Le réveil d'Artémis: Wolf & God (édition française) t. 1 (French Edition)

Chapitre 14 - Cassie

Un peu plus tôt

Depuis que Clayton est venu sonner à ma porte la tension est palpable entre nous. Son ami tente de détendre l’atmosphère dans la voiture, mais rien n’y fait. Je ne comprends pas son attitude. S’il ne veut pas que j’aille au Sanctuaire, pourquoi m’y amène-t-il ? Craint-il que je me montre impolie envers sa famille ?

Lorsque nous nous arrêtons sur un chemin forestier, à des kilomètres

de la ville la plus proche, je commence à angoisser un peu. Et si leur objectif était juste de me mettre à l’écart de la civilisation pour se débarrasser de moi ? Cela ne serait pas complètement aberrant comme raisonnement. Ce sont peut-être ces loups-là qui ont enlevé ma sœur. Pour ce que j’en sais, Clayton pourrait même être Yohan ! La seule description que j’ai réussi à obtenir de lui est qu’il a les cheveux clairs et une apparence athlétique. Cependant, je ne peux pas mettre de côté le fait qu’il m’a sauvé la vie la semaine dernière. Pourquoi me sauver pour m’éliminer quelques jours plus tard ? Ça ne tient pas la route ! Je prends donc une profonde inspiration avant de descendre de voiture pour rejoindre les deux hommes qui m’attendent.

– Tout va bien ? s’enquiert Tyler.

– Oui, oui ! C’est juste qu’on est un peu loin de tout ! remarqué-je. – C’est un peu le but ! raille Clayton.

– Je crois surtout qu’elle redoute qu’on soit des serials killers ! ironise l’homme à la crête. Si le Sanctuaire est aussi loin des humains, c’est avant tout pour les protéger, m’apprend-il.

– Comment ça ? le questionné-je intriguée.

– Les loups ont besoin d’espaces pour se dégourdir les pattes et disons que nous pouvons nous montrer bruyants à certaines phases de la lune, semble-t-il se moquer en regardant son ami d’un œil pétillant. – Les meutes vivent à l’écart des villes pour satisfaire la part animale en eux, conclut Clayton, en se tournant vers moi.

J’observe alors Tyler se diriger vers la voiture en ôtant ses vêtements.

– Qu’est-ce… m’outré-je.

– Je vais annoncer votre arrivée, révèle-t-il en déboutonnant son jean.

Mal à l’aise, je me détourne immédiatement. J’entends une porte de la voiture s’ouvrir et se refermer dans mon dos. Puis des bruits indescriptibles résonnent dans la forêt. Un frisson désagréable dévale ma colonne vertébrale et les battements de mon cœur s’accélèrent quand je perçois un grognement animal. Lorsque je me retourne, un immense loup blanc me scrute intensément. La bête est magnifique et terrifiante à la fois, avec ses crocs luisants. Je recule instinctivement jusqu’à heurter quelque chose dans mon dos.

– Tu n’as rien à craindre, me signale la voix de Clayton.

C’est alors que je me rends compte que c’est contre lui que je me suis réfugiée. La chaleur de son torse se répand dans mon dos et son souffle effleure ma joue comme il parle à son ami :

– Vas-y ! Nous en aurons pour une bonne heure et demie à pied, lui indique-t-il.

Je demeure incapable de bouger jusqu’à ce que le loup s’enfonce dans les fougères pour ne plus être qu’une tache blanche dans les sous-bois. Alors seulement, je parviens à me détacher de mon compagnon. Comment un homme peut-il se changer ainsi en loup ? Cela ne devrait pas être possible ! Les craquements sinistres de la transformation résonnent encore à mes oreilles. Je ne peux m’empêcher de penser à ma sœur. Elle a vécu ça, elle aussi. C’est terrifiant…

– Est-ce… Est-ce douloureux ? demandé-je à Clayton en me tournant vers lui.

– Je ne vais pas vous mentir, les premières transformations sont affreusement douloureuses, mais cela s’atténue avec le temps, tente-t-il de me rassurer.

