Le réveil d'Artémis: Wolf & God (édition française) t. 1 (French Edition)

Chapitre 3 - Cassie

Reprenant mes esprits, je fonce à ma voiture et me rends au bureau

du shérif. Dans une disparition, les premières heures sont décisives. Enfin, c'est ce que disent les documentaires que j’ai regardés.

– Que puis-je pour toi, ma petite ? m’interpelle l’homme à l’accueil.

Je déteste sa façon condescendante de s’adresser à moi, mais passe outre, comme souvent ces derniers temps. Depuis que je dois m’occuper de ma sœur, j’ai appris à prendre sur moi. Je ne m’enflamme plus à la moindre contrariété comme auparavant. Je pèse le pour et le contre avant de déverser mes émotions. Billie ne manquait d’ailleurs pas de me le faire remarquer.

– Ma sœur a disparu ! annoncé-je à l’agent de police. – En êtes-vous bien sûr ? insiste-t-il, comme si j’étais une demeurée.

Je prends une profonde inspiration avant de lui répondre.

– Elle n’est pas rentrée à la maison ce soir, préféré-je ne pas réagir à son insulte.

– Où sont vos parents ? me questionne-t-il, en lorgnant ma poitrine sans aucune discrétion.

– Morts ! craché-je, en refermant les pans de ma veste.

L’homme me lance un regard mi-sceptique, mi-désolé. J’ai comme l’impression qu’il ne me prend pas au sérieux.

– Puis-je parler à votre supérieur ? me renseigné-je, en regardant dans les bureaux derrière lui.

– Quand devait-elle rentrer ? me questionne-t-il, ignorant ma demande. – Elle devait m’appeler pour que je vienne la chercher chez son amie. – Quelle heure ? insiste-t-il, sans me lâcher des yeux. – Vers dix-huit heures.

C’est la première fois de ma vie que je me rends dans un poste de police. J’ignore donc comment cela se passe normalement. Mais ne devrait-il pas prendre des notes ?

– Vous ne notez rien ? m’enquiers-je.

– Pourquoi faire ? m’interroge-t-il sur la défensive. – Je viens vous signaler la disparition de ma sœur ! m’agacé-je. – Revenez dans vingt-quatre heures ! me lance-t-il. – Vous vous foutez de moi !? enragé-je.

Je sais parfaitement qu’il n’y a aucun délai pour signaler une disparition. J’ai passé de longues nuits d’insomnie à regarder des documentaires sur des personnes disparues. Et la rengaine des “revenez dans vingt-quatre heures” de certains films et séries, ce sont des conneries, je le sais.

– Qu’est-ce qui se passe ? nous interrompt une agente. – Une gamine qui a fugué ! lance le connard à sa collègue. – Ce n’est pas ça, grogné-je.

– Quel âge a-t-elle ? m’interroge la femme, semblant plus sensible à mon histoire.

– Dix-huit ans.

– A-t-elle laissé un message ? Une lettre ? Vous a-t-elle appelée ?

La feuille dans ma poche me brule la peau. Je sais que je ne dois rien cacher aux autorités si je veux mettre toutes les chances de mon côté. Je sors donc à contrecœur le mot de Billie et le tends à la jeune femme. L’homme me lance un regard entendu, l’air de dire “je le savais bien”. Connard !

– Autre chose ? me demande-t-elle.

– Non… soufflé-je, dépitée. J’ai retrouvé sa chambre sens dessus dessous. – Vous avez une idée de pourquoi elle aurait fugué ? – Non… Je… Je ne comprends pas… révélé-je la gorge nouée. – Nous allons lancer des demandes pour avoir accès à ses relevés téléphoniques et interroger ses proches. En général, les fugueurs reviennent au bout de quelques heures. Ne perdez pas espoir, tente-t-elle de me rassurer, bien plus professionnelle que son connard de collègue.

