Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 31 sur 43

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Le rocher de Tanios

Chapitre 2

À LA FIN de cette journée-là, Gérios rentra fort tard. Pour ressortir le matin, à peine levé. Ce fut désormais tous les jours ainsi. Tanios le suivait du regard, avec un sourire caché, comme pour lui dire : « Au lieu de sombrer dans la folie, te voilà qui sombres dans l’insouciance ! »

À l’approche de la cinquantaine, après une vie de tâcheron obséquieux, la conscience lestée d’un crime gros comme une montagne, traqué, banni, proscrit, damné, l’intendant Gérios ne pensait chaque matin qu’à courir au café du Grec pour faire trie trac avec son compagnon de cavale.

Au château, il lui arrivait de faire une partie de tawlé quand le cheikh était en manque de partenaire et qu’il le convoquait ; il feignait alors de s’amuser, et s’arrangeait pour perdre. Mais à Famagouste, il n’était plus le même. Son crime l’avait transfiguré. Il se plaisait au café, il jouait de toute son âme, et malgré les fanfaronnades de l’inséparable Fahim, c’était lui, le plus souvent, qui gagnait. Et s’il commettait quelque imprudence, les dés roulaient à son secours.

Les deux amis causaient plus de tapage au café que tous les autres clients ; parfois un petit attroupement se faisait autour d’eux, et le patron se montrait ravi de cette animation. Tanios ne jouait plus guère. Il ne restait qu’en spectateur et, très vite lassé, il se levait pour aller faire un tour. Alors Gérios cherchait à le retenir :

— Ton visage me porte chance !

Mais il s’en allait quand même.

Un matin d’octobre, pourtant, il avait accepté de se rasseoir. Non pour porter chance à son père — lui avait-il tellement porté chance dans sa vie ? —, mais parce qu’un homme venait vers eux, un homme de grande taille, avec une fine moustache, habillé à la manière des notables de la Montagne. À en juger par les traces d’encre sur ses doigts, un lettré. Il dit se prénommer Salloum.

Je vous entends depuis un moment, et je n’ai pu résister à l’envie de saluer des compatriotes. Dans mon village, je passais des journées devant la tawlé, à jouer partie sur partie. Mais j’ai plus de plaisir encore à regarder les autres, quand cela ne les dérange pas.

Êtes-vous à Chypre depuis longtemps ? s’enquit Fahim.

Je ne suis arrivé qu’avant-hier. Et déjà, je m’ennuie du pays.

Resterez-vous quelque temps parmi nous ?

Dieu seul le sait. Le temps de régler une ou deux affaires…

Et comment se porte notre Montagne ?

Tant que Dieu ne nous abandonne pas, tout finit par s’arranger.

Formule prudente. Trop prudente. La conversation n’irait pas plus loin. Le jeu pouvait reprendre. Gérios avait besoin d’un double six. Il demanda à Tanios de souffler sur les dés. Qui roulèrent. Double six !

Par la barbe de l’ogre ! jura Fahim.

Le dénommé Salloum sembla amusé par la formule.

J’ai entendu toutes sortes de jurons, mais celui-là, je ne le connaissais pas. Je ne soupçonnais même pas que les ogres pouvaient avoir une barbe.

Celui qui vit dans le palais de Beiteddine en a une, très longue !

Notre émir ! murmura Salloum, offusqué.

À l’instant, il se leva, le visage blême, et prit congé.

Apparemment, nous l’avons blessé, commenta Gérios en le regardant s’éloigner.

C’est ma faute, reconnut Fahim. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai parlé comme si nous étions seuls. Dorénavant, je m’efforcerai de tenir ma langue.

Les jours suivants, Gérios et Fahim croisèrent l’homme à plusieurs reprises dans le quartier du port, ils le saluèrent poliment et il leur rendit leur salut.

mais de loin, et avec seulement une ébauche de geste. Tanios crut même l’apercevoir un jour dans les escaliers de l’auberge, bavardant avec le tenancier alépin.