Je ne peux imaginer ce que ma sœur vit en ce moment même alors qu’elle est sans doute entourée d’inconnus aux crocs aiguisés. Je ne peux pas envisager l’éventualité qu’elle soit morte… Je suis persuadée que je le sentirais s’il lui était arrivé quelque chose. Cependant, mon esprit ne peut s’empêcher de me rappeler que je n’ai rien senti quand ma mère a fait son attaque… Je ferme les yeux pour éloigner ses doutes qui ne m’aident pas à rester positive. C’est tout ce qu’il me reste, je dois m’y raccrocher !

– Allons-y ! m’indique Clayton, en s’enfonçant dans les bois. – Vous n’allez pas vous changer en loup ? lui demandé-je, étrangement curieuse de découvrir à quoi ressemble son alter ego. – Non ! répond-il laconique.

Après un peu plus d’une heure de marche ponctuée de mes questions sur les loups et le lien qui les unit à leur part humaine, je découvre une propriété complètement surréaliste au cœur de la forêt. Je demeure bouche bée devant la beauté du domaine. Le chalet en bois est d’une dimension impressionnante tout en se fondant à la perfection avec son environnement. Les arbres centenaires sont parfaitement intégrés aux nombreuses dépendances.

– Waouh ! C’est magnifique ! ne puis-je m’empêcher de remarquer.

Je ne loupe pas le sourire suffisant qui pare les lèvres de Clayton à mes mots. Mais il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que deux de ses amis nous rejoignent. Je reconnais la jeune femme indienne qui était présente hier au restaurant : Nyméria, si je ne me trompe pas. Tyler, qui a retrouvé son apparence humaine depuis, l’accompagne.

– Vous êtes là ! nous salue-t-elle.

Elle m’invite à la suivre, puis voyant que je lance un regard

incertain à Clayton, elle précise :

– Hazel nous attend.

Même s'il n’est pas spécialement loquace aujourd’hui, il est ma seule personne de référence ici. J’ignore s’il y a des us ou des coutumes que je devrais connaitre avant de m’aventurer dans ce domaine. Le spectacle de la transformation de Tyler en loup m’a complètement fait perdre de vue que j’allais me trouver au plein cœur d’une communauté qui possède sans doute des règles qui lui sont propres.

– À tout à l’heure ! m’indique-t-il après que Tyler lui a chuchoté quelque chose à l’oreille.

Je crois percevoir une lueur de mécontentement dans son regard, mais je n’en suis pas certaine. Je suis donc Nyméria dans des escaliers qui me semblent ne jamais prendre fin. Comment une femme de l’âge d’Hazel parvient-elle à grimper toutes ces marches ?

– Où sommes-nous ? lui demandé-je en découvrant des centaines de livres. – Aux archives. Mamilou a pensé que ce serait plus pratique pour effectuer vos recherches dans nos recueils.

– Cassie ! m’accueille la vieille femme depuis le fond de la pièce.

Je remarque que la grand-mère de Clayton est entourée de deux autres personnes âgées. La première est un homme aux traits asiatiques aux longs cheveux gris et la seconde une femme à la peau dorée qui me fixe avec une intensité qui me dérange. J’ai l’impression qu’elle me détaille couche après couche et c’est une sensation désagréable.

– Bonjour ! salué-je les aînés.

– Je te présente Millie et Hiro. Ils font partie des gammas, tout comme moi. – Les gammas ?! Qu’est-ce que c’est ? l’interrogé-je. – Asseyez-vous ! m’invite l’homme, en me désignant le fauteuil à côté de lui.

Lorsque je me retourne, je me rends compte que Nyméria a disparu. Je ne l’ai même pas entendu partir.

– Les gammas sont les membres les plus anciens d’une meute, m’explique Hazel.

– Nous sommes la voix de la sagesse, ajoute le vieil homme, avec un sourire doux qui me met tout de suite en confiance.

La troisième gamma continue de me dévisager, mais n’ouvre pas la bouche.

– As-tu apporté la photo que je t’ai demandée ? me demande la grand-mère de Clayton.

