Le réveil d'Artémis: Wolf & God (édition française) t. 1 (French Edition)

Chapitre 24 - Cassie

Je cours à en perdre haleine dans les bois. Je dois m’éloigner. J’ai

besoin d’être seule… Je ne veux pas lire la compassion dans leurs yeux. Nous avons échoué ! Mes pieds percutent avec rage le sol. Mon souffle devient de plus en plus irrégulier. Un point de côté lancinant menace de me faire me plier en deux de douleur, mais je continue.

J’ai presque touché du bout des doigts la main de ma sœur. Billie…

Le soulagement qui brillait dans ses yeux avant qu’elle ne disparaisse… Ma poitrine est sur le point d’exploser… Elle était là, à portée de main ! La rage me consume. La peur se répand dans mes veines. La tristesse menace de tout emporter… Je m’écroule au sol et déverse ma peine en de longs sanglots en plein cœur de cette nature si silencieuse. Nous y étions presque ! Mes pouvoirs de déesse ne m’ont été d’aucune aide pour garder ma sœur à mes côtés ! À quoi me servent-ils si je ne peux même pas sauver la seule personne qui compte pour moi ?

La pulsation du pouvoir a disparu depuis un moment maintenant et

la fraicheur de l’air, l’humidité du sol et l’odeur de pluie me percutent de plein fouet. L’adrénaline déserte mon corps et je tremble de froid pourtant je ne parviens pas à trouver la force de me lever. J’ignore où elles ont emmené Billie. Que vont-elles lui faire ? Vont-elles lui faire payer notre intervention ? Des larmes silencieuses dévalent de nouveau mes joues. Nous pensions avoir une avance sur elles. Comme nous nous sommes fourvoyés… L’abattement qui s’empare de moi me terrasse. Je ne sais plus quoi faire, quoi penser…

C’est le hululement d’un hibou qui me réveille quelques heures plus

tard. Je n’en reviens pas de m’être endormie comme ça, en plein milieu de la forêt. Je suis étonnée de constater que je ne tremble plus de froid. Quand j’ouvre les yeux, je remarque que de la mousse me recouvre et que des plantes forment comme un abri tout autour de moi. C’est quoi ce délire ? Je me relève précipitamment et découvre avec stupeur qu’une biche était blottie tout contre moi. C’est la première fois que j’en vois une d’aussi près. Alors que je pensais que l’animal allait partir, celle-ci me dévisage intensément. La quiétude que je distingue dans son regard m’apaise immédiatement. Je me rassieds sur ma couche de fortune et tente de comprendre ce qu’il se passe. La nuit est maintenant tombée et seule la lumière de la Lune me permet d’étudier mon environnement. Je remarque ainsi la présence d'autres animaux qui m’observent : renards, cerfs, sangliers, lynx, chouettes… Je déglutis difficilement et ne sais pas comment agir. Lorsque je tremble sous la brise fraiche de la nuit, la biche se rapproche de moi et s’allonge à mes côtés comme pour partager sa chaleur corporelle. C’est hallucinant ! Je tends nerveusement la main vers l’animal et plonge mes doigts dans sa fourrure soyeuse. Le cervidé penche la tête sur la droite en une invitation à la caresser. Mon cœur bat à tout rompre en découvrant ces animaux sauvages qui m’entourent l’air serein. Je me rappelle alors qu’Artémis est bien plus que la Déesse de la Chasse. Elle est aussi la protectrice des Femmes dans leur virginité, leur accouchement et tout au long de leur vie. Elle est également considérée comme l’une des trois déesses de la Lune avec Séléné et Hécate. Mais surtout, elle est la gardienne des Forêts, des régions sauvages et des déserts et donc par extension des bêtes sauvages. Même si elle les chassait avec son arc, les animaux la respectent, car elle préserve la nature. L’équilibre naturel lui tient particulièrement à cœur. Elle ne chassait que pour se nourrir. J’imagine donc que ces animaux sauvages reconnaissent cette part d’elle en moi et que c’est pour cela qu’ils me tiennent compagnie.

Tout à coup, les renards déguerpissent et les chouettes s’envolent. Les lynx grimpent dans les arbres tandis que les sangliers se dissimulent dans des fourrés. Je perçois alors le bruit de pas qui s’approchent. La biche relève ses oreilles en lançant un regard aux cerfs qui ne bougent plus d’un poil. Même leurs souffles semblent avoir été mis sur pause. Un frisson glacial d’appréhension me parcourt le corps. Je me lève et viens me placer devant les animaux. J’ignore qui a retrouvé ma piste, mais je ne compte pas laisser quiconque s’en prendre à ces animaux.

