Le poisson (French Edition)

Virginie T. · Chapitre 16 sur 27

Pages du PDF

Le poisson (French Edition)

Chapitre 16

Sandalphon

Le retour a été plus pénible que prévu, plus long aussi, et la surprise

qui m’attendait sur la plage a été des plus désagréables. Moi qui espérais avoir la visite de Surya, je suis finalement tombé sur Oka. L’homme de main était en train de mettre le feu à ma cabane. J’ai aperçu les flammes de loin, ainsi que le panache de fumée qui emportait dans son sillage plusieurs années de ma vie. Il n’y avait rien de précieux à l’intérieur, mais c’était chez moi et je m’y plaisais. Je suis donc éreinté et énervé lorsque je sors de l’eau, paré à affronter cet homme qui m’a rebuté dès notre rencontre.

— Je peux savoir ce que je vous ai fait ?

Oka se retourne, un sourire satisfait aux lèvres.

— Ha, le fameux Sand. C’est juste un avertissement amical pour te demander gentiment de rentrer dans ton pays.

— Comme je te l’ai déjà dit, je suis indonésien. C’est chez moi, ici.

L’homme de main perd de sa bonne humeur.

— Tu vas prendre tes distances avec Surya et quitter Sulawesi. L’Indonésie regorge d’îles. Changes-en !

— Hors de question.

Il s’approche alors de moi et je me campe sur mes jambes, les pieds solidement ancrés dans le sable.

— Je crois qu’on ne s’est pas bien compris. Soit tu dégages du paysage, soit tu serviras de nourriture aux poissons.

Ainsi, c’est leur façon de régler leur problème. Ça me va. Je ne suis pas pour la violence, mais j’ai dans l’idée qu’il ne me laissera pas d’autres choix.

Son poing qui fuse vers ma mâchoire me donne raison. Cependant, je

ne suis pas assez vif pour l’éviter et accuse le choc en grognant. La léthargie qui m’a saisi sous l’eau est toujours présente, même si elle est moindre. Je dois anticiper. J’étudie donc chacun de ses gestes, l’immense brasier derrière m'y aidant. Je parviens à esquiver le second coup qui m’aurait soufflé à l’estomac et exploite sa surprise pour le pousser sur le côté. En raison du sable meuble, Oka perd l’équilibre et j’en profite pour lui couper les jambes d’une balayette. Je n’ai toutefois pas le temps de me réjouir de le voir se tortiller au sol. Oka sort d’un étui dans son dos un couteau dont la lame brille à la lueur des flammes.

— Puisque tu as fait ton choix.

Il s’amuse avec son arme blanche, la changeant de main plusieurs fois.

— Je prendrai soin de Surya pour toi.

Sa menace ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. À présent, en plus de me battre pour ma survie, je combats pour celle de ma destinée. Il ne touchera pas à un seul cheveu de sa tête. Plutôt que d’attendre qu’il vienne à moi, je fonce tête baissée, rentrant la tête dans les épaules comme aimait tant le faire Ariel à une époque. Elle n’est pas l’archange du bélier pour rien. Je le frappe en plein dans l’estomac, lui coupant le souffle au passage. Oka ne se laisse pas abattre pour autant, m’entaillant méchamment le bras de son couteau.

— Tu vas crever et Surya te suivra bientôt. Inutile de résister.

Je ne suis pas du genre à m’exprimer pour ne rien dire. De toute façon, cet homme ne mérite pas que je gaspille ma salive pour lui. Je préfère demeurer concentré sur mon objectif : le mettre hors d’état de nuire. Nous échangeons plusieurs coups, moi à mains nues et lui avec le manche de son arme, faute de pouvoir me planter avec la lame. Nous transpirons sous la chaleur qui se dégage de ma cabane en feu, notre peau colle en raison des traces de sang qui nous maculent, et nos respirations sont sifflantes, erratiques sous l’effort. Je n’ai pas encore retrouvé toute ma puissance d’archange. Je ne pensais pas que cela me demanderait autant de temps pour le mettre KO.

— Cette fois, tu es à moi.