– Oui, oui, bien sûr, lui assuré-je en sortant la photo de mes parents de mon sac, avant de la lui tendre.

L’aïeule inspecte la photo pendant de longues secondes avant de plonger ses yeux dans les miens puis de tendre la photo à Millie.

– Vous ressemblez beaucoup à votre père, remarque Hazel. – Oui, je…

– Par tous les Dieux ! me coupe la voix éraillée de Millie.

L’émotion pure que je perçois sur ses traits m’interpelle immédiatement. Les battements de ma poitrine s’accélèrent alors qu’elle porte la photo à son cœur. Des larmes coulent silencieusement sur ses joues tandis que son regard argenté se plonge dans le mien.

– Vous… Vous les connaissiez ? m’enquiers-je la boule au ventre. – William était le fils de Millie, m’apprend Hazel tandis que la vieille femme hoche la tête frénétiquement.

Je peine à analyser les mots qu’elle vient de prononcer. William était le fils de Millie ! Mon père était son fils…

– Que ? Quoi ? Je ne comprends pas… crois-je halluciner.

Comment cette femme pourrait être ma grand-mère ? Maman nous a toujours dit que nous n’avions plus de famille. Je n’ai pratiquement pas de souvenirs de mon père, pourtant quelque chose dans la façon qu’elle a de me sourire m'en rappelle un autre… Je revois le visage bronzé de mon père qui venait me lire une histoire après une longue journée de travail. Ses traits demeurent flous, mais son sourire, lui, je ne l’ai jamais oublié.

Avant de m’en rendre compte, je sens des larmes s’échapper de mes yeux. Je n’arrive pas à y croire. Pourtant, tout fait sens ! Pourquoi notre mère nous a envoyées ici, la ville de son enfance dont elle ne nous a jamais parlé, après sa mort ? Sans doute pour que nous rencontrions le reste de notre famille. Pourquoi Billie est un loup-garou ? Notre père était vraisemblablement un lycanthrope, lui aussi. Tout s’explique ! Et néanmoins, je saisis qu’un grand pan de notre histoire m’échappe. Pourquoi notre mère a fui cette ville et notre famille ?

– Il y a beaucoup à dire ! m’assure Hiro, en prenant l’une de mes mains dans les siennes, en signe de compassion.

Millie de son côté ne cesse les allers-retours entre la photo et moi. Ses yeux brillent d’une lueur étrange. Je comprends facilement que la vieille femme n’est pas tout à fait saine d’esprit.

– Que lui est-il arrivé ? demandé-je à Hazel, en essuyant les larmes sur mes joues.

– Après le meurtre de votre père…

– Que… Quoi ?! m’alarmé-je immédiatement. Mon père est décédé dans un accident de voiture, la contredis-je.

– Il y a bien eu une course poursuite, mais ce n’est pas ce qui l’a tué, m’assure-t-elle, avec un regard plein de compassion.

À l’instant, je ne veux pas de sa compassion ! La colère et la douleur se disputent en moi. Notre mère nous aurait menti ?! Mon père, assassiné. Billie, enlevée. Je commence à comprendre pourquoi maman a fui…

– À cette époque, l’Aconit Argenté nous traquait, poursuit-elle, insensible aux troubles qui m’animent.

– Je ne comprends rien à ce que vous racontez ! la coupé-je, les nerfs à vif.

Pense-t-elle que découvrir l’assassinat de mon père soit si facile à accepter ? De son côté, Millie commence à se balancer d’avant en arrière tout en serrant la photo contre sa poitrine. L’état de mon aïeule me bouleverse bien plus que je voudrais l’admettre. Son sang coule dans mes veines et je réalise que cela compte plus que je le pensais. Cette inconnue fait partie de ma famille et il est difficile de la voir souffrir de cette manière.

– Je vais l’emmener se reposer, annonce Hiro en se levant de son fauteuil.

Instinctivement, je me lève à mon tour. Mais je me rends compte que je ne sais pas comment agir.

