Le réveil d'Artémis: Wolf & God (édition française) t. 1 (French Edition)

Chapitre 1 - Cassie

– Eh ! Oh ! Cassie ?! Tu m’écoutes ? m’interpelle Hannah, ma collègue. – Hein ? Quoi ? Non, désolée… m’excusé-je, en détournant ma tête de l’écran sur lequel la chaine locale tourne en continu.

Les informations sont diffusées en boucle. C’est la troisième agression par une bête sauvage ce mois-ci ! J’en ai des sueurs froides. Je ne peux m’empêcher de penser à Billie qui rentre seule de l’Université à la nuit tombée. J’essaie de ne pas devenir paranoïaque en l’imaginant la proie de ce monstre. Je ne veux pas jouer le rôle de la mère autoritaire que je ne suis pas. Ce que ma petite sœur se plait d’ailleurs à me rappeler plusieurs fois par semaine.

Cela ne fait que trois mois que nous sommes installées à Mistydale et je suis heureuse de constater qu’elle s’acclimate aussi bien à notre nouvelle vie. Cette ville englobe tout ce qu’il faut pour nous plaire : la nature à portée de main, une population locale courtoise qui ne nous regarde pas d'un mauvais œil comme cela a déjà pu être le cas, une université bien réputée, un quartier calme et une charmante modeste maison dont nous avons hérité. Le seul hic est que je n’ai pas déniché de travail avec des horaires classiques. L’unique poste qui ne nécessitait pas d’aptitudes

spécifiques, c’est dans un diner [1]proche du campus que je l’ai trouvé. Avec mes horaires, je ne passe donc pas autant de temps que je le souhaiterais avec elle. Mais nous avons besoin d’argent pour nous payer à manger et accessoirement pour les études de ma sœur. La bourse ne couvre malheureusement pas tous les frais. Je ne veux pas que la scolarité et l’avenir de Billie soient mis à mal à cause de la mort prématurée de notre mère. Heureusement, maman nous a légué la maison dans laquelle nous vivons actuellement. Maison que nous ignorions qu’elle possédait. Je ne me souviens même pas l’avoir déjà entendue mentionner le nom de cette ville. Toutefois, je ne peux nier que ce nouveau départ est exactement ce dont nous avions besoin.

– La table sept réclame une tournée supplémentaire, me ramène à la réalité Hannah, en me touchant le bras.

– Ok ! Je m’en occupe tout de suite, lui assuré-je, en remplissant déjà la première pinte.

Heureusement, le mercredi est l’un de ces soirs calmes. Pas

d’étudiants qui commencent leur week-end en avance. La plupart des clients aujourd’hui sont des habitués qui viennent boire un coup ou grignoter après leur journée de travail. Je remplis donc les quatre verres à bière et les apporte à la table sept. Je discute avec Johnson, un vieux biker, quand une sensation étrange me parcourt. Je tente de passer outre et me concentre sur son histoire, mais rien n’y fait. Quelque chose attise mon attention, sans vraiment savoir de quoi il s'agit. Je n'ai jamais rien ressenti de tel. En retournant au bar, j’observe la salle pour comprendre d’où peut venir cette sensation singulière. C’est alors que je repère, dans un coin du diner, deux hommes qui se jaugent. L’animosité entre eux est palpable. J’ignore qui sont ces mecs. Je crois ne jamais les avoir vus ici.

– Tu les connais ? ne puis-je m’empêcher de demander à Hannah qui les observe aussi de son côté.

– Le grand blond, c'est Clayton. Il passe souvent récupérer sa commande après son taff. L’autre, je sais pas.

Je ne peux m’empêcher de les étudier. Ils sont tous deux bien bâtis et la force brute qui les habite ne me dit rien qui vaille. Tout à coup, le ton semble monté encore d’un cran entre les deux hommes. Je remarque alors deux individus qui se rapprochent d’eux. Le blond est dos à eux et ne les voit pas arriver. Je comprends rapidement que les deux costauds sont venus soutenir celui qui lui tient tête. Celui-ci va se retrouver entouré par ses assaillants. Cependant, à la grande surprise de tous, Clayton est vif et esquive le poing d'un de ses adversaires qui le prend sournoisement par-derrière.

