Le poisson (French Edition)
Chapitre 13
Surya
Découvrir Sandalphon devant chez moi m’a angoissée tout en me
mettant du baume au cœur. Il m’a apporté de la nourriture. Il a compris que je ne mangeais pas quotidiennement et il est allé pêcher pour moi et pour Susilo vu les quantités qu’il a rapportées. Avec ça, j’ai de quoi dévorer durant deux à trois jours. C’est inespéré tandis que mon patron fait le mort, statuant probablement toujours sur ma possible trahison. Toutefois, je n’oublie pas que je suis encore sous surveillance et cette visite impromptue pourrait bien me coûter cher. Je pense un instant être tirée d’affaire au moment où mon nouvel ami — je suppose que je peux le nommer ainsi — s’apprête à partir, lorsqu’une voiture que je connais trop bien arrive en trombe. Mon cœur accélère dans ma poitrine tandis que je devine le regard d’Oka me toiser à travers les vitres teintées. D’ailleurs, à sa manière de descendre du véhicule en me fixant avant de scruter Sandalphon, je sais que j’ai des ennuis bien plus importants encore qu’hier.
— Eh bien, Surya, tu ne me présentes pas ton nouvel ami ?
Je n’en ai pas l’opportunité. Sandalphon descend de son engin avant de s’avancer vers Oka.
— Je m’appelle Sand, et vous êtes ?
— Un véritable Indonésien venu protéger cette femme d’un étranger.
Sandalphon n’est pas le moins du monde impressionné. Il ignore à qui il a affaire, contrairement à moi. Oka est dangereux. Il ne faut pas forcément se fier aux apparences, mais dans son cas, sa cruauté est inscrite sur son visage.
— Je ne suis plus vraiment un étranger. J’ai la nationalité indonésienne depuis de nombreuses années déjà.
Cette réponse ne plaît clairement pas à Oka qui le contourne puis grimpe les marches pour se placer à mes côtés, m’entourant les épaules de son bras. Je retiens in extremis un mouvement réflexe pour me dégager. Il n’a pas l’autorisation de me toucher, encore moins de cette manière.
— Tu ne seras jamais un véritable indonésien. Je suis une sorte de protecteur pour Surya.
J’hésite entre grimacer ou lever les yeux au ciel. Tu parles d’un
protecteur. Il m’a abandonnée en plein océan !
— Je veille à sa sécurité et à son intégrité. Les relations hors mariage sont sévèrement punies. Je ne voudrais pas que Surya soit mise en tort par la concupiscence d’un étranger.
— Peut-être pourrais-tu laisser Surya s’exprimer !
Aïe. J’aime bien Sandalphon et je suis certaine qu’il est sympa. Cependant, je ne peux pas me permettre de provoquer Oka. Je tiens à la vie et à celle de mon frère.
— Oka est un ami de longue date. Il me connaît bien.
Il le croit du moins. Il n’a pas la moindre idée de qui je suis et de quels sont mes rêves, mais ce n’est pas le moment d’en discuter.
— Tu vois, orang asing[2], Surya souhaite que tu t’en ailles.
— Ce n’est pas ce qu’elle a dit.
Oka arrive à bout de patience, je le sens. Sa main se crispe sur ma peau à travers mon tee-shirt et j’en garderai probablement une marque.
— S’il te plaît, Sand.
J’ignore pourquoi il a communiqué un prénom partiel, mais je respecte ses raisons. Nous avons tous nos manies après tout.
— Merci d’être passé, mais il vaut mieux que tu t’en ailles. De toute façon, j’ai du travail.
Enfin, j’espère. Je croise les doigts pour que cette visite impromptue n’ait pas ruiné tous mes efforts pour me rendre indispensable auprès du patron. Si tel est le cas, j’ignore ce que je vais faire. Remarque, je n’aurais peut-être pas à m’interroger bien longtemps. Le boss n’est pas un nouveau dans le trafic de poissons exotiques. Néanmoins, il ne semble pas avoir d’autres plongeurs en dehors de moi sur cette partie de l’île, donc qui s’en chargeait avant moi ? C’est une question que j’aurais probablement dû me poser plus tôt…
— Tu sais où me trouver en cas de besoin, Surya. N’hésite pas à passer, pour n’importe quelle raison.