Après avoir rempli quelques formulaires, je rentre chez moi en ayant l’impression qu’une chape de plomb pèse sur mes épaules. Je suis épuisée, mais je sais que je ne parviendrai pas à dormir en sachant que ma sœur s’est évaporée dans la nature. Après avoir essayé une nouvelle fois de la joindre, je me dirige vers sa chambre. Je ne comprends même pas qu’elle ait pu la mettre dans un tel chantier. Billie ne supporte pas le désordre. C’est toujours elle qui garde la maison rangée. Comme notre mère, elle est à la limite du maniaque. Une preuve supplémentaire que quelque chose cloche dans cette histoire.

Ne m’attardant pas sur la pagaille qui règne ici, je m’allonge sur le lit et respire son doux parfum de Barbapapa. Presque immédiatement, Nougat vient se blottir tout contre moi. Le pauvre, il doit lui aussi se demander où est passée sa maitresse. Je le serre dans mes bras et c’est comme si nous nous consolions l’un l’autre. Des larmes silencieuses glissent sur mes joues sans discontinuité, jusqu’à ce que je m’effondre de fatigue.

C’est le réveil Harry Potter de ma sœur qui me sort de mon sommeil le lendemain matin. J’ai la sensation d’avoir un marteau-piqueur dans la tête et je suis frigorifiée. Je mets un moment à comprendre pourquoi je me trouve dans la chambre de Billie. Et puis la soirée d’hier se rappelle à mon esprit et mon cœur se comprime dans ma poitrine. Le constat est sans appel : elle n’est toujours pas rentrée. J’attrape mon téléphone et tente de nouveau de la joindre. Comme d’habitude, je tombe directement sur le répondeur qui ne va pas tarder à être saturé par mes messages d’inquiétude.

Je ne sais pas quoi faire. Je ne travaille pas aujourd’hui, mais je me sens incapable de rester chez moi à attendre de voir si elle va rentrer. Je décide donc de me rendre à l’université pour mener ma propre enquête en commençant par interroger ses amis.

En quittant sa chambre, je me souviens que ses affaires de dessin ont

disparu… Avec un peu de chance, je la trouverai devant la salle de son premier cours de la journée. Je prends une douche rapide et attrape son emploi du temps aimanté sur la porte du frigo. Elle commence la journée par un amphi d’histoire de l’art. En me pressant, j’arriverai peut-être avant le début du cours. Il sera plus simple d’interpeller ses camarades à ce moment-là, plutôt que de devoir attendre la fin des cours. Normalement, je ne suis pas autorisée à entrer dans l’Université, mais vu sa taille et mon âge, je pense pouvoir passer inaperçue. L’avantage de n’avoir que quatre ans de plus que ma sœur. De toute façon, je me sens incapable de patienter jusqu'à la fin de la journée pour avoir des réponses à mes questions. Dans une autre vie, j’aurais moi aussi eu ma place dans cette fac…

Lorsque j’arrive sur le campus, les étudiants s’éparpillent en direction de leur premier cours de la journée. J’ai mis plus de temps que prévu à me repérer parmi tous les édifices. Il faut dire que je ne suis venue qu’une fois : le jour de la rentrée de Billie. Je me précipite donc vers le bâtiment B, où se tiennent les cours magistraux d’art. Je repère facilement Vénus, grâce à sa grande taille et sa chevelure volumineuse qui dépassent de la nuée d’étudiants courant dans les couloirs. À ses côtés, je reconnais Stella et Connor. Mais aucune trace de ma sœur, malheureusement. Quand Vénus me voit, elle apostrophe ses amis qui me dévisagent tous avec un air compatissant. Je ne sais pas ce que la jeune femme leur a raconté, mais j’apprécie moyennement cette lueur de pitié dans leurs yeux, comme s’ils savaient quelque chose que j’ignore.

– Salut ! les interpellé-je. Vous avez deux minutes à m’accorder ? leur demandé-je pour la forme.

– Le cours va bientôt commencer, madame, nous devons y aller, indique Vénus mal à l’aise.

– Ce ne sera pas long, lui assuré-je.

Nous nous éloignons légèrement de la foule d’étudiants pour avoir un peu d’intimité.

– Qu’est-ce que vous voulez savoir ? m’interpelle Stella, sur la défensive.