– Pas de ça ici ! grogne Ronnie, mon patron que je n’ai pas vu s’approcher d’eux. Dégagez ! tonne-t-il à l’adresse des bagarreurs. Toi aussi, Clayton ! Mon resto est un terrain neutre, tu le sais, insiste-t-il en posant une main affectueuse sur l’épaule du blond.

L’homme acquiesce et se dirige vers les cuisines certainement pour emprunter la sortie de derrière. J'ignorais qu’il y avait des sortes de clans ici. J’ai grandi dans une petite ville tranquille de Californie. Les histoires de gangs, je ne connais ça qu’à travers les séries que je regarde à la télévision, et clairement ça ne me donne pas envie…

– Qu’est-ce qu’il a voulu dire par le resto est un “terrain neutre” ? interrogé-je ma collègue.

– Je sais pas… prétend-elle, mais je ne loupe pas sa façon d’éviter mon regard. Seulement qu’il ne veut pas de bagarre dans son resto, ajoute-t-elle, d'un ton impassible. J’ai franchement pas envie de ramasser les meubles en pièces détachées et la vaisselle en mille morceaux !

Elle soupire comme si cela lui était déjà arrivé. Je ne cherche pas à creuser plus loin, car Ronnie nous rejoint. Le reste de la soirée est plutôt calme et je profite du nombre réduit de clients pour finir un peu plus tôt.

 

Lorsque je franchis la porte de la maison, je suis soulagée de voir Billie installée devant Netflix, une assiette vide posée devant elle sur la petite table. Nougat, notre chiot si mignon, est vautré tout contre elle.

– Ça a été ta journée ? lui demandé-je.

– Mhh ! Mhh ! marmonne-t-elle en guise de réponse, sans quitter l’écran des yeux.

– T’as vu aux infos ?! engagé-je la conversation.

Je ne sais jamais comment entamer une discussion avec elle pour que ça ne tourne pas au vinaigre. Maman savait y faire quand il s’agissait de faire entendre raison à ma petite sœur. Malheureusement, je n’ai pas son aisance ni sa diplomatie pour faire en sorte qu’elle accepte mes demandes sans rechigner.

– Billie ! Je te parle ! commencé-je à m’énerver quand elle ne répond pas à ma question.

– Quoi ? grogne-t-elle plus qu’elle ne parle en mettant sa série sur pause et me lançant un regard meurtrier.

C’est mal barré…

– Un mec s’est fait agresser hier soir ! reprends-je. – Ouais, je sais, marmonne-t-elle, en détournant déjà le regard. – J’aimerais que tu prennes un Uber quand je ne peux pas venir te chercher après tes cours tardifs, lancé-je d’une traite.

L’université est à une trentaine de minutes de la maison à pied. Jusqu’ici, je ne voyais pas d’inconvénient à ce qu’elle rentre seule le soir. Ce n'est plus une enfant après tout. Mais avec ces agressions, je ne suis plus très sereine.

– Quoi ?! T’es sérieuse ?! se renfrogne-t-elle, immédiatement.

Nougat qui sent l’embrouille arriver, descend du canapé et court se réfugier dans la chambre de Billie, où nous avons installé son panier. Le pauvre, je le comprends… Billie n’a jamais été une adolescente vraiment obéissante. Mais depuis que maman nous a quittées, c’est de pire en pire. J’ai l’impression qu’elle cherche le conflit à chacune de nos conversations et cela devient épuisant à la longue.

– On ne peut plus sérieuse, lui assuré-je.

– Et Vénus ? Je ne vais pas la laisser rentrer toute seule ! prétexte-t-elle, en évoquant sa nouvelle meilleure amie.

– Vous n’aurez qu’à partager la voiture ! tenté-je, pensant avoir trouvé la solution idéale. Ça divisera les frais par deux, en plus ! – Tu crois vraiment que sa mère peut se payer le luxe de prendre un taxi ? rétorque-t-elle, le regard noir. Tu délires !

– Très bien ! Je me fiche de devoir payer pour vous deux ! Mais rentrez en voiture ! insisté-je.