Il me contemple un moment tout en appuyant ses propos. J’ignore pourquoi je devrais lui faire confiance et pourtant, entre Oka et Sandalphon, si on me demandait de choisir, je n’hésiterais pas une seconde. Sandalphon ne m’a donné aucune raison de me méfier, bien au contraire, tandis qu’Oka m’a prouvé à de nombreuses reprises qu’il n’avait pas le moindre intérêt pour moi, d’aucune façon que ce soit. Je ne suis qu’un outil du patron, un outil remplaçable.
Un frisson glacé me dégringole le long de la colonne vertébrale alors
que je me retrouve en tête à tête avec mon « garde du corps ». Son regard mauvais sur moi me file la nausée.
— Tu continues de nous faire des cachotteries, Surya. Le patron ne va pas être content.
Il secoue la tête de gauche à droite. Toutefois, son sourire sadique dément ses propos. Il est ravi de la situation. Il s’imagine probablement déjà me torturer. Une boule se forme dans ma gorge, menaçant de m’étouffer.
— Je n’ai rien fait. C’est juste un ami.
— Et depuis quand as-tu des amis ?
Oka hausse un sourcil et je refuse de lui répondre. Je travaille pour la même personne que lui, mais ma vie privée ne regarde que moi, après tout. Sa main enserre alors mon menton face à mon silence.
— Tu cherches les ennuis, Surya. N’oublie pas qu’on t’a à l’œil. Va dormir. On a du boulot ce soir.
Je ne me le fais pas dire deux fois. Je récupère le sac par terre avant qu’Oka me le confisque puis cours presque me réfugier dans la maison, fermant la porte derrière moi. C’est une mince barrière. Si Oka le souhaite vraiment, il lui suffira d’un coup d’épaule pour la défoncer, mais en attendant, le battant de bois entre nous me permet de respirer plus librement.
— Bordel, faut que je sois plus prudente…
La journée se déroule au ralenti. J’ai pris un plaisir fou à cuisiner la
pêche rapportée par Sandalphon. J’en ai fait plusieurs plats qui vont nous offrir, à Susilo et moi, plusieurs repas pour les trois prochains jours. J’en ai placé une partie dans la glacière, quant au trop-plein de poisson dont je ne savais que faire — Sandalphon a été plus que généreux — je l’ai fumé et séché au soleil pour pouvoir le conserver plus longtemps. Susilo pourra même en emporter des bouts à l’école pour son déjeuner de midi. Je suis très satisfaite de moi lorsque mon frère rentre enfin.
— Ça sent super bon ! Tu as fait du troc ?
Il cherche l’objet dans la maison qui aurait pu me permettre d’acheter à manger sans rien trouver de probant. Je ne sais pas trop comment il va le prendre, mais il est préférable qu’il n’y ait plus de cachotterie entre nous pour éviter les malentendus.
— L’homme du scooter, il est passé et m’a donné du poisson.
Immédiatement, Susilo me scrute pour découvrir ce qu’il se trame en son absence.
— Il ne t’a toujours rien demandé ?
— Non, mais il a en quelque sorte défié Oka.
Susilo se laisse glisser au sol pour se masser les pieds. L’école est loin du village et il a souvent mal en fin de journée.
— Tant pis. Je ne l’aime pas ce type.
— Il travaille avec moi.
— Je l’avais compris. Il vient te chercher en voiture. J’entends son moteur la nuit.
— Justement. Je bosse ce soir.
— Tu es sûre que c’est une bonne idée ? Je veux dire, l’autre type te demande rien. Tu devrais en profiter et arrêter le trafic tant qu’il en est temps.
— Ce n’est pas aussi facile, Susilo.
— Pourquoi ?
Finalement, il a su conserver plus d’innocence que je le croyais. Il s’imagine que je peux rompre mes liens avec des personnes puissantes juste parce que je le décide. Malheureusement, non. J’en sais trop et le savoir n’est pas toujours le pouvoir. C’est plus un aller simple pour le cimetière en cas de souci.
— Ne t’inquiète pas pour moi. Je vais me débrouiller.
Il n’est pas convaincu, mais le fumet du plat que j’attrape pour le dîner le distrait de ses prérogatives.
— Viens manger. C’est encore chaud.
— Et ça sent trop bon. Je meurs de faim.
