Le poisson (French Edition)
Chapitre 4
Sandalphon
La soirée a été longue. La fatigue s’abat sur moi par vague et une seule
chose me tarde: regagner mon lit pour m’octroyer plusieurs heures de sommeil. Toutefois, je commence d’abord par raccompagner Ainur, comme promis. Alors que je suis arrêté devant son appartement depuis quelques minutes, elle reste derrière moi, ses mains sur ma taille. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule, interrogatif. Elle n’a tout de même pas pu s’endormir sur le scooter !
— Tu vas bien ?
Comme si ma phrase lui avait fait réaliser que nous sommes arrivés, elle ôte son casque avant d’enjamber l’engin pour en descendre.
— Je m’inquiète pour toi.
J’en demeure sans voix. Littéralement. Si j’apprécie la solitude et me perds régulièrement dans les méandres de mon esprit, je ne suis pas pour autant asocial. J’aime discuter et m’exprimer. Pourtant, face à mon amie, je n’ai tout simplement pas les mots.
— Tu es souvent ailleurs, Sand, et j’ai l’impression que tu ne vis réellement que lorsque tu chantes. Et quand tu nages, mais aux dernières nouvelles, tu n’es pas un poisson. Tu ne peux pas passer ta vie dans l’eau, en solitaire.
Oh, je suis un poisson par bien des aspects, sauf que je ne peux pas l’en informer. De toute façon, elle ne me croirait pas. Sans toute considération pour le surnaturel ou autre, Ainur est protestante, comme plus de soixante pour cent de la population au nord de Sulawesi. Alors que la grande majorité des Indonésiens est musulmane, ce n’est pas le cas sur ce petit bout d’île, comme à Bali, du reste. Or, les protestants, s’ils connaissent l’existence des anges — bien qu’ils soient morts, mais les mythes demeurent — et des archanges, ils ne les prient jamais. Pour eux, personne n’est plus important que Dieu et il est donc futile, voire blasphématoire, de vénérer quelqu’un d’autre. Avouer la vérité à Ainur reviendrait à lui demander de remettre en cause ses croyances. Jamais je ne lui imposerais une telle épreuve, elle qui est si pratiquante.
Je force par conséquent un sourire sur mes lèvres alors que je n’ai
qu’une envie : partir pour ne pas avoir à faire semblant.
— Je suis parfaitement satisfait de mon sort, Ainur.
Elle secoue la tête tristement, ses longues mèches noires s’affolant autour de son visage.
— Je te connais. J’ai appris à te déchiffrer. Je t’ai observé, tu sais. Tu n’es pas comme tous les étrangers qui viennent s’installer ici. Eux, ils cherchent un paradis où il est facile de gagner de l’argent.
Effectivement, l’Indonésie est en plein essor. S’il n’est pas toujours aisé de s’y établir sans acheter quelques personnes au passage, il n’est absolument pas difficile d’y travailler sans être déclaré. De mon côté, j’ai la chance d’avoir un frère qui a réglé toutes les formalités à distance grâce à son clavier.
— Toi, Sand, tu cherches une sorte… de rédemption. Tu ne trouveras rien de ressemblant à Sulawesi pour la simple raison que tu n’as rien à te faire pardonner. Tu es un homme bien. N’importe quelle personne qui passe quelques minutes avec toi est apte à s’en apercevoir.
Je suis profondément mal à l’aise sous son attention et également un brin perdu. Cherché-je réellement une rédemption ?
Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir quelque chose à absoudre.
J’aime aider les gens et leur apporter de la légèreté à travers mes chansons. C’est le moins que je puisse faire après avoir abandonné ce monde à sa perte. Je me mords la langue au moment où ces pensées me traversent l’esprit.
— Je suis éreinté, Ainur.
— Nous en reparlerons, Sand. Je n’ai pas l’intention de capituler face à la solitude dans laquelle tu t’enfermes.
J’opine du menton tout en sachant d’avance que je fuirai cette confrontation. Je ne peux pas laisser tomber mon groupe au bar, mais je suis un adulte. Je suis tout à fait en droit d’éviter les réunions ou sorties de tout ordre en dehors des heures de travail pour ne pas avoir à aborder la question épineuse que mon amie vient de soulever.
Le retour jusqu’à ma plage escarpée se déroule dans un état second.
