Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 21 sur 43

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Le rocher de Tanios

Chapitre 1

SI LE PARADIS EST PROMIS aux fidèles qui meurent, Tanios avait obtenu, par son ébauche de mort, une ébauche de Paradis, sans que le Très-Haut lui tînt apparemment rigueur pour sa volonté de suicide. Le château du cheikh était vaste, certes, mais son univers était bordé de hauts murs et de baisemains. Les écritoires se cachaient de honte et les passe-temps s’exhibaient. Dans la maison du pasteur, le respect allait avec le savoir. Tanios se tenait encore sur la plus basse marche de l’échelle, mais il se sentait capable de les gravir toutes. À portée de sa main, la bibliothèque ; ses ouvrages vivaient dans leurs peaux précieuses, il aimait à les ouvrir, à les entendre crisser, même ceux qu’il ne pourrait comprendre avant quelques années. Un jour, il les aurait tous lus, c’était pour lui une certitude.

Mais sa nouvelle vie ne se réduisait pas à cette bibliothèque, au bureau du révérend, ni aux voûtes des salles de classe. Il avait désormais, à l’étage, sa chambre. Jusque-là, elle était réservée aux visiteurs de passage, généralement des Anglais ou des Américains de l’Union, mais les Stolton avaient tout de suite précisé à leur pensionnaire inattendu qu’elle serait à présent la sienne. Elle avait un lit. Un lit à baldaquin. Jamais Tanios n’avait couché dans un lit.

Les premiers jours, il était trop affaibli, trop peu conscient pour apprécier ce moelleux. Très vite, cependant, il s’y était accoutumé, au point de se demander comment il pourrait à nouveau dormir à même le sol, dans la peur constante des serpents, des scorpions sous la couverture, du blond lézard bou-braïss à la morsure brûlante, et surtout du pire fléau d^ tous, la terreur de son enfance, la « mère quarante-quatre », autrement dit le mille-pattes, dont on disait qu’il se faufilait dans l’oreille du dormeur pour aller s’agripper au cerveau !

Dans sa paisible chambre chez les Stolton se trouvaient une étagère avec des livres nains, une armoire clouée au mur, un poêle à feu de bois, et une fenêtre vitrée donnant sur les parterres fleuris de la révérende.

Il avait interrompu son jeûne à l’instant même où il avait ouvert les yeux dans un lit et vu l’épouse du pasteur lui tendre une tasse. Le lendemain, sa mère vint l’espionner du couloir, sans entrer dans la chambre, et elle partit rassurée. Trois jours plus tard, quand Lamia et la khouriyyé frappèrent à nouveau à la porte du pasteur, ce fut Tanios qui leur ouvrit. La première lui sauta au cou, le couvrant de baisers, tandis que l’autre l’attira au-dehors, parce qu’elle ne voulait toujours pas franchir le seuil des hérétiques.

— Ainsi, tu as su obtenir ce que tu voulais !

Les mains du garçon esquissèrent un geste de fausse impuissance, comme pour dire : « C’est ainsi que je suis ! »

— Moi, lui dit la khouriyyé, quand on me contrarie, je crie plus fort que tous, et tout le monde se tait, même bouna Boutros…

— Moi, quand on me contrarie, je baisse la voix.

Il avait un sourire matois, et sa tante secoua plusieurs fois la tête, feignant le désespoir.

— Malheureuse Lamia, tu n’as pas su élever ton enfant ! S’il était chez moi, avec quatre frères plus grands que lui et quatre autres plus petits, il aurait appris à hurler, à jouer des coudes, il aurait appris à tendre la main vers la marmite sans qu’on ait besoin de le supplier ! Mais enfin, il est en vie, et il sait se battre à sa manière, c’est le plus important.

Le garçon souriait de toutes ses joues, et Lamia crut le moment propice pour dire :

— Demain, nous reviendrons avec ton père.

— Avec qui ?

En jetant ces mots froids, il se retourna, et s’engouffra dans un couloir obscur de la maison du pasteur. Et les deux femmes repartirent de leur côté.

Il avait très vite repris les classes, et tous les élèves qui avaient une demande à formuler venaient désormais en parler avec lui, comme s’il était « le fils de la maison ». Bientôt, le pasteur le chargea — « en raison de ses capacités, et en contrepartie de ses études et de son hébergement », précisent ses éphémérides — d’exercer la fonction de répétiteur chaque fois qu’un élève accusait quelque retard du fait d’une absence ou d’une difficulté de compréhension. Il était amené ainsi à jouer les maîtres d’école avec des camarades plus âgés que lui.