Oka a réussi à prendre le dessus, me surplombant désormais, une main sur ma gorge et l’autre bras levé, prêt à abattre sa lame pour m’octroyer le coup fatal. Juste avant de perdre la vie, je lui jette du sable en plein visage. Perturbé dans son mouvement, il lâche son arme pour se frotter les yeux et j’en profite pour m’en saisir. Sans la moindre hésitation, je tranche d’un coup sec sa carotide. Le sang gicle partout, y compris sur mon visage, et je bascule sur le côté pour le dégager de moi. Je reste un instant allongé sur le dos, retrouvant péniblement ma respiration et réfléchissant à la suite. J’ai tué Oka. Outre le fait que j’ai pris une vie, je me suis surtout mis à dos le commanditaire qui souhaitait mon départ. Je suis dans la merde jusqu’au cou.

Maintenant que je me sens un peu mieux, je dois nettoyer. Comment

faire disparaître un corps ? En le balançant à la flotte ? Son idée de se faire manger par les poissons n’est pas pour me déplaire, mais si je ne veux pas que des touristes tombent sur lui, je dois l’emmener au large et le lester pour qu’il reste au fond. Un coup d’œil vers ma cabane m’apprend que je n’ai rien à en récupérer. Seule la douche a réchappé au brasier, ainsi que mon fil à linge, même si ma dernière lessive doit sentir la fumée. Je décroche mes affaires et utilise la sangle pour l’attacher à un pied d’Oka. Je le roule ensuite jusqu’à l’océan et c’est parti pour une seconde baignade, bien moins plaisante cette fois-ci.

Lorsque je regagne de nouveau le rivage, le soleil pointe déjà à

l’horizon et je n’ai toujours pas eu l’occasion de dormir. Le sel a cautérisé mes plaies et j’ai enterré profondément mes vêtements souillés avant d’en passer des propres. Je me couche à même le sable, bien décidé à prendre quelques heures de repos avant de me mettre à la fabrication d’une nouvelle cabane. Remarque, c’est un mal pour un bien. J’en construirai une plus grande, pouvant accueillir une compagne et son frère. Je m’endors le sourire aux lèvres en songeant à Surya, vivant avec moi.

— Il y a quelqu’un ?

Je m’éveille à la voix forte d’un homme.

— Sandalphon ?

Non, pas d’un homme. Le timbre est encore jeune. Un ado, peut-être ? Un ado qui connaît mon nom complet ? Impossible. Je ne le donne jamais. Sur l’île, il n’y a que Surya qui le sache. Je me redresse tel un ressort en songeant qu’il doit s’agir de son frère. S’il est ici, seul, c’est qu’il y a un souci.

— Par ici !

Le jeune homme court vers moi et je ne peux que remarquer ses ressemblances avec sa sœur. Les mêmes yeux, les mêmes cheveux et les mêmes expressions du visage.

— Surya a besoin d’aide.

Je m’élance en direction de la route sans hésitation.

— Pourquoi ? Oka est venu la voir ?

— Non.

Ouf ! Je n’ai même pas pensé que cet homme avait pu lui faire du mal avant de s’en prendre à moi.

— Elle est malade. Empoisonnement au cyanure.

Le produit dans l’eau, celui qui m’a ralenti. Je l’ai enfin évacué, mais je ne suis pas humain. Surya en a bu…

Quitte à avoir tué Oka, autant profité de sa voiture, surtout s’il faut

transporter Surya à l’hôpital. Les clés toujours sur le contact, je démarre le moteur.

— Grimpe !

— On ne devrait pas. Oka va nous le faire payer.

— Ça ne risque pas. Dépêche-toi ou je pars sans toi.

Il se décide aussitôt et monte, même si je perçois une certaine raideur lorsqu’il s’assied.

— Depuis quand est-elle malade ?

— Elle avait mal à la tête en rentrant cette nuit. Mais sinon, elle semblait aller bien.

J’acquiesce, lui laissant du temps pour parler. Je comprends son anxiété. Moi-même, je ne suis pas au mieux. Et en même temps, ma vie est liée à celle de Surya, non ? Pourquoi ne suis-je pas moi-même malade ? Je veux dire, je suis angoissé, extrêmement inquiet, mais je me porte bien en dehors de cela. Même les coups octroyés par Oka ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir.

— Elle n’est pas blessée, mais malade, Sandalphon. Cependant, fais attention. Si elle meurt, toi aussi.

L’avertissement de Jophiel est fugace. Toutefois, il a le mérite d’être clair. Si Surya ne survit pas, je la suivrai. Je devrais en être perturbé, je suppose. Néanmoins, je n’ai aucune envie de vivre dans un monde où la femme qui m’est destinée n’existe plus. Autant succomber à mon tour.