Après avoir rangé mon scooter entre deux falaises qui me servent de garage naturel, je progresse sur le chemin étroit et accidenté qui mène jusqu’à ma hutte. Je redresse la tête au bruit d’une véritable course sur l’océan. Je repère alors deux bateaux à moteur, deux hors-bord d’après la forme, qui se poursuivent à vive allure. Le premier file à toute vitesse sans la moindre lumière à son bord, sans doute pour se fondre dans l’obscurité tandis que le second braque un projecteur sur sa cible. À cette distance, difficile de dire combien de personnes sont à bord des embarcations et encore plus de lire quoi que ce soit sur les coques. Au milieu du silence de la nuit, le bruit des moteurs me semble assourdissant alors même que l’action se déroule loin de la côte, à plusieurs centaines de mètres. Les bateaux finissent par disparaître au loin et je fixe l’horizon, à l’affût de la moindre variation à la surface de l’eau. Comme si je pouvais distinguer quoi que ce soit ! Je n’ai jamais été nyctalope ! La plupart des poissons dorment la nuit et je ne fais pas exception ! Je n’y vois strictement rien dans le noir et ce n’est pas la lune qui se reflète sur la surface qui m’aidera à observer quoi que ce soit. Autant aller me coucher. Quoi qu’il se soit produit ici ce soir, c’est terminé. À la vitesse avec laquelle les bateaux avançaient, ils sont déjà loin.
Je m’allonge dans mon hamac, persuadé de sombrer dans la seconde.
Pourtant, plusieurs dizaines de minutes plus tard, je continue de chercher un repos qui se refuse à moi. Les paroles d’Ainur, puis mes pensées tournent en boucle dans ma tête. C’est agaçant à souhait ! Il est déjà rare pour un archange d’être réellement seul puisque l’on perçoit en permanence la présence de nos frères en nous alors, si en plus, je me torture tout seul !
— Je connais ce sentiment de culpabilité. Si tu souhaites en discuter, je suis ton homme.
Raguel. Mon frère est plus puissant que jamais depuis qu’il a sauvé sa compagne des mains du gouvernement russe.
— Ne devrais-tu pas dormir ?
— Tu oublies le décalage horaire, mon frère. Il va tout juste être l’heure de se coucher au Mali.
Tandis qu’en Indonésie, la nuit est déjà bien entamée.
— Explique-moi ce qui te perturbe, Sandalphon. Je pourrais peut-être t’aider à faire le point.
— J’en doute.
— Il est vrai que je n’ai pas vraiment brillé par mes actions, mais je reste un archange.
L’archange du Sagittaire s’accuse d’avoir mis la Russie à feu et à sang. Bien que je n’aie pas suivi toute l’histoire, je suis certain d’une chose : les humains sont responsables de leur propre destin. Nous ne sommes que des guides. S’ils refusent de nous entendre ou même d’adapter nos conseils, nous n’y pouvons rien. Mon frère leur a simplement montré la voie et il s’avère que de nombreux Russes pensaient comme lui. Ils se sont rebellés, ils ont arrêté de se taire face à la corruption et au racisme qui sévissent depuis trop longtemps dans leur pays. Le reste ne dépend plus de Raguel, mais bien de ces gens.
— Tu es un excellent archange. Tu as mené ta mission à bien, même si la situation n’a pas tourné comme tu l’aurais souhaité. Parfois, les conflits sont inévitables.
— Peut-être, mais nous ne sommes pas là pour parler de moi.
— Justement, tu n’es pas vraiment là.
— Tu esquives, Sandalphon.
Un peu, oui.
— Je voudrais aider tous les gens dans le besoin que je croise, seulement, je ne suis qu’une simple muse. Je ne peux pas soulager toute la misère du monde.
Et pourtant, ce n’est pas ce qu’il manque dans ce pays. La grande majorité des Indonésiens vit sous le seuil de pauvreté. Malgré tout, ils ne se plaignent jamais et sourient en permanence. C’est probablement ce qui m’a touché le plus lorsque j’ai débarqué sur cette île.
— Tu fais de ton mieux et c’est parfait ainsi. Jophiel me rappelle sans cesse que nous sommes douze. Ce n’est pas l’un d’entre nous qui a les capacités de sauver le monde, mais nous douze, tous ensemble.
Je comprends le raisonnement et, instantanément, je le trouve faussé.
— Vingt-quatre.
— Quoi ?
— Nous sauverons les humains à vingt-quatre. Sans nos moitiés humaines, nous ne sommes rien.
Je ressens son sourire à travers le lien et je sais, sans le moindre doute, qu’il est en train de poser un regard amoureux sur sa compagne Malia
— Tu as raison. Tu vois, tu n’as aucun souci à te faire. Nous sommes nombreux et ensemble, nous y parviendrons.