C’est sans doute afin de paraître plus mûr dans l’exercice de sa nouvelle fonction qu’il songea à se laisser pousser un collier de barbe ; peut-être aussi pour marquer l’indépendance enfin acquise à l’égard du cheikh, et de tout le village. Une barbe encore clairsemée, guère plus drue qu’un duvet, mais qu’il coupait, brossait, ajustait, surveillait, avec un souci de perfection. Comme si elle était le nid de son âme.

« Il avait cependant dans les traits, dans le regard, et aussi dans les mains, une douceur un peu féminine, me dit Gébrayel. II ressemblait à Lamia comme s’il était né d’elle seule. »

Sa mère prit l’habitude de venir le voir tous les quatre ou cinq jours, souvent avec sa sœur. Ni l’une ni l’autre n’osait plus lui suggérer de les accompagner au village. C’est seulement au bout de plusieurs mois qu’elles tentèrent une démarche en ce sens, non auprès de Tanios, mais par l’intermédiaire du pasteur. Qui accepta de le raisonner ; s’il était heureux d’accueillir chez lui le plus brillant de ses élèves, et flatté de ressentir de sa part tant d’affection proprement filiale, le révérend Stolton n’ignorait pas que sa Mission serait mieux acceptée dans la contrée où elle s’était établie q p lorsque Tanios se serait réconcilié avec sa famille, avec le cheikh, avec son village.

— Que les choses soient claires. Je souhaite que tu ailles en visite à Kfaryabda, que tu revoies ton père et tous les tiens. Puis que tu reviennes vivre dans cette maison, où tu demeureras pensionnaire sans plus être réfugié. L’incident de Raad serait ainsi à moitié dépassé, et la situation deviendrait plus confortable pour tous.

Arrivé à dos d’âne sur la Blata, Tanios eut l’impression que les gens du village ne s’adressaient à lui qu’avec précaution, avec une certaine terreur, même, comme à un ressuscité. Et tous faisaient mine de n’avoir pas remarqué sa tête blanchie.

Il alla se pencher au-dessus de la fontaine, il but l’eau si froide dans le creux de ses mains jointes, et aucun badaud ne s’approcha de lui. Puis il monta seul jusqu’au château, traînant sa monture.

Lamia l’attendait à la porte, pour le conduire auprès de Gérios, en le suppliant de se montrer le plus aimable avec lui, et de lui baiser respectueusement la main. Un moment pénible, car l’homme s’était manifestement mis à boire, abondamment. Il suait l’arak, et Tanios se demanda si, dans ces conditions, le cheikh allait le garder longtemps encore à son service. L’alcool ne le rendait pas volubile, il ne dit presque rien au fils prodigue. Il paraissait plus que jamais engoncé en lui-même, un lui-même noueux et tourmenté. Le garçon éprouva tout au long de leur rencontre silencieuse une culpabilité étouffante qui lui fit regretter d’être revenu, et d’être parti… et peut-être même d’avoir accepté de se nourrir à nouveau.

Ce fut une ombre, mais la seule ombre. Raad était hors du village ; à la chasse ou chez ses grands-parents, Tanios ne chercha pas à savoir, trop heureux de ne pas avoir à le croiser. On lui apprit seulement qu’entre le seigneur et son héritier, les relations étaient tumultueuses, et que ce dernier pensait même réclamer sa part du domaine, comme l’usage l’y autorisait.

Lamia insista ensuite pour conduire son fils devant le cheikh. Qui le prit dans ses bras comme lorsqu’il était enfant, le serra contre lui, avant de le dévisager. Il semblait ému de le revoir, mais ne put s’empêcher de lui dire :

— Tu devrais raser cette barbe, yabné, c’est de la mauvaise herbe !

S’attendant à de pareilles réflexions, Tanios s’était promis de ne pas manifester son agacement. Il laisserait dire, et n’en ferait qu’à sa tête. Il préférait entendre des commentaires sur sa mise plutôt que sur l’école du pasteur. Question que le cheikh n’avait apparemment pas l’intention d’évoquer ; sans doute se disait-il qu’il valait mieux après tout garder ce lien ténu avec les Anglais. Personne, d’ailleurs, ne semblait enclin à remettre sur le tapis un sujet aussi épineux. Même pas bouna Boutros, qui se contenta de prendre son neveu à part pour lui faire jurer que jamais il ne se laisserait pervertir par l’hérésie.