J’avoue ne pas comprendre cette hostilité à mon égard. Billie est son amie, non ?! Ne devrait-elle pas être aussi inquiète que moi par sa disparition ? Ils m’assurent tous les trois ne pas avoir eu de ses nouvelles et ne pas savoir où elle a pu aller. J'ignore si je peux réellement leur faire confiance. J’ai eu leur âge il n’y a pas si longtemps et j’ai conscience que les adultes ou toutes personnes représentant l’autorité sont considérés comme l’ennemi. Mais je ne peux que me fier à eux et à leur jugement. Ma sœur est loin d’être stupide, j’espère donc que c’est également le cas de ses amis.

– Est-ce que vous avez remarqué quelque chose de bizarre ces derniers temps avec Billie ?

– Non, rien de spécial ! me répond Stella, bien trop vite à mon gout. – Qu’est-ce que vous me cachez ? les soupçonné-je immédiatement. – Rien du tout ! m’assure-t-elle, en lançant un regard significatif à ses deux autres amis.

– Arrête Stella ! Billie a disparu ! Il serait tant de ravaler ta jalousie, la repousse Connor, en se tournant vers moi. Ces dernières semaines, elle était un peu distante. Depuis qu’elle traine avec ce mec, là ! Elle était plus renfrognée… enfin, plus que d’habitude, je veux dire… m’apprend-il, légèrement gêné.

– Quel mec ? halluciné-je.

J’ai du mal à croire qu’il puisse s’agir d’une fugue amoureuse. Nom d’un chien, Billie ! Tu n’es pas aussi bête !?

– Ian... Non, Yohan, je crois.

– Qui est-ce ? Il est en cours avec vous ? m’enquiers-je, troublée qu’un mec se cache derrière cette histoire.

– Non, il n’est pas à l’Université. Il traine parfois sur le campus, c’est comme ça qu’ils se sont rencontrés, m’apprend-il. On ne le connait que de vue.

Je note cette information dans ma tête pour plus tard.

– Vous avez essayé de lui parler de son comportement ? – On a bien essayé… Mais elle n’a rien voulu nous dire… m’assure sa meilleure amie. Et ces derniers jours, elle agissait bizarrement. Dimanche, quand elle est partie, elle semblait… apeurée. Quand je lui ai proposé de l’accompagner jusque chez vous, elle n’a pas voulu et s’est enfuie en courant.

– Et c’est maintenant que tu me le dis ?! enragé-je de découvrir que ma sœur avait sans doute des problèmes.

– Jeunes gens en cours ! nous interrompt celui que je suppose être leur professeur. Vous êtes une nouvelle étudiante ? m’interroge l’homme quand ils disparaissent dans l’amphi.

– Oh ! Non ! Non ! m’excusé-je, gênée. Je suis simplement… – Peu importe ! me coupe-t-il. Vous feriez mieux de déguerpir avant que je n’appelle la sécurité… me menace-t-il en croisant les bras sur sa poitrine.

Je sors donc de l’établissement sous son regard insistant. De quoi je me mêle sérieusement ? Seule devant le bâtiment, je sens la pression augmenter sur mes épaules. Je suis épuisée et je ne sais pas quoi faire des informations que je viens de récolter. Billie était distante avec ses amis depuis plusieurs semaines et semblait apeurée avant de partir de chez Vénus, hier. Pourquoi ? Elle trainait aussi avec un homme plus âgé, si j’ai bien compris. Et moi, je n’ai rien vu ! Je passe de longues journées au restaurant, mais pendant mes repos, je n’ai même pas remarqué un changement d’attitude chez ma sœur. Je ne peux m’empêcher de m’en vouloir. Si j’avais été plus attentive à elle, elle n’aurait sans doute pas disparu et cela me ronge. Je dois la retrouver, coute que coute.

En sortant du campus, je me dirige vers le bureau du shérif pour savoir s’ils ont du nouveau. Mais évidemment, rien de concluant. Ils attendent encore les relevés téléphoniques de l’opérateur. De mon côté, je n’ai rien trouvé de suspect dans ses factures que je viens d’éplucher. Elle envoie surtout beaucoup de messages à ses amis et ce qui se passe sur les réseaux sociaux me reste inaccessible.

