Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 12 sur 43

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Le rocher de Tanios

Chapitre 1

L’ENDROIT où se tenait l’enfant de Lamia quand cet incident a eu lieu, je pourrais le désigner avec exactitude. Les lieux ont peu changé. La grand-place a gardé le même aspect et la même appellation, « Blata », qui veut dire « dalle ». On ne se donne pas rendez-vous « sur la place », mais « sur la dalle ». Aujourd’hui comme hier. Tout à côté, l’école paroissiale, active depuis trois siècles ; nul cependant ne songe à s’en vanter, parce que le chêne dans la cour va sur ses six cents ans et que l’église en compte deux fois plus encore, du moins ses plus vieilles pierres.

Juste derrière l’école, la maison du curé. Il s’appelle bouna Boutros, tout comme celui qui vivait à l’époque de Tanios ; j’aurais aimé pouvoir dire qu’il s’agit d’un de ses descendants, mais cette homonymie n’est qu’une coïncidence, aucune parenté ne lie les deux hommes, sinon dans la mesure où tous les gens du village se retrouvent cousins dès qu’on remonte de quatre marches l’échelle des aïeux.

Les gamins de Kfaryabda jouent toujours devant l’église et sous l’arbre. Autrefois, ils portaient une espèce de robe-tablier, le koumbaz, et aussi un bonnet, il fallait être complètement démuni, ou désaxé, ou tout au moins fort original pour sortir kcheif — nu-tête —, un mot qui sonnait comme une réprimande.

À l’autre bout de la place, il y a une fontaine qui s’écoule du ventre de la colline par une grotte ; il s’agit de cette même colline dont le château couronnait jadis le sommet. Même aujourd’hui, on ne peut que s’arrêter pour en admirer les vestiges ; autrefois, le spectacle devait être quelque peu écrasant. J’ai vu tout récemment une gravure du siècle dernier, œuvre d’un voyageur anglais et qu’un peintre de mon village avait coloriée ; le château tournait alors vers le village une façade d’un même tenant, on eût dit une falaise bâtie de main d’homme, avec cette pierre qu’on appelle justement pierre de Kfaryabda, dure et blanche avec des reflets violacés.

Les gens avaient d’innombrables noms pour la demeure du seigneur. On allait « au sérail », « à la colline », « à la maison-du-haut »,et même » à l’aiguille » — pour une raison que je ne devais découvrir que plus tard ; mais le plus souvent on se rendait « au château », ou tout simplement « en haut ». Des marches, fort irrégulières, y conduisaient à partir de la Blata ; c’est par là que les villageois passaient quand ils montaient « voir la main du cheikh ».

À l’entrée de la grotte, une voûte ornée d’inscriptions grecques, écrin majestueux pour une fontaine précieuse, vénérable, puisque c’est autour d’elle que s’est bâti le village. Son eau, glaciale en toute saison, parcourt les dernières coudées sur la surface d’un rocher creusé en entonnoir, puis se déverse par un large bec crénelé dans un petit bassin, avant d’aller irriguer quelques champs alentour. En ce lieu, depuis toujours, les jeunes du village se plaisent à comparer leur endurance : c’est à qui laissera sa main le plus longtemps sous l’eau qui s’abat.

Je m’y suis essayé plus d’une fois. Tout fils de Kfaryabda peut tenir quinze secondes ; à partir de trente, une douleur sourde se propage de la main au bras, puis à l’épaule, on se sent envahi par une sorte d’engourdissement généralisé ; au-delà d’une minute, le bras est comme amputé, arraché, on risque à chaque instant de perdre connaissance, il faut être héroïque ou suicidaire pour s’entêter encore.

À l’époque de Tanios, on se mesurait, de préférence, les uns aux autres. Deux garçons mettaient leur main sous l’eau en même temps, celui qui la retirait en premier avait perdu, il devait faire le tour de la place à cloche-pied. Tous les oisifs du village, qui se retrouvaient dans l’unique café autour d’un jeu de tawlé, ou qui traînaient au voisinage de la dalle, attendaient cette attraction immémoriale pour, tapant des mains, encourager les sautilleurs et les narguer à la fois.

Ce jour-là, Tanios avait défié l’un des fils du curé. En quittant la classe, ils s’étaient dirigés ensemble vers le lieu du duel, suivis d’une nuée de camarades. Suivis, aussi, par Challita, le fou du village, une espèce de vieil enfant squelettique, haut sur échasses, nu-pieds nu-tête, à la démarche titubante. Il était toujours à rôder autour des enfants, inoffensif mais parfois agaçant, riant de leurs rires sans même en connaître la raison, semblant s’amuser plus qu’eux de leurs jeux, écoutant leurs conversations sans que nul se préoccupât de sa présence.

