Le rocher de Tanios
Chapitre 3
LA VEILLE DU JOUR où la cheikha devait partir, alors que tout le monde au château s’agitait pour les derniers préparatifs, Gérios eut la surprise d’entendre sa femme lui demander, avec une insistance enfantine, s’il l’autoriserait à se joindre au voyage.
— Tu voudrais passer l’hiver dans le Jord ?
— Pas tout l’hiver, juste quelques semaines. La cheikha m’a déjà invitée plus d’une fois…
— Tu n’as rien à faire, là-bas.
— Je pourrais être sa dame de compagnie.
— Tu n’es ni une servante, ni une dame de compagnie, combien de fois devrais-je le répéter ? Tu es mon épouse, et tu resteras à mes côtés. On ne quitte pas son mari ainsi pendant des semaines et des mois, je ne comprends même pas que tu oses y songer. Elle dut se résigner. Accompagner la cheikha ne l’avait jamais vraiment tentée auparavant, mais ce matin-là, après une nouvelle nuit tourmentée, elle s’était réveillée avec cette idée en tête. Partir, s’éloigner un peu du château, des murmures des femmes, des regards des hommes, et de ses propres doutes. Elle ne se faisait guère d’illusions quant à la réaction de Gérios, mais elle avait espéré un miracle. Elle avait besoin de ce miracle. Et quand elle fut contrainte d’y renoncer, elle parut soudain anéantie et s’enferma pour le restant de la journée chez elle à pleurer.
Lamia avait seize ans, et lorsqu’elle pleurait, deux fossettes se creusaient au milieu de ses joues comme pour recueillir ses larmes.
Gébrayel n’ignorait aucun détail dès qu’il s’agissait d’elle.
Crois-tu vraiment qu’elle était aussi belle qu’on ledit ?
Ma question était presque sacrilège.
Et plus belle encore ! La plus belle des femmes ! Gracieuse, de la nuque aux chevilles. Ses mains longues et fines, ses cheveux si noirs qui tombaient lisses jusqu’au milieu du dos, ses grands yeux maternels et sa voix affectueuse. Elle se parfumait au jasmin, comme la plupart des filles du village. Mais son jasmin ne ressemblait à aucun autre.
— Pourquoi cela ? demandai-je naïvement.
— Parce que ce jasmin-là sentait la peau de Lamia.
Gébrayel ne souriait pas. Il regardait ailleurs.
Sa peau était rosâtre et si douce que tous les hommes rêvaient de la frôler ne fût-ce que du revers des doigts. Sa robe s’ouvrait jusqu’aux marches du Crucifix, et plus loin encore. Les femmes de ce temps-là dévoilaient leur poitrine sans le moindre soupçon d’indécence, et Lamia laissait paraître une face entière de chaque sein. Sur ces collines-là j’aurais voulu poser ma tête chaque nuit…
Je m’éclaircis la gorge.
Comment peux-tu savoir tant de choses, tu ne l’as jamais vue !
Si tu ne veux pas me croire, pourquoi m’interroger ?
Mon intrusion dans son rêve l’avait irrité. Mais il ne m’en tint pas rigueur. Il se leva, prépara pour lui et pouf moi deux grands verres de sirop de mûre.
— Bois lentement, me dit-il, l’histoire est encore longue.
Quand la caravane de la cheikha se mit en route, un peu avant l’aube, le château sembla se vider. Parce que des gardes et des servantes en grand nombre avaient accompagné la châtelaine, et aussi parce que la saison des récoltes battait son plein, et que les hommes et les femmes de Kfaryabda étaient presque tous aux champs. Cette matinée-là, le cheikh n’eut que trois visiteurs, et il n’en retint aucun à déjeuner. Il se fit apporter sur un plateau les mets les plus légers, du pain, de l’origan à l’huile d’olive, du lait caillé égoutté. Et comme Gérios s’affairait dans les couloirs, il l’invita à se joindre à lui. Puis il lui demanda où était Lamia.
Elle n’était sortie de chez elle que pour souhaiter bonne route à la cheikha, puis elle était revenue s’enfermer, comme la veille. Et quand Gérios vint lui dire que le maître l’invitait, elle répondit qu’elle n’avait pas faim. Son mari leva une main menaçante. . — Mets un fichu et suis-moi !