Le lendemain de son retour tombait un dimanche, et le garçon assista à la messe ; chacun put alors vérifier qu’il faisait toujours le signe de croix de la même manière devant l’image de la Vierge à l’Enfant. Sur ce plan, se rassura-t-on, il ne s’était pas laissé « anglizer ».

En sortant de l’église, Tanios vit arriver du côté de la grand-place le marchand ambulant, tirant sa mule débordante de bricoles.

Nader l’impie s’arrange toujours pour nous retrouver à la fin de la messe, lança l’épouse du curé. Il doit avoir la conscience si lourde qu’il n’ose plus entrer dans la maison de Dieu.

Détrompe-toi, khouriyyé, moi je m’efforce toujours d’arriver à l’heure, mais c’est ma mule qui ne veut pas. Quand elle entend la cloche de loin, elle n’avance plus. C’est elle qui doit avoir des péchés sur la conscience.

Ou alors elle a été témoin de trop de choses qui l’ont horrifiée… La pauvre bête, si elle pouvait raconter, tu serais déjà en prison. Ou au Purgatoire.

Le Purgatoire, j’y suis déjà. Tu croyais que c’était le Paradis, par ici ?

Cet échange était une tradition, les fidèles y étaient aussi habitués qu’au carillon de l’église, auquel les bras puissants des paysans s’exerçaient le dimanche. Et lorsque le muletier était parfois en tournée loin de Kfaryabda, chacun sentait qu’il manquait quelque chose à la messe qu’il boudait.

Lui-même usait de ce dialogue moucheté comme d’un carillon, justement, pour attirer les chalands, et si quelquefois la khouriyyé oubliait de le taquiner, c’est lui-même qui l’interpellait, la provoquait, jusqu’à la contraindre à répondre ; alors seulement les fidèles, âmes apaisées et sourire aux lèvres, venaient desserrer leur bourse.

Quelques endimanchés, cependant, s’éloignaient avec leur famille, offusqués de voir l’épouse du curé rire si complaisamment avec ce personnage pervers. Mais la sœur de Lamia avait sa philosophie tranquille. « Il/faut toujours dans un village un fou et un mécréant ! »

Pendant que les acheteurs se pressaient autour de lui, ce jour-là, Nader fit signe à Tanios de l’attendre ; et il tapota sur le ventre de la mule pour lui signifier qu’un cadeau lui était destiné.

Le jeune homme était intrigué. Il dut néanmoins patienter jusqu’à ce que le muletier eût vendu le dernier foulard en pas-de-lion et la dernière pincée de tombac avant de s’approcher. Nader sortit alors un superbe coffret en bois poli, contenant de toute évidence un objet précieux.

Mais ce n’est pas ici que tu dois l’ouvrir. Suis-moi !

Ils traversèrent la place du village, se dirigèrent vers la falaise qui surplombait la vallée. Vers un rocher à l’allure de siège majestueux. Je suppose qu’il devait avoir un nom, à l’époque, mais plus personne ne se le rappelle depuis qu’on l’associe au souvenir de Tanios.

Le garçon l’escalada, suivi de Nader qui portait le coffret sous son bras. Il ne l’ouvrit que lorsqu’ils furent tous deux assis et adossés. C’était une

É

longue-vue. Étirée, elle avait la taille d’un bras tendu, et au bout la grosseur d’un poing d’enfant.

De ce « trône » incliné tout au bord de la falaise, quand on se tourne vers l’ouest, là où la montagne rejoint le vert sombre de la vallée, on aperçoit la mer.

Regarde, c’est un signe. On dirait qu’il passe seulement pour tes yeux !

Pointant sa longue-vue, Tanios put distinguer sur l’eau un trois-mâts aux voiles déployées.

C’est très certainement à cette scène que font allusion ces lignes de la Sagesse du muletier :

« J’ai dit à Tanios, quand nous étions ensemble sur le rocher : Si à nouveau les portes se fermaient devant toi, dis-toi bien que ce n’est pas ta vie qui s’achève, mais seulement la première de tes vies, et qu’une autre est impatiente de commencer. Embarque-toi alors sur un navire, une ville t’attend.

« Mais Tanios ne parlait plus de mourir, il avait le sourire au cœur, et sur les lèvres un prénom de femme. »

Il avait murmuré : « Asma ». L’instant d’après, il s’en était voulu. Se confier ainsi à Nader, l’être le plus bavard de la Montagne et du Littoral ?

Tanios et Asma.

Il était écrit que leurs amours quasiment enfantines ne resteraient pas longtemps cachées ; mais que la langue du muletier n’y serait pour rien.

 

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