Comme pour appuyer son affirmation, son estomac fait un bruit de tous les diables. Nous rions de bon cœur tout en engloutissant un succulent repas.
Oka vient me chercher comme convenu, à la différence que Susilo me
regarde partir ce soir. Il a tenu à me souhaiter bonne chance. Maintenant qu’il est au courant de ce que je trafique durant mes absences, je le perçois plus inquiet que jamais. Je crois que finalement, ses soupçons le sécurisaient, car il pouvait toujours se dire qu’il avait une imagination trop fertile. À présent, il sait ce que je risque dans l’océan, mais également si je me fais arrêter. Il ne prononce pas un mot, mais je sens son regard dans mon dos jusqu’à ce que je referme la porte et ce n’est pas me retrouver en compagnie d’Oka qui va me rassurer. Au contraire, mon binôme n’a absolument pas oublié sa confrontation de l’après-midi et il l’a encore moins digérée.
— Donne-moi des infos sur ce Sand. Qui est-il, où bosse-t-il, comment tu l’as rencontré ?
— Je ne sais pas grand-chose. C’est juste un Européen qui s’est installé à Sulawesi pour profiter des paysages comme il y en a tant d’autres sur l’île.
Oka ne se satisfait pas d’une explication aussi simple.
— Son boulot ?
Le patron a dû lui ordonner de me tirer les vers du nez. Cependant, je ne sais au final pas grand-chose.
— Il est musicien, je crois.
— Hum, encore un raté. Il y en a pas mal depuis quelques années sur Manado. Toutefois, il reste en ville, normalement. Pourquoi est-ce qu’ils viendraient dans ton village pourri ? Tu lui as promis quelque chose ?
Son regard me parcourt de haut en bas et de la bile remonte dans ma gorge. Je croise mes bras devant ma poitrine pour me couvrir autant que je le peux.
— Je ne lui ai rien promis et certainement pas ce que tu imagines.
— Le patron sera ravi de l’apprendre. Il commençait à penser que tu lui refusais à lui ce que tu vendais à quelqu’un d’autre.
— Je ne marchanderai jamais mon corps ! Dis-moi plutôt pourquoi tu t’es déplacé ce matin. Qui t’a prévenu que j’avais de la visite ?
Je n’ai pas vu le pisteur en me levant. Du moins, je ne l’ai pas repéré contrairement à la veille.
— Tu n’es pas la seule de Minanga à avoir besoin de boulot.
Donc, certains habitants vendent leurs informations au patron. Je vais devoir me montrer encore plus discrète. Moi qui pensais connaître tous les villageois, je me suis plantée. Certains sont prêts à me trahir pour quelques roupies. Je ne suis même pas certaine de leur en vouloir. Je suis blessée, c’est évident, mais je les comprends aussi. Tout le monde doit survivre. Il faut savoir se montrer égoïste pour y parvenir.
— Nous arrivons. À partir de maintenant, concentre-toi. Le patron veut ces spécimens et il est hors de question qu’il ne les obtienne pas, donc tu vas te servir de ça.
Oka me tend un pulvérisateur que je refuse de saisir. Je sais parfaitement ce qu’il y a dedans.
— Quand j’ai commencé à faire ce boulot, j’ai prévenu que je prélevais les espèces selon mes conditions. Cette chose est une cochonnerie.
Je me retrouve soudain plaquée contre la portière, une main sur la gorge.
— Tu as perdu le droit d’avoir des revendications à l’instant où tu as voulu trahir le patron.
Je peine à déglutir. Je retiens difficilement les larmes qui envahissent mes yeux.
— Je n’ai rien fait.
— Dans ce cas-là, obéis et tu resteras en vie.
Pour l’instant, oui, mais pour combien de temps ?
— Maintenant, sors de la voiture et grimpe dans le bateau. On y va.
Il pose la bombonne sur mes genoux et je ne peux que m’en emparer malgré ma réticence.
— Cette nuit, on ramène du lourd.
Je vais devoir prélever plus de poissons exotiques que nécessaire, car les trois quarts vont mourir d’un empoisonnement au cyanure. En plus d’être absurde, c’est dangereux pour tout l’écosystème. Avec ce produit, je vais contribuer à la destruction de la beauté de mon île. Comment vais-je encore pouvoir me regarder dans une glace ?
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