Le cheikh se montra, comme chaque fois, ravi de la voir, et elle-même évita de paraître grincheuse. Bientôt la conversation ne fut plus qu’un dialogue entre eux deux, Gérios se contentant de promener son regard de l’un à l’autre ; avec un visage ouvert et un hochement ininterrompu d’approbation quand c’était le cheikh qui parlait ; mais dès que Lamia ouvrait la bouche, il se mettait à mordiller sa lèvre inférieure comme pour lui dire d’abréger. Jamais il ne riait spontanément de ses mots d’esprit à elle, il attendait que le cheikh eût commencé à rire, et c’est exclusivement le maître qu’il regardait tant que durait le rire.
Lamia le lui rendait bien. Elle ne regardait que le cheikh, ou alors le plat où elle trempait son pain. Et le maître, à mesure qu’avançait la conversation, n’adressait plus le moindre regard à Gérios. C’est seulement à la fin, tout à la fin du repas, qu’il se tourna brusquement vers lui, comme s’il venait à l’instant de remarquer sa présence.
J’ai failli oublier le plus important. Il faut absolument que tu ailles voir Yaacoub le tailleur. J’ai promis de lui payer mille piastres avant ce soir, et je tiendrai parole. De plus, je veux que tu lui dises de venir demain à la première heure, j’ai besoin d’habits pour la saison froide.
Yaacoub habitait à Dayroun, la bourgade voisine, un trajet de ceux bonnes heures.
Lamia saisit aussitôt le plateau pour l’emporter vers les cuisines.
Je vais faire du café.
Khwéja Gérios n’aura pas le temps d’en prendre, il faut qu’il parte à l’instant pour revenir avant la nuit.
C’est ainsi qu’il l’appelait quand il avait envie de lui faire plaisir, khwéja, un vieux mot turco-persan qui désignait dans la Montagne ceux qui, dotés d’instruction et de fortune, ne travaillaient plus la terre de leurs mains. L’intendant se leva sans tarder.
Moi non plus je ne prendrai pas de café tout de suite, reprit le cheikh après une hésitation. Plutôt après la sieste. Mais si notre belle Lamia pouvait me porter une corbeille de fruits comme elle seule sait les arranger, je lui serai reconnaissant jusqu’en mes vieux jours.
La jeune femme ne s’attendait pas à pareille demande. Elle parut embarrassée, troublée, elle ne savait que dire Son silence n’avait duré qu’une fraction de seconde, mais c’était encore trop pour Gérios qui, tout en l’accablant du regard, s’empressa de répondre à sa place.
Bien sûr, notre cheikh ! Tout de suite ! Lamia, secoue-toi ! Pendant que le seigneur se dirigeait tranquillement vers sa chambre, Gérios se hâtait vers la petite pièce qui lui servait de bureau. C’est là qu’il gardait son registre, ses plumes, ses encriers, et c’est là également que se trouvait le coffre où il devait prendre l’argent pour le tailleur. Lamia le suivit.
— Attends, je dois te parler !
— Plus tard ! Tu sais bien que je dois partir !
— Je vais préparer la corbeille de fruits pour le cheikh, mais je voudrais que ce soit toi qui la lui portes. Je n’ai pas envie d’aller dans sa chambre, je ne voudrais pas qu’il me demande autre chose.
— Que pourrait-il bien te demander ?
— Je ne sais pas, cet homme est tellement exigeant, il voudra que je lui épluche les fruits, que je les découpe-
Elle balbutiait. Gérios avait lâché la porte du coffre qu’il venait d’ouvrir, et s’était tourné vers elle.
— Si tu avais su tenir ton rang, comme je t’ai constamment suppliée de le faire, le cheikh ne t’aurait jamais rien demandé.
« Et toi, aurait-elle pu lui dire, est-ce que tu tiens ton rang ? Est-ce qu’il n’aurait pas pu envoyer n’importe lequel de ses serviteurs pour dire à Yaacoub de venir demain ? « Mais elle n’avait nulle envie d’amorcer une polémique. Son ton s’était fait implorant et contrit :
— J’ai eu tort, je le reconnais, et tu as eu raison. Mais oublions le passé…
— Oui, oublions le passé, et à l’avenir, veille à tenir ton rang. Mais pour aujourd’hui, notre maître t’a demandé une chose, et tu vas lui obéir.
Lamia saisit alors son homme par les deux manches. Ses yeux débordaient de larmes.
— Comprends-moi, je redoute d’aller dans cette chambre !