– Grâce à la Lune ! Je vous ai retrouvé, remercie Ava, en levant les yeux au ciel.

– Que… Qu’est-ce que vous faites là ? lui demandé-je sur le qui-vive. – Je suis venue vous chercher ! s’exclame-t-elle, comme si cela était tout à fait normal.

– Où sont les autres ? l’interrogé-je, faisant fi de sa réponse qui me met les nerfs à vif.

Ne se dit-elle pas que si je suis partie, c’est que j’avais besoin de ce moment de solitude ?

– Elles sont rentrées au Sanctuaire, m’annonce-t-elle.

J’ai encore du mal à comprendre comment les Chasseresses se sont aussi bien intégrées à la meute, contrairement à moi. Je perçois toujours des regards agressifs à mon égard tandis qu’elles sont maintenant accueillies à bras ouverts. J’imagine que le fait qu’elles aient constamment vécu entourées de loups doit aider… D’après Nima, elles ont même apporté leur savoir quant à la gestion des transformations des nouveaux loups, qui sont particulièrement douloureuses.

– Déesse…

– Cassie ! rectifié-je.

– Nous avons besoin de vous. Votre sœur a besoin de vous, insiste-t-elle, ignorant la plaie béante qu’elle ranime dans ma poitrine. Nous avons capturé l’un des garous et vos amis ont retrouvé Luna, m’apprend-elle. – Luna !?

Concentrée sur Billie, je n’ai même pas pensé aux autres prisonniers qu’ils retenaient. Repoussant un élan de remords face à mon égoïsme, je réalise que nous allons peut-être avoir les informations que nous désirons. Billie n’est pas encore perdue ! Et même, si nous n’en tirons rien, je continuerai à la chercher. Je ne peux pas abandonner ! C’est hors de question ! Je décide de laisser la culpabilité, la rancœur et les regrets derrière moi. Je ne peux gaspiller une minute de plus à m’apitoyer sur mon sort. J’ai des capacités hors du commun, à moi maintenant de tout mettre en œuvre pour la retrouver.

Après avoir lancé un regard reconnaissant aux animaux qui m’ont protégée et accueillie cette nuit, je suis donc Ava à travers la forêt.

– Comment m’avez-vous retrouvée ? l’interrogé-je.

– Je suis l’Atalante des Chasseresses, m’indique-t-elle. – Qu’est-ce que cela signifie ?

– Un lien mystique me lie à vous. Je suis capable de vous retrouver, peu importe où vous êtes.

C’est flippant ! me retiens-je de justesse de lui faire part de mon avis.

– Pourquoi ne m’avez-vous pas trouvé avant, dans ce cas ? – Je l’ignore. J’imagine que comme votre magie était en sommeil, ce lien n’a pas pu se manifester avant, suppose-t-elle.

Ces paroles tournent en boucle dans ma tête. Peu importe où que j’aille, cette femme pourrait toujours me retrouver. Je ne sais pas quoi faire de cette information. Une partie de moi est rassurée, car cela signifie que s’il m’arrive malheur, elle pourra me rejoindre. Mais d’un autre côté, cela signifie aussi que je n’ai plus d’intimité. Les bribes d’un plan se forment alors dans ma tête. Si nous ne tirons rien de notre prisonnier et de Luna, il me restera ça…

 

Lorsque nous arrivons au Sanctuaire, l’agitation est à son comble. Je remarque immédiatement qu’on s’active pour renforcer les défenses de la propriété. Là où il n’y avait rien qui délimitait l’espace entre la forêt et le jardin, se tiennent maintenant de grandes palissades en bois fortifiées. Des gardes rôdent aussi tout autour de la maison. Tout cela ne me dit rien qui vaille.

– Cassie ! m’accueille la voix de Tyler. On commençait à s’inquiéter, m’apprend-il en me serrant dans ses bras. On va la retrouver ! m’assure-t-il en plantant ses yeux dans les miens.

Je ne peux qu’acquiescer à ses paroles. Je passerai ma vie à la chercher s’il le faut.

– Roy ? m’enquiers-je en repensant à Luna.

Le visage de Tyler s’affaisse alors et ses yeux se détournent au nord de la propriété. En suivant son regard, j’aperçois une dizaine de personnes rassemblées autour d’un monticule de terre. Je comprends qu’il n’a pas survécu. Mon cœur se serre davantage en découvrant une jeune femme, le visage ravagé par la tristesse. Je dois me faire violence pour me détacher de cette scène intime, en identifiant celui qui la soutient silencieusement. Mais ses yeux bleus happent les miens avant que je ne me détourne. Clayton. La détermination farouche qui les anime pulse jusque dans mes veines. Je ne peux m’empêcher de revoir le regard suppliant qu’il m’a lancé quand je me suis enfuie tout à l’heure.