– Elle ne voudra jamais de ta charité ! Et puis, prendre une voiture pour trente petites minutes de marche, c’est du délire ! se moque-t-elle. – Pour éviter de se faire agresser !? Non, je ne crois pas que ce soit “du délire” ! lui assuré-je sur les nerfs, en utilisant son expression fétiche. Je t’interdis de rentrer à pied de nuit, un point c’est tout ! insisté-je. S’il le faut, tu arrêteras tes cours avancés en arts graphiques ! tranché-je. – Non, mais pour qui tu te prends !? enrage-t-elle, en se levant précipitamment du canapé. T’es pas ma mère ! T’as aucun ordre à me donner ! Si tu veux vraiment que je rentre en voiture, t’as qu’à me laisser la tienne ! J’ai dix-huit ans, je suis en âge de conduire !

Quelle petite manipulatrice ! Je suis persuadée qu’elle a cette idée en tête depuis le début.

– Moi, vivante, tu ne conduiras pas ! la préviens-je. – Vivement que tu crèves toi aussi alors ! crache-t-elle, en se dirigeant vers sa chambre.

Je reste bouche bée pendant quelques secondes, le temps d’assimiler ce qu’elle vient de dire. La douleur et la rage se disputent en moi. Comment peut-elle me parler ainsi ?! Je peux comprendre qu’elle soit énervée, et encore... Mais qu’elle me crache des horreurs pareilles !? C’est inadmissible ! Elle a ravivé la plaie béante qui torture mon cœur depuis six longs mois, depuis que je dois assumer ce rôle de parent prématurément. Les mâchoires serrées, je me précipite à la porte de sa chambre, prête à en découdre. Évidemment, elle l’a fermée à clé. Je n’aurais jamais dû accepter qu’elle y mette un verrou.

– Wilhelmina ! enragé-je. Tu vas m’ouvrir cette porte tout de suite ! lui ordonné-je à bout de patience, en tambourinant à sa porte. – Pour que tu m’engueules encore ?! riposte-t-elle. Je crois pas, non ! souffle-t-elle, en reniflant doucement.

J'inspire bruyamment en me rendant compte qu’elle est en larmes de l’autre côté de la porte. Je déteste la savoir triste. Ses mots de tout à l’heure étaient rudes, je ne l’oublie pas. Mais je ne supporte pas qu’elle se trouve mal à cause de moi. Nous avons traversé de douloureuses épreuves ces derniers mois. Tout ce que je souhaite, c’est que nous retrouvions une vie à peu près normale.

– Billie ! soufflé-je, en me laissant glisser le long du mur. Un détraqué traine dans les rues. Je me fais du souci pour toi, tu comprends ? Je m'en remettrais pas, s'il t'arrivait malheur, tenté-je d'être tout à fait transparente avec elle. Je ne veux pas que tu rentres seule de nuit… – Je sais… je l’entends marmonner derrière la porte. Apparemment, le mec qui s’est soi-disant fait agresser n’est pas vraiment très clean… – Comment ça ?

– Le frère de Stella lui a dit que le mec est connu pour utiliser toutes sortes de drogues. Son témoignage n’est pas très crédible, tu sais…

– Crédible ou non, ce n’est pas le premier à subir une agression de nuit. Promets-moi de prendre un Uber demain ! Je ne serais pas tranquille de te savoir seule…

Je me relève en entendant le bruit du verrou qui s’ouvre. Quand je me tourne vers Billie, je découvre ses yeux rougis et les trainées de mascara qui maculent ses joues. Elle se blottit dans mes bras sans dire un mot. Je resserre mon étreinte autour d’elle et savoure ce moment de paix si rare ces derniers temps.

– Désolée… Je… Je ne voulais pas dire ça… souffle-t-elle, des trémolos dans la voix.

– Je sais ma puce, lui assuré-je en relevant son visage vers moi. – Mais la voiture serait la solution idéale, insiste-t-elle, en tentant de m’amadouer avec sa moue boudeuse.

– Tu rêves ma petite ! me moqué-je, le sourire aux lèvres.

Même si nous avions les moyens, je ne lui paierais pas une voiture. Je sais que notre mère n’aurait pas été pour qu’elle conduise. Pour ma part, j'ai dû attendre mes vingt-et-un ans pour qu’elle m’autorise à monter derrière le volant. Il faut dire que notre famille a une histoire particulière avec les automobiles…

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