Leurs regards se croisèrent alors un long moment, un très long moment. Lamia avait l’impression que son mari hésitait, elle percevait ses tiraillements, et l’espace d’un instant, elle s’imagina qu’il allait lui dire :
p g q
« J’ai compris ton angoisse, je sais ce qui me reste à faire ! » Elle voulait tant s’en remettre à lui, en cette heure-là. Elle avait envie d’oublier toutes les mesquineries qu’elle lui reprochait, pour se rappeler seulement que c’était son homme, qu’elle lui avait été donnée pour la vie, et qu’elle avait juré de lui obéir pour le meilleur et pour le pire.
Gérios ne disait rien, et Lamia se tut aussi de peur de l’irriter. D paraissait indécis, ballotté. Quelques secondes, mais de longues secondes. Puis il l’a écartée. Puis il s’est éloigné.
— Tu m’as suffisamment retardé. Je n’aurai jamais le temps de revenir avant la tombée de la nuit.
Il ne l’a plus regardée. Mais ses yeux à elle le regardaient partir. Il était courbé et son dos n’était qu’une énorme bosse noire. Lamia ne l’avait jamais vu si ramassé.
Elle se sentait trahie, abandonnée. Trompée.
Le plateau de fruits, elle prit son temps pour le préparer. Avec un peu de chance, lorsqu’elle arriverait dans la chambre du cheikh, il serait déjà endormi.
En traversant le dernier corridor, elle ressentit des fourmillements, comme un engourdissement qui se propageait dans ses hanches. Était-ce la peur ? Était-ce le désir ? Ou peut-être la peur avait-elle animé le désir ?
À présent, ses mains tremblaient. Elle s’avança de plus en plus lentement. S’il y avait un Ciel pour veiller sur les créatures, Il ferait en sorte que jamais elle n’arrive à cette chambre.
La porte était entrouverte, elle la poussa doucement du bout de la corbeille, et regarda à l’intérieur. L’homme était étendu sur sa natte, le dos tourné. Dans sa main droite son passe-temps en pierres d’ambre. Quand il ne fumait pas son narguilé, il occupait ses doigts avec ce passe-temps ; il avait l’habitude de dire que le clapotis des graines qui s’entrechoquent procure la sérénité, comme l’écoulement de l’eau entre les pierres et le grésillement du bois dans le feu.
Lamia ne regardait ni l’ambre ni le sceau que le maître portait à l’annulaire. Elle vérifia seulement du regard que ses gros doigts de mâle ne bougeaient pas. Alors elle s’enhardit, fit deux pas dans la chambre, et plia les genoux pour poser la corbeille à terre. Au moment de se redresser, elle tressauta. Une grenade avait glissé, elle roulait, avec un bruit mat, mais qui, aux oreilles de Lamia résonnait comme un roulement de tambour. Le souffle interdit, elle laissa le fruit s’immobiliser, à un cheveu de la main du dormeur. Elle attendit encore un instant avant de se pencher par-dessus la corbeille pour ramasser la grenade rebelle.
Le cheikh avait bougé. Il s’était retourné. Lentement, comme un ensommeillé. Mais tout en se retournant, il avait saisi la grenade à pleine main, sans la regarder, comme s’il avait senti sa présence.
— Tu en as mis du temps, je m’étais presque endormi.
Il leva les yeux vers la fenêtre comme pour deviner l’heure. Mais les rideaux étaient rabattus et le temps était aux nuages. Il était l’heure qu’il
p g q
peut être dans la pénombre d’un après-midi d’automne.
— Que m’as-tu apporté de bon ?
Lamia s’était redressée à grand-peine. Dans sa voix, un tremblement de frayeur.
— Du raisin, des figues chamelières, des azeroles, ces quelques pommes, et puis cette grenade.
— Et selon toi, de tous les fruits que tu m’as apportés, lequel est le plus délicieux ? Celui où je pourrais mordre, les yeux fermés, et n’avoir à la bouche qu’un goût de miel ?
Au-dehors, un nuage épais avait dû voiler le soleil, car la chambre était devenue infiniment plus sombre. C’était le commencement de l’après-midi et la nuit semblait déjà mûre. Le cheikh se leva, choisit dans la plus belle grappe le grain le plus charnu et l’approcha du visage de Lamia. Elle entrouvrit les lèvres. Au moment où le raisin glissa dans sa bouche, l’homme lui murmura : — Je voudrais te voir sourire ! Elle sourit. Et il partagea ainsi avec elle tous les fruits de septembre.
OceanofPDF.com