Le jeune homme s’en inquiéta, plus que ses deux aînés. Ce Salloum était, à l’évidence, un partisan de l’émir. S’il découvrait leur véritable identité, et la raison de leur présence à Chypre, ils n’y seraient plus en sûreté. Ne devraient-ils pas songer à partir se cacher ailleurs ? Mais Fahim le rassura. « Après tout nous sommes en territoire ottoman, et même si cet homme cherchait à nous nuire, il ne le pourrait pas. Son émir n’a pas le bras aussi long ! Salloum a entendu de ma bouche des paroles qui lui ont déplu, alors il nous évite, voilà tout. Et si nous avons l’impression de le voir partout, c’est parce que tous les voyageurs étrangers s’affairent dans les mêmes rues. »

Gérios se laissa convaincre. Il n’avait guère envie de cavaler d’un port d’exil à un autre. « Je ne repartirai d’ici, disait-il, que pour revoir ma femme et mon pays. »

Perspective qui semblait se rapprocher chaque jour. Fahim, de par ses contacts avec les opposants, rapportait des nouvelles de plus en plus encourageantes. L’emprise des Égyptiens sur la Montagne faiblissait, et les ennemis de l’émir gagnaient en puissance. Des régions entières étaient en état d’insurrection. De plus, on disait « l’ogre » gravement malade ; il avait tout de même soixante-treize ans ! « Un jour, qui n’est pas loin, nous serons accueillis dans nos villages comme des héros ! »

Dans l’attente de cette apothéose, les deux amis continueraient à faire rouler leurs dés au café d’Elefthérios.

Tanios non plus n’eût pas été enchanté s’il avait dû partir pour un autre lieu d’exil. S’il concevait quelques inquiétudes, il avait aussi une puissante

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raison de prolonger son séjour dans cette ville et dans ce khân : la femme aux oranges ; qu’il faut à présent appeler par son nom, que l’ouvrage de Nader est, à ma connaissance, le seul à mentionner : Thamar.

En arabe, ce mot veut dire « fruit » ; mais Thamar est également le plus prestigieux prénom des femmes de Géorgie, puisqu’il fut celui de la grande souveraine de ce pays. Quand on sait que cette fille ne parlait ni l’arabe ni le turc, quand on sait aussi que, dans l’ensemble de l’empire ottoman, certaines des plus belles femmes étaient d’anciennes esclaves géorgiennes, le doute n’est plus permis.

Envers cette vénale aux cheveux couleur d’orange, Tanios n’avait eu, au commencement, que les sentiments de son corps. À dix-huit ans, engoncé dans ses frustrations villageoises, portant en lui sa blessure amoureuse, et aussi une blessure plus ancienne, désabusé, apeuré, il avait trouvé dans les bras de cette inconnue… à peu près ce qu’il avait trouvé dans cette ville inconnue, dans cette île si proche du pays et à la fois si lointaine : un port d’attente. Attente de l’amour, attente du retour, attente de la vraie vie.

Ce qui, dans cette liaison, pouvait paraître sordide — la pièce d’argent — dut lui paraître au contraire rassurant. À témoin cette phrase de la Sagesse du muletier :

« Tanios m’a dit : toutes les voluptés se paient, ne méprise pas celles qui disent leur prix. »

Échaudé, il n’avait plus envie de promettre ni d’écouter des promesses, encore moins de contempler l’avenir. Prendre, donner, partir, puis oublier, s’était-il juré. Ce ne fut vrai que la première fois, et encore. Il avait pris ce que l’inconnue lui avait offert, il avait acquitté sa dette, il était reparti. Mais il n’avait su oublier.

Tanios ne voulait même pas croire que des corps pouvait naître une passion. Peut-être escomptait-il que les pièces d’argent suffiraient à l’éteindre.

Il n’y avait eu, d’abord, que ce désir si trivial de goûter au même fruit une deuxième fois. U la guetta dans l’escalier, l’aperçut, la suivit à distance. Elle lui sourit, et lorsqu’elle entra dans sa chambre, elle laissa pour lui la porte ouverte. Le même rituel, en somme, sans les oranges.