– Où est le prisonnier ? demandé-je à Tyler pour dévier mes pensées. – L’Alpha l’interroge.

– Où ?

– Tu ne devrais pas y aller !

– Où ? grondé-je presque alors qu’une lueur verte se réverbère dans ses yeux.

– Au sous-sol, lâche-t-il en soufflant. Tu ne devrais pas assister à ça ! me prévient-il.

– Laisse-la ! lui ordonne Garnett qui s’immisce dans notre conversation. Elle a le droit de voir ce que nous faisons à nos ennemis, annonce-t-il, une lueur suspecte dans les yeux.

Me menace-t-il ? J’ai du mal à comprendre pourquoi, mais je ne perds pas de temps à y réfléchir. J’ai des questions à poser à celui qui a participé à l’enlèvement de ma sœur et je dois m’éloigner de Clayton. Je ne peux m’empêcher de me dire que sans sa présence, Billie serait peut-être à mes côtés en ce moment. J’ai conscience que c’est mesquin, mais je crois que l’attirance que nous éprouvons l’un pour l’autre nous détourne de notre objectif. Je n’aurais jamais dû l’embrasser comme je l’ai fait. La meilleure chose à faire est de garder nos distances et de nous concentrer sur Billie. Quand je l’aurai retrouvée, nous partirons loin de ce monde de fous, elle et moi. Je nous mettrai en sécurité, comme notre mère l’a fait avant nous.

J’emboite donc le pas à Garnett, suivie de près par Ava qui demeure silencieuse depuis tout à l’heure. Je ne doute pas qu’elle perde une miette de tout ce qui se dit verbalement ou non. L’odeur ferreuse du sang et humide de la terre qui règne ici me prend immédiatement à la gorge. Un cri d’agonie retentit au fond de la pièce et Ava se poste à ma hauteur, sur la défensive.

– Ne vous en faites pas, nous ne nous en prendrons pas à votre précieuse déesse, crache le frère de Clayton d’un ton méprisant.

Je ne comprends pas ce qui lui arrive. Nous n’avons jamais été amis, c’est un fait. Mais là, j’ai l’impression que nous avons dépassé un stade. Me tient-il responsable de la mort de Roy ? M’en veut-il d’avoir pris la fuite ?

– Il est tout à vous ! annonce la voix de l’Alpha qui s’approche de nous, un sourire terrifiant aux lèvres.

Il fait peur à voir. Son costume d’ordinaire sans un pli a connu de meilleurs jours. Sa chemise est couverte de sang, ses cheveux sont en bataille et ses poings sont écorchés alors qu’il avance sereinement jusqu’à nous, sa veste posée sur son bras.

– Reste avec elles ! ordonne-t-il à son fils.

Ce que je découvre en entrant dans la cage au fond du sous-sol me retourne l’estomac. La créature, puisqu’il ne s’agit plus d’un homme ni d’un animal, est étendue sur le sol dans une mare de sang. Je peine à déglutir, mais ne parviens pas à détacher mes yeux de cette horreur. Son visage est un mélange de l’homme et du loup : front et regard humains bien que d’une couleur jaune qui ne l’est pas, museau et gueule de loup. Des poils drus recouvrent aussi son visage, ce qui lui donne une allure bestiale digne de figurer dans les pires films d’horreur. L’odeur, mélange de sang et d’urine, est insoutenable. Je remonte le haut de mon t-shirt pour masquer mon nez et ma bouche, sous peine de vomir. Mais le plus terrifiant demeure son corps. Ses épaules, ses bras et ses jambes d’humain sont tordus en des angles inexplicables, des griffes sortent de ses doigts à mi-chemin entre des mains et des pattes. Je ne peux retenir un haut le cœur en découvrant les plaies béantes qui parsèment la moindre parcelle de peau poilue que je peux voir. Seul le mouvement saccadé de sa respiration m’assure qu’il est encore vivant. Mais dans son état, il ne pourra rien nous révéler. Pourquoi nous avoir laissées le découvrir ainsi ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’il s’agit d’un avertissement. Craignent-ils que je me retourne contre eux ? Pourquoi le ferais-je ? Ils se sont engagés à m’aider à retrouver ma sœur, je n’ai aucune raison de leur tourner le dos !

 

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