Je me gare en trombe devant la maison de ma compagne et cours à

l’intérieur sans même prendre le temps d’éteindre la voiture. Rien n’a plus d’importance que la rejoindre. Je glisse dans ma précipitation et tombe à genoux à côté du lit, juste devant le visage de ma femme.

— Surya ?

Elle transpire beaucoup et sa peau est pâle. Trop pâle. Si je ne voyais pas sa cage thoracique monter et descendre, je pourrais la croire déjà morte. Je n’aurais pas supporté d’arriver trop tard. Surya est une belle personne. Elle ne mérite pas ce sort funeste. Elle doit guérir. Absolument.

— On y va.

Susilo, demeuré en retrait, a les larmes aux yeux.

— Nous ne pouvons pas payer l’hôpital.

Le système de santé en Indonésie favorise les riches, j’en suis conscient. Il y a de nombreuses choses à revoir dans ce pays, mais la santé passe après le fait de manger, ce qui est logique pour les habitants, mais qui coûte la vie aux plus pauvres.

— Ce n’est pas un problème pour moi.

Si je n’ai pas les fonds, Jophiel pourra me venir en aide. Son compagnon a largement les moyens de me filer un coup de main, quitte à devoir le rembourser durant les dix prochaines années !

— Ne dis pas de bêtise et dépêche-toi. Ton essence angélique s’atténue.

Décidément ! Jophiel me suit à la trace. Je soupçonne que c’est elle qui me permet d’être aussi posé alors que je voudrais hurler de peur.

Je m’empare de Surya avec autant de précautions que possible et son

manque de réaction me noue l’estomac. Sa respiration est superficielle et ses yeux hermétiquement clos ne sont pas de bon augure.

— Depuis quand est-elle inconsciente ?

— Comment veux-tu que je le sache ? J’étais avec toi !

Le frère de Surya est sur les nerfs. Je ne lui en tiens pas rigueur. Nous gérons tous nos émotions comme nous le pouvons. Elle est son unique famille si j’ai bien compris.

— Quand tu es parti, elle était réveillée ?

— À peine. Je ne voulais pas la laisser, mais elle a insisté…

Sa voix vacille. Il est à deux doigts de s’écrouler. Je n’ai pas la force de les porter tous les deux. J’ai besoin de son aide. S’occuper de sa sœur lui fera sans doute du bien.

— Monte à l’arrière dans la voiture. Tu vas surveiller Surya pendant que je conduis.

Il acquiesce et grimpe rapidement sur la banquette. Je dépose Surya à ses côtés délicatement, la tête sur ses genoux.

— Tiens-la bien. On va rouler vite. Et préviens-moi si elle cesse de respirer.

— Tu crois que ça risque d’arriver ?

Je préfère ne rien dire. De toute manière, mon air lugubre parle pour moi. Surya est en piteux état. Nous n’avons plus la moindre seconde à perdre.

Je conduis à tombeau ouvert. Les gens sursautent au vrombissement du

moteur et s’écartent rapidement, tantôt en m’injuriant tantôt en me faisant des gestes obscènes. Je n’en ai que faire. Rien n’a plus d’importance pour moi que de rejoindre l’hôpital de Manado dans les plus brefs délais. Surya ne doit pas être la première à subir un empoisonnement au cyanure. Je suppose que c’est une pratique relativement répandue à Sulawesi. Ce qui explique le blanchissement des coraux à certains endroits… Je choisis de me concentrer délibérément sur des idées somme toute superflues à l’instant présent pour ne pas passer mon temps à jeter des coups d’œil dans le rétroviseur. Arrivé devant les urgences, je récupère Surya dans mes bras, laissant la voiture devant les doubles portes, les portières ouvertes et le moteur allumé. Rien n’a plus d’importance que la femme dans mes bras et son rythme cardiaque qui ralentit, tout comme le mien. Je le sens dans ma poitrine. Je suis faible et pour que cela se répercute sur moi, c’est que ma compagne n’en a plus pour longtemps. Je suis en train de la perdre avant même de lui avoir avoué ce qu’elle représente à mes yeux. Elle est mon tout, mon nouveau but dans la vie, mon univers. Elle est celle qui me donne la motivation supplémentaire pour sauver ce monde malgré ses défauts.

— Je vous en prie, aidez-moi !

— Avez-vous une assurance, monsieur ?

Je serre les dents à l’image que renvoie cette simple question : l’argent avant la vie.

— J’ai de quoi payer.

OceanofPDF.com