Puis ils furent l’un contre l’autre à se rappeler les gestes dont ils s’étaient aimés. Elle se montra tout aussi tendre, tout aussi silencieuse, et ses paumes sentaient la bergamote des jardins abrités. Alors Tanios lui articula son nom, en se désignant du doigt ; et elle lui prit ce même doigt, le posa sur son propre front. « Thamar », dit-elle. Il répéta le nom plusieurs fois en lui caressant les cheveux.

Ensuite, comme si la chose allait de soi du moment que les présentations étaient faites, il se mit à parler. Il raconta ses craintes, ses malheurs, ses projets de voyages lointains, s’indignant, s’exaltant, d’autant plus librement que Thamar ne comprenait aucun mot. Mais elle écoutait sans signe de lassitude. Et elle réagissait, quoique de manière atténuée : quand il riait, elle avait un léger sourire ; quand il pestait et tonitruait, elle fronçait un peu les

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sourcils ; et quand il tapait des poings contre le mur, contre le sol, elle lui tenait doucement les mains comme pour s’associer à sa rage. Et tout au long de son monologue, elle le regardait dans les yeux, l’encourageant avec quelques hochements de tête.

Pourtant, au moment de partir, lorsqu’il tira de sa ceinture une pièce de six piastres, elle la prit, sans faire semblant de refuser ; avant de le raccompagner, encore nue, jusqu’à la porte.

De retour dans sa chambre, il s’était mis à réfléchir aux choses qu’il avait dites. Il y avait des mots, des sentiments qu’il ne pensait pas avoir en lui et qui avaient surgi en présence de cette femme ; et aussi des faits qu’il ne pensait pas avoir observés. La première rencontre lui avait laissé— je ne crois pas injuste de le dire — une impression de corps apaisé. De cette deuxième rencontre, il était revenu l’âme apaisée.

Lui qui croyait avoir atteint le plaisir ultime, il venait de découvrir un plaisir plus intense encore, même dans la chair. Sans doute n’aurait-il pas ouvert son cœur si sa compagne avait pu comprendre ; en tout cas, il n’aurait pu parler, comme il l’avait fait, du meurtre commis par Gérios, des raisons qui l’y avaient conduit, ni des chuchotements qui entouraient sa propre naissance. Mais à présent il se disait qu’un jour il aurait envie de reparler de tout cela avec elle dans une langue qu’elle pourrait comprendre.

Il commençait à trouver long et vide le temps qu’il passait sans elle. Quand il se rendit compte du besoin qui était né en lui, il s’en effraya. Se pouvait-il qu’il fût désormais si attaché à cette femme ? Après tout elle était — il n’aurait pas voulu prononcer le mot qui s’imposait à lui — mais disons, elle était ce qu’il savait qu’elle était !

Il en vint alors à guetter ses passages dans l’escalier, se disant qu’il allait la surprendre avec d’autres hommes ; mais il eût pleuré son âme et son sang s’il l’avait vue sourire à un autre comme elle lui avait souri, et se laisser suivre jusqu’à sa chambre pour qu’une sale main d’homme se posât sur son cœur. Il devait y en avoir des autres, beaucoup d’autres — comment imaginer le contraire ? — mais Tanios ne réussit jamais à les voir. Thamar ne montait d’ailleurs pas les escaliers aussi souvent qu’il l’avait supposé ; peut-être avait-elle une autre maison où elle menait une existence différente ?

De ces journées d’angoisse et de confusion on trouve peut-être un écho voilé dans cette page du livre de Nader :

La femme de tes rêves est l’épouse d’un autre, mais ce dernier l’a chassée de ses rêves.

La femme de tes rêves est l’esclave d’un marin. Il était ivre le jour où il l’a achetée sur le marché d’Erzerum, et en se réveillant il ne l’a plus reconnue.

La femme de tes rêves est une fugitive, comme tu l’as été, et vous avez cherché refuge l’un vers l’autre.