 

Lorsque je retourne au travail mercredi, je suis épuisée et démoralisée. Cela fait maintenant trois jours que je n’ai plus de nouvelles de ma sœur. Mon cerveau ne cesse d’inventer des scénarios de plus en plus catastrophes. Je souhaite de tout mon cœur que cette histoire se finisse bien, mais la réalité me semble tout autre. On dit qu’au bout de quarante-huit heures, les chances de retrouver une personne disparue en vie sont très faibles. Mon patron m’a proposé de rester chez moi aujourd’hui. Mais en vérité, je n’en peux plus de tourner en rond. Ces derniers jours se sont résumés à des allers-retours au commissariat. Des patrouilles ont été mobilisées pour chercher dans toute la ville et de mon côté, j’ai continué les coups de téléphone sans réponse à ma sœur. Je redoute le pire…

– Cassie ! m’accueille Hannah, en me serrant dans ses bras alors que j’enfile ma tenue de travail : une chemise blanche et un tablier marron au nom du resto.

Comme c’était à prévoir, je m’écroule en pleurs tout contre elle. Je n’ai plus personne qui se soucie suffisamment de moi pour me consoler depuis la disparition de ma petite sœur. Et cette révélation est un coup supplémentaire à encaisser. Billie est ma seule famille, je ne peux pas la perdre elle aussi !

– Qu’en dit le bureau du shérif ? me demande-t-elle, quand mes larmes sont séchées.

– Pas grand-chose, malheureusement. La paperasse prend du temps, lui expliqué-je ce qu’un agent m’a signalé quand j’ai perdu mon sang-froid hier, face à son absence de réponse.

– Je… Je connais peut-être quelqu’un qui pourrait t’aider… m’annonce-t-elle, sans oser me regarder dans les yeux.

– Comment ça ?

– Disons que quand j’ai eu des problèmes avec un ex, particulièrement collant, j’ai appelé ce gars pour me débarrasser de lui ! m’explique-t-elle, les joues rougissantes.

– Hein ? Quoi ? m’alarmé-je.

Mais où est-ce que je suis tombée. Après les mecs d’un gang qui

semblent avoir l’habitude de se bagarrer dans un restaurant, voilà qu’elle mentionne un meurtre sans aucune gêne. En plus, j’ai du mal à saisir en quoi un assassin pourrait m’aider à retrouver ma sœur.

– Non ! Non ! s’esclaffe-t-elle devant mes yeux exorbités et mon teint livide. Je ne parle pas de ce genre de façon de se débarrasser de quelqu’un. Je vais faire comme si je n’étais pas insultée que tu penses que je puisse vouloir la mort de quelqu’un. On va mettre ça sur le coup de l’émotion. – De quoi tu parles alors ? lui demandé-je, complètement perdue. – Un privé ! s’exclame-t-elle. Il a déterré des dossiers sur Cliff, dont je me suis servi pour qu’il me fiche la paix. Enfin bref ! Il n’a pas à s’encombrer de paperasse, contrairement aux flics…

– Euh… Ok ! Je vais faire comme si ce n’était pas étrange que tu aies ce genre de contact. Mais effectivement, ça pourrait être une bonne alternative, admets-je. J’ai bien essayé de mener mon enquête, mais je ne suis pas vraiment douée... Tout ce que j’ai réussi à faire, c’est faire peur aux amies de Billie, réalisé-je.

– Tiens ! Je t’envoie son numéro, m’annonce-t-elle en pianotant sur son téléphone. Appelle-le maintenant ! Je te remplace pendant quinze minutes, t’inquiète ! m’assure-t-elle, en posant une main affectueuse sur mon épaule.

Je me rends compte que j’ai de la chance de l’avoir rencontrée. Elle m’a peut-être déniché le meilleur moyen de retrouver Billie. Ne perdant pas de temps, je compose le numéro qu’elle m’a envoyé par message.

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