Arrivés à la fontaine, les deux gamins avaient pris leurs marques, s’étaient étendus sur le sol de chaque côté du bassin, main levée, prêts à entamer leur épreuve d’endurance dès que le signal en serait donné. À cet instant, Challita, qui se trouvait juste derrière Tanios, eut l’idée de le pousser dans l’eau. Le garçon fut déséquilibré, bascula, se sentit plonger dans le bassin, mais des mains se tendirent qui le repêchèrent à temps. Il se releva tout mouillé, ramassa une écuelle qui traînait par là pour la remplir et aller la vider sur la tête du malheureux en l’agrippant par les guenilles. Challita qui, jusque-là, riait de sa plaisanterie se mit à hurler comme un muet, et quand Tanios, au moment de le lâcher, le projeta violemment à terre, on l’entendit crier, d’une voix soudain intelligible : Tanios-kichk ! Tanios-kichk ! Tanios-kichk ! en martelant de son poing gauche la paume de sa main droite en signe de vengeance.

Une vengeance, c’en était une, en effet. Chose qu’on lisait fort clairement dans les yeux de tous ceux qui entouraient Tanios, plus encore que dans les siens. Quelques gamins avaient commencé par rire, mais ils s’étaient aussitôt ravisés en observant la consternation générale. Le fils de Lamia mit un certain temps à comprendre ce qui venait de lui être dit. Les pièces de l’atroce charade ne s’emboîtèrent dans son esprit que lentement, l’une après l’autre.

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Le mot kichk n’était nullement destiné à servir de sobriquet ; il désigne une sorte de soupe épaisse et aigre à base de lait caillé et de blé. C’est l’un des plus vieux monuments culinaires que l’on puisse visiter aujourd’hui, on le prépare encore à Kfaryabda de la même façon qu’il y a cent ans, qu’il y a mille ans, qu’il y a sept mille ans. Le moine Elias en parle abondamment dans sa Chronique au chapitre des coutumes locales, précisant de quelle manière le blé, au préalable concassé, doit « boire son lait » dans de grandes terrines pendant plusieurs jours. « On obtient ainsi la pâte appelée kichk vert, dont les enfants raffolent, et qu’on étale sur une peau de mouton tannée pour la laisser sécher sur les terrasses ; alors les femmes la récoltent dans leurs mains et l’effritent avant de la passer au tamis pour obtenir la poudre blanchâtre qui se garde dans des sacs en toile tout au long de l’hiver… » Il suffira alors d’en dissoudre quelques louches pleines dans l’eau bouillante pour obtenir la soupe.

Le goût peut paraître étrange aux profanes, mais pour un fils de la Montagne, aucun mets n’accompagne plus chaudement les rigueurs de l’hiver. Le kichk a longtemps constitué l’ordinaire des dîners villageois.

S’agissant du cheikh, il avait, certes, les moyens de manger autre chose que ce plat de pauvres, mais par goût, et peut-être aussi par habileté politique, il vouait au kichk un véritable culte, proclamant sans arrêt que c’était le roi des mets, comparant devant ses invités les diverses manières de le préparer. C’était, en concurrence avec les moustaches, son sujet de conversation préféré.

La première chose dont Tanios se souvint, en entendant Challita l’appeler ainsi, c’est d’un banquet qui avait eu lieu au château deux semaines plus tôt, au cours duquel le cheikh avait dit, à qui voulait l’entendre, que pas une seule femme au village ne savait préparer le kichk aussi parfaitement que Lamia ; elle-même n’était pas présente au banquet, mais son fils y était, ainsi que Gérios, vers lequel il s’était tourné en entendant ses paroles, pour voir s’il se sentait aussi fier que lui. Eh bien non, Gérios semblait plutôt atterré, les yeux dans les genoux et le teint blême. Tanios avait mis cette réaction sur le compte de la politesse. N’est-il pas convenable de se montrer embarrassé face aux éloges du maître ?

À présent, le garçon interprétait d’une tout autre façon l’extrême embarras de Gérios. Il savait en effet qu’à propos de plusieurs enfants du village, et aussi de quelques autres personnes un peu moins jeunes, on racontait que le cheikh avait l’habitude de « convoquer » leur mère pour qu’elle lui préparât tel ou tel plat, et que ces visites n’étaient pas sans rapport avec leur venue au monde ; alors on accolait à leur nom celui du plat concerné, on les appelait Hanna-ouzé, Boulos-ghammé… Ces surnoms étaient extrêmement injurieux, nul n’aurait voulu y faire la moindre allusion en présence des intéressés, et Tanios rougissait quand on les prononçait devant lui.