Ses deux visites à Thamar avaient eu lieu à l’heure de la sieste ; mais une nuit, comme il ne parvenait pas à s’endormir, Tanios eut l’idée d’aller frapper à sa porte. Rassuré par les ronflements de Gérios, il se glissa hors de la chambre, puis monta les escaliers dans le noir, en se cramponnant à la balustrade.

Deux coups secs, puis deux autres, et la porte s’ouvrit. Il n’y avait pas plus de lumière à l’intérieur, et il ne voyait pas l’expression du visage qui l’accueillait. Mais dès qu’il eut prononcé un mot, leurs doigts se retrouvèrent, se reconnurent, et il entra le cœur tranquille.

Quand il voulut la caresser, elle lui écarta fermement les mains, l’attira plutôt contre elle, sa tête au creux de son épaule.

Il rouvrit les yeux avec l’aube, et Thamar était assise à l’attendre. Elle avait des choses à lui dire. Ou plutôt une chose. Qu’elle s’efforça de mimer, ne s’aidant des mots de sa langue que pour conduire ses propres mains aux gestes appropriés. Elle semblait dire : « Lorsque tu partiras, je partirai avec toi. Le plus loin. Sur le bateau qui t’emmènera, je m’embarquerai. Le veux-tu ? »

Tanios lui promit qu’un jour ils partiraient ensemble. Une réponse de complaisance ? Peut-être. Mais au moment où il lui disait « oui », il le pensait de toute son âme d’exilé. Et, la main posée sur la tête couleur d’orange, il fit serment.

Ils se retrouvèrent enlacés. Puis il se détacha d’elle pour la tenir par les épaules au bout de ses bras, et pour la contempler. Elle devait avoir le même âge que lui, mais elle n’en était pas à sa première vie. Dans ses yeux, il vit poindre une détresse, et c’était comme si jamais auparavant elle ne s’était ainsi déshabillée.

Sa beauté n’était pas aussi parfaite qu’il le croyait lorsqu’elle n’était que la femme de ses désirs d’homme. Elle avait le menton un peu trop allongé, et au bas de la joue une cicatrice. Tanios caressa de ses doigts le menton allongé et passa son pouce sur la cicatrice.

Elle eut deux larmes de bonheur, comme si la reconnaissance de ces imperfections était une déclaration de tendresse. Et elle dit, cette fois encore par les gestes plus que par les mots :

— Là-bas, au-delà des mers, tu seras mon homme et je serai ta femme.

À nouveau, Tanios dit « oui », puis il la prit par le bras et se mit à avancer lentement avec elle autour de la chambre comme pour une cérémonie de noces.

Elle se prêta au simulacre avec un sourire triste, puis se dégagea, saisit à son tour le jeune homme par la main, et le conduisit vers un coin de la pièce où elle déplaça de ses ongles un carreau pour déterrer, dans une cachette, une vieille tabatière ottomane dont elle souleva lentement le couvercle. Il y avait là des dizaines de pièces d’or et d’argent, ainsi que des bracelets, des boucles d’oreilles… Dans un mouchoir à ourlets, elle gardait les deux pièces de six piastres que Tanios lui avait données au cours des visites précédentes. Elle les lui montra, les lui glissa dans la poche enveloppées dans leur mouchoir, referma la tabatière et ramena le carreau à sa place.

Sur le moment, le jeune homme n’avait pas réagi. C’est seulement en réintégrant sa chambre, où Gérios ronflait encore, et en repensant à cette scène qu’il se rendit compte de l’extraordinaire confiance que Thamar venait de lui témoigner. Elle avait placé son trésor et sa vie entre les mains d’un inconnu. Il était sûr que jamais encore elle n’avait agi de la sorte avec un homme. Il en était flatté et attendri. Il se promit de ne pas la décevoir. Lui qui avait tant souffert d’avoir été trahi, jamais il ne trahirait !

Pourtant,

Quand le bateau t’attendait au port, tu l’as cherchée pour lui dire adieu.

Mais de cet adieu-là, ton amante ne voulait pas.

 

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