans ma tête juste après ma semi-noyade et le phénomène s’est amplifié quand le patron me tournait autour, mais j’avais mis l’évènement sur le compte du stress et de mon trop-plein de questions. À présent, même si les interrogations sur Sandalphon sont toujours là, je me sens en sécurité chez moi. Pourtant, le tambourinement s’accentue à m’en donner la nausée.

— Couche-toi. Je vais dans mon lit. Crie si tu as besoin de quelque chose.

— Ne t’en fais pas pour moi. Je vais dormir et à mon réveil, je suis sûre que je me sentirai mieux.

Mon frère hoche la tête tout en bâillant puis regagne sa chambre pour me rendre mon lit. Je m’écroule sur ma couche et malgré toutes les idées qui demandent à envahir mon esprit, je sombre dans un sommeil douloureux.

Je gémis avant même d’ouvrir les yeux. Quelqu’un me fracasse le

crâne à coups de marteau, il n’y a pas d’autres explications. J’ai la nausée au bord des lèvres, mon cœur court visiblement un sprint et j’ai une douleur à la poitrine qui m’empêche de prendre de grandes inspirations, rendant ma respiration haletante et superficielle. Je voudrais hurler, mais j’en suis tout bonnement incapable. Je manque d’air. Malgré la transpiration qui me colle à la peau et la nécessité de rester au lit, je tente de me lever. Grave erreur. Je tangue sur mes pieds. Je n’ai pas le moindre équilibre. Des vertiges me submergent, je m’effondre en partie sur mon lit, en partie sur le sol dur qui n’amortit en rien ma chute. La douleur fuse dans mes membres déjà douloureux à la base, me tirant un couinement sans nom.

— Surya ?

Le bruit a attiré l’attention de Susilo qui passe la tête à travers la porte.

— SURYA !

En une seconde, mon frère est à mes côtés, me soulevant par les aisselles pour me remettre sur ma couche.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

Parler m’est difficile. Pour lui annoncer quoi de toute manière ?

— Je vais chercher un médecin.

Je peine à saisir son poignet. Je souhaite le retenir, mais je suis tout juste capable de poser simplement mes doigts sur lui, manquant de force pour le tenir réellement.

— Pas d’argent.

Et comme je ne suis pas salariée, je n’ai pas accès au BPJS

kesehatan[3].

— Tu as besoin de soin, Surya. Tu ne vas vraiment pas bien. Que s’est-il passé cette nuit ?

Rien de particulier. J’ai failli me noyer et j’ai eu mal à la tête, mais ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. J’ai simplement eu peur en ingurgitant de l’eau… De l’eau et du cyanure. J’avais déjà pulvérisé le cyanure quand j’ai avalé de l’eau. Oh, mon Dieu, je vais mourir en paiement de mes erreurs…

— Surya, reste avec moi !

La baffe qui me cingle la joue a le mérite de me faire rouvrir les yeux.

— Ne t’endors pas et explique-moi.

— Du cyanure.

— Tu as avalé du cyanure ? En pêchant ?

Je hoche la tête, une larme solitaire dévalant ma pommette.

— Tu dois aller à l’hôpital.

— Pas d’argent.

Mon Dieu, je vais mourir comme tant d’Indonésiens parce que je n’ai pas les moyens de me soigner. Jamais le boss ne m’aidera. Au contraire, il sera trop heureux d’être débarrassé de moi sans même avoir à lever le petit doigt. Je vais abandonner Susilo alors que j’avais promis de m’occuper de lui jusqu’à ce qu’il soit en âge de travailler. J’ai échoué. Je vais manquer à mon devoir…

— Et ton ami ? Celui qui t’a donné du poisson ? Il pourrait t’aider ?

— Sandalphon.

Il m’a assuré que je pouvais venir le voir en cas de besoin. Il a insisté. Et cette nuit… Je suis empoisonnée au cyanure. J’ai pu avoir des hallucinations, sauf que j’ai bu la tasse après l’avoir aperçu.

J’ai du mal à réfléchir. Ma tête est prise dans un étau qui menace de la

faire exploser. Ma gorge et ma bouche sont irritées, rendant difficile le fait de s’exprimer. Et je suis fatiguée, tellement fatiguée.

— Surya, est-ce qu’il t’aiderait ? Il a de l’argent ?

Susilo me secoue dans tous les sens et j’ai l’impression que mon cerveau se cogne contre ma boîte crânienne.

— Surya, réponds-moi !

— Je ne sais pas.

Je dois faire une pause entre chaque mot pour ne pas m’étouffer.

— Peut-être.

— D’accord. Dis-moi où le trouver. Je vais aller le chercher.

Je mets un temps fou à lui expliquer le chemin, pas parce qu’il est compliqué ou que je ne m’en souviens plus, mais parce que j’ai de plus en plus de mal à respirer et qu’il est difficile de rester éveillée.

— Je ne peux pas te laisser seule…

Susilo est tiraillé. Il ne peut pas se dédoubler.

— Vas-y. Je bouge pas.

Ma tentative d’humour tombe à plat, même pour moi.

— Accroche-toi, Surya. Je reviens vite. Je vais prendre la mobylette de Basuki.

L’ancien du village lui prêtera sans poser de question. C’est une bonne idée. Susilo m’embrasse la paume de la main.

— Tiens bon, grande sœur.

Il part en galopant, créant un courant d’air appréciable avant que le silence ne m’enveloppe. Je lutte contre le sommeil qui m’attire inexorablement. Je fais mon possible pour garder les yeux ouverts. Longtemps. Enfin, je crois. Toutefois, je sens l’instant où je perds le combat, pour mon plus grand regret.

 

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