– Cela fait beaucoup à encaisser pour elle, m’explique le vieil homme en conduisant Millie hors de la pièce. Elle a besoin de repos. Vous pourrez venir la voir plus tard, m’assure-t-il en posant une main réconfortante sur mon épaule.

J’acquiesce tant bien que mal et les suis des yeux jusqu’à ce qu’il referme la porte derrière eux.

– Viens ici ! me surprend la voix d’Hazel dans mon dos.

J’avais presque oublié sa présence. Elle désigne un manuel ouvert devant elle. Je sais que cette femme n’est pour rien dans ce qu’elle vient de m’annoncer. Mais il m’est difficile de ne pas m’en prendre à elle quand tous ceux que je voudrais accuser de traitrise sont morts ou pas à même de recevoir mes reproches… Je découvre dans l’album qu'elle m'indique, une photo datant d’une trentaine d’années. Elle a été prise dans la cour devant la propriété. Lorsqu’elle me montre une personne du doigt, j’y identifie le visage de mon père. Un homme a sa main posée sur son épaule et une femme souriante se tient à leurs côtés.

– C’est Millie et son mari, m’annonce-t-elle.

– Que lui est-il arrivé ? demandé-je en indiquant mon grand-père du doigt. – Ce n’était pas une période facile pour nous à l’époque… me révèle-t-elle. – Racontez-moi ! réclamé-je, en m’asseyant à ses côtés. – Tu dois savoir qu’il existe une organisation qui en a après les loups-garous. Ils se font appeler l’Aconit Argenté, les AcAr pour abréger. Ces individus nous chassent depuis la nuit des temps. – Ce sont eux qui ont chassé les loups d’Arcadie ? – Je vois que tu as fait des recherches de ton côté, remarque-t-elle un sourire aux lèvres. Oui, ce sont bien eux. Il y a une trentaine d’années, un groupe d’AcAr s’est installé dans la région. Nous avons perdu beaucoup des nôtres pendant cette période dont ton père et ton grand-père. Millie a très mal vécu la disparition des deux hommes de sa vie, personne ne peut le lui reprocher. Et quand on a découvert que ta mère avait disparu avec ses filles, nous avons imaginé le pire… Nous vous pensions mortes tout ce temps.

– Vous saviez ! la coupé-je. Quand vous m’avez vu au restaurant, précisé-je. Vous saviez qui j’étais ?!

– J’avais quelques doutes. Il faut dire que tu es le portrait craché de ton père: les mêmes yeux à la couleur si particulière, la même bouche et le même nez.

– C’est pour ça que maman a fui ? Pour nous protéger ? demandé-je, la voix chargée d’émotions.

– J’imagine… Je ne connaissais pas bien ta mère, me révèle-t-elle, en posant une main compatissante sur la mienne.

– Elle ne vivait pas ici avec mon père ? m’étonné-je. – Non ! m’indique-t-elle, un sourire triste aux lèvres. Les couples mixtes ne sont pas vraiment tolérés chez les garous. De nombreuses tensions existaient dans la meute à cause de son union avec ta mère. Ils vivaient en dehors du Sanctuaire. William avait pris ses distances avec la meute. Même si le lien d’âmes les unissait, la meute n’a pas voulu le reconnaitre. – Le lien d’âmes ? l’interpellé-je.

– Un lien mystique qui unit deux âmes. Les humains parlent d’âmes sœurs. Mais ce lien est plus qu’un simple lien affectif entre deux êtres. Les garous qui trouvent l’autre partie de leur âme développent des capacités exceptionnelles entre eux. Mais je m’égare. Si nous avions su que votre mère était partie, nous aurions tout fait pour vous retrouver. Votre maison était sens dessus dessous, les vitres cassées. Il y avait même des traces de sang dans la cuisine. Nous n’avons jamais imaginé que tout cela était scénarisé… Je suis désolée que tu aies dû vivre tout cela toute seule. – Je n’étais pas seule… Billie était là !

– Nous allons la retrouver, m’assure-t-elle.

Je veux tellement la croire…

OceanofPDF.com