— Merci, Raguel.
J’avais besoin d’entendre ce rappel que je commençais à oublier en désespoir de cause.
— Je t’en prie, Sandalphon. Cesse de te tourmenter. Ton tour viendra d’agir. Elle te tombera dessus le jour où tu t’y attendras le moins et ta compagne sera en tout point parfaite pour toi.
Mon cœur s’accélère d’imaginer à quoi cette femme pourrait ressembler et je finis par m’endormir en formant une silhouette floue, sans réel visage ni forme.
Je suis réveillé en sursaut par une variation dans le ressac des vagues.
Je connais par cœur la musique que crée le va-et-vient de l’océan sur le sable. C’est une mélodie qui me berce depuis des décennies. Mon palpitant est pour ainsi dire synchronisé à ce rythme régulier, lent et paisible. La plus petite divergence perturbe mon sommeil, comme en cet instant. Sans bouger, j’écoute les bruits extérieurs qui me parviennent sans mal. Mon habitation n’a pas la moindre isolation phonique. Elle n’est pas construite dans le but de me couper du dehors, mais uniquement pour m’abriter de la pluie qui tombe en abondance durant plusieurs mois de l’année. Je cligne plusieurs fois des paupières, fixant mon regard dans le vide, tout en tendant l’oreille. Au début, je ne distingue rien de particulier. Les vagues ont repris leur mouvement sans rencontrer d’obstacle, les oiseaux piaillent au loin, cachés dans des niches de la montagne. Puis soudain, je l’entends. Une respiration hachée, laborieuse, suivie d’une quinte de toux. Je me redresse dans le noir, prenant garde à ne pas chavirer dans mon couchage.
J’hésite à me lever. Raguel affirme que je ne peux pas, ne dois pas,
sauver tout le monde. Ainur l’a également insinué. Toutefois, lorsque je discerne de faibles sanglots qui remuent jusqu’au tréfonds de mon âme, je craque. Je bascule les jambes sur le côté et enfile mon pantalon en silence. J’ai beau habiter sur une plage, je connais sur le bout des doigts les coutumes de ce pays. On ne se présente pas à quelqu’un en caleçon. Ce serait très mal perçu. Le sable engloutit mes pas tandis que j’avance vers le rivage sans faire le moindre bruit. Au premier abord, je ne vois strictement rien. Puis, en approchant encore, je devine un corps couché par terre. Si je ne distinguais pas les pleurs et la respiration sifflante, je pourrais croire la personne décédée tant elle se tient immobile, d’une inertie étrange, un peu comme sa présence en ce lieu, à cette heure.
— J’ai réussi…
Sa voix est enrouée, pâteuse, difficile à déchiffrer.
— Avez-vous besoin d’aide ?
Dès que la personne m’entend, sa respiration se coupe et elle se recroqueville sur elle-même, se protégeant la tête.
— Je ne te veux aucun mal. Que fais-tu ici ? Tu es tombé d’un bateau ?
Quelques agences proposent des mini croisières pour découvrir la multitude d’îles qui composent l’Indonésie. Aucune ne passe par ici, mais avec le courant, la dérive et la panique, tout est possible.
La personne se détend légèrement, très légèrement, tout en s’asseyant.
Je devine alors une poitrine de laquelle je m’efforce de détourner les yeux. Ce n’est pas le moment de s’intéresser pour la première fois à une femme.
— Je vais y aller.
Elle prend appui sur ses mains pour se lever, mais ne fait pas plus d’un pas avant de tituber dangereusement. Je tends les bras devant moi par réflexe pour l’aider à se stabiliser et elle saute sur le côté comme si je l’avais giflée, mais pas avant que le bout de mes doigts effleure son épiderme. Une puissante décharge électrique me remonte la main pour se loger directement dans le centre de mon âme. Je cligne plusieurs fois des paupières pour refaire le point. Je peine à saisir ce qu’il vient de se passer, que la jeune femme s’enfuit déjà. Elle n’est pas bien rapide. Sa respiration n’est toujours pas revenue à la normale et elle demeure instable sur ses jambes.
— Ne pars pas. Je veux t’aider.
Elle part d’un rire hystérique tout en tripotant quelque chose à sa hanche. Mon regard tombe alors sur l’objet que je n’avais pas remarqué et qui remet en cause toutes mes convictions : un filet à poissons. Cette femme est une trafiquante de poissons exotiques comme il en existe trop sur l’île. Tandis que je demeure planté là, estomaqué, elle en profite pour disparaître dans la nuit.
OceanofPDF.com