Jamais, dans ses pires cauchemars, il n’aurait pu se douter que lui-même, l’enfant choyé du village, pouvait faire partie des malheureux qu’on

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affublait de cette tare, ou que sa propre mère était au nombre de ces femmes qui…

Comment décrire ce qu’il ressentit à cet instant-là ? Il en voulait au monde entier, au cheikh et à Gérios, ses deux « pères », à Lamia, à tous ceux qui, au village, savaient ce qui se disait de lui, et qui devaient le regarder avec pitié ou avec dérision. Et parmi les compagnons qui avaient assisté à la scène, même ceux qui s’étaient montrés effarés n’avaient pas grâce à ses yeux, car leur attitude prouvait bien qu’il y avait un secret qu’ils partageaient avec les autres, un secret que le fou du village avait été le seul à dévoiler en un moment de rage.

« À chaque époque, commente le moine Elias, il s’est trouvé parmi les gens de Kfaryabda un personnage fou, et lorsqu’il disparaissait, un autre était prêt à prendre sa place comme une braise sous la cendre pour que ce feu ne s’éteigne jamais. Sans doute la Providence a-t-elle besoin de ces pantins qu’elle agite de ses doigts pour déchirer les voiles que la sagesse des hommes a tissés. »

Tanios était encore debout à la même place, anéanti, incapable même de déplacer son regard, quand le fils du curé s’en fut prédire à Challita que, la prochaine fois qu’il le verrait au village, il le pendrait à la corde de l’église, qu’il lui désigna clairement du doigt ; le malheureux, terrorisé, n’osa plus jamais suivre les gamins ni même s’aventurer du côté de la Blata.

Il allait désormais élire domicile à l’extérieur du village, sur un vaste terrain en pente qu’on nomme l’Éboulement, tant il est encombré de rochers mal plantés qui tremblent sur leurs assises. Challita vécut parmi eux, à les épousseter, à les brosser, à les sermonner ; il prétendait qu’ils se déplaçaient la nuit, qu’ils gémissaient et toussaient, et aussi qu’ils faisaient des petits.

Ces étranges conceptions allaient laisser une trace dans la mémoire des villageois. Lorsque nous jouions, enfants, si l’un de nous se baissait pour regarder au pied d’un rocher, les autres lui criaient à l’unisson : « Alors, Challita, est-ce que la pierre a mis bas ? »

À sa manière, Tanios aussi allait prendre ses distances à l’égard du village. À peine ouvrait-il les yeux chaque matin qu’il partait pour de longues randonnées pensives et solitaires, au cours desquelles il se remémorait des épisodes de son enfance en les interprétant à la lumière de ce qu’à présent il n’ignorait plus.

Personne, en le voyant passer, ne lui demandait ce qu’il avait, l’incident près de la fontaine avait fait en deux petites heures le tour du village, seules peut-être les personnes directement impliquées — sa mère, Gérios, le cheikh — n’en avaient pas eu l’écho. Lamia remarquait bien que son fils était différent, mais il avait plus de treize ans, bientôt quatorze, l’âge où l’on se transforme en homme, et dans ce calme extrême qu’il affichait en tous lieux, elle ne vit qu’un signe de précoce maturité. D’ailleurs, il n’y avait plus jamais entre eux la moindre dispute, le plus faible éclat de voix, Tanios semblait même avoir gagné en politesse. Mais c’était la politesse de qui se sent étranger.

À l’école du curé, c’était la même chose. Il assistait avec recueillement aux classes de calligraphie ou de catéchisme, il répondait correctement quand bouna Boutros l’interrogeait, mais dès que la clochette tintait, il s’éloignait au plus vite, évitant la Blata, se faufilant par des sentiers peu battus, pour déambuler loin des regards jusqu’à la tombée de la nuit.

C’est ainsi qu’un jour, ayant marché droit devant lui jusqu’aux abords de la bourgade de Dayroun, il aperçut, à quelque distance de lui, un cortège qui s’approchait, un personnage à cheval avec un serviteur à pied qui tenait la bride, et en cercle autour de lui une dizaine d’autres cavaliers, sa garde selon toute apparence. Tous portaient des fusils et de longues barbes qui se remarquaient de loin.

 

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