Le rocher de Tanios
Chapitre 2
CE PERSONNAGE, Tanios l’avait déjà croisé à deux ou trois reprises par le passé, toujours dans les environs de Dayroun, sans jamais lui adresser le salut. Au village, c’était la consigne. On ne parlait pas au banni.
Roukoz, l’ancien intendant du château. Celui-là même dont Gérios avait pris la place une quinzaine d’années plus tôt. Le cheikh l’avait accusé de s’être approprié le produit de la vente des récoltes ; c’était, en un sens, l’argent du seigneur, puisqu’il s’agissait de la part des récoltes que les métayers lui devaient ; mais c’était aussi l’argent des paysans, puisqu’il devait servir à payer l’impôt, le miri. À cause de ce forfait, tous les villageois avaient dû payer, cette année-là, une contribution supplémentaire. Cela pour dire que leur hostilité à l’ancien intendant était motivée autant par leur obéissance au cheikh que par leurs propres ressentiments.
L’homme avait d’ailleurs été contraint de s’expatrier, pendant de longues années. Non seulement du village et de son voisinage, mais de toute la Montagne, le cheikh s’étant juré de se saisir de lui. C’est donc jusqu’en Égypte que Roukoz avait dû fuir, et le jour où Tanios l’avait croisé, il était revenu au pays depuis trois ans à peine. Un retour remarqué, puisqu’il avait acheté, juste à la limite du domaine du cheikh, de vastes terrains sur lesquels il avait planté des mûriers pour la culture du ver à soie, et bâti une maison et une magnanerie. Avec quel argent ? Les villageois n’avaient pas le moindre doute à ce sujet, c’est leur argent que ce forban avait fait fructifier sur les rives du Nil !
Tout cela n’était, cependant, qu’une version des faits ; Roukoz en avait une autre, que Tanios avait déjà entendu chuchoter à l’école du village : l’histoire du vol n’aurait été qu’un prétexte inventé par le cheikh pour discréditer son ancien collaborateur et l’empêcher de revenir à Kfaryabda ; la véritable cause de leur brouille était que le maître avait tenté de séduire la femme de Roukoz, et que ce dernier avait décidé de quitter le château pour préserver son honneur.
Qui disait vrai ? Tanios avait toujours admis sans la moindre hésitation la version du cheikh, pour rien au monde il n’aurait voulu se montrer aimable avec le banni, il aurait eu l’impression de trahir ! Mais les choses lui apparaissaient à présent sous un tout autre jour. Que le cheikh eût cherché à séduire la femme de Roukoz, était-ce si impensable ? Et n’aurait-il pas pu inventer cette histoire de malversation afin d’éviter que le village ne donnât raison à son intendant, et pour contraindre ce dernier à s’enfuir ?
À mesure que l’équipage s’approchait, Tanios se sentait porté par un élan du cœur vers l’homme qui avait osé quitter le château en claquant la porte pour préserver son honneur, cet homme qui avait occupé les mêmes fonctions que Gérios, mais qui, lui, ne s’était pas résigné à s’aplatir jusqu’à la fin de sa vie, qui, tout au contraire, avait préféré s’exiler, pour revenir défier le cheikh aux abords même de son fief.
Le jour où son ancien intendant était retourné au pays, le maître de Kfaryabda avait ordonné à ses sujets de le capturer sur-le-champ et de le lui amener. Mais Roukoz s’était muni d’une lettre de protection de l’émir de la Montagne, d’une autre portant la signature du vice-roi d’Égypte, et d’une troisième écrite de la propre main du patriarche, documents qu’il prenait soin de montrer à tout venant ; le cheikh n’était pas de taille à affronter toutes ces hautes autorités à la fois, et il avait dû ravaler sa colère et un peu de sa dignité.
De plus, l’ancien intendant, ne voulant pas s’en remettre uniquement à ces protections écrites, et craignant d’être victime de quelque coup de main, s’était attaché une trentaine d’hommes qu’il défrayait grassement et qu’il avait dotés d’armes à feu ; cette petite troupe assurait la garde de sa propriété et l’escortait dès qu’il mettait les pieds hors de chez lui.
Tanios observait à présent l’équipage avec ravissement, il se délectait au spectacle de sa richesse et de sa puissance, et quand il se trouva enfin à sa hauteur, il cria d’une voix jubilante :
— Bonne journée, khwéja Roukoz !
Un garnement venant de Kfaryabda qui s’adressait à lui si respectueusement, et avec un si large sourire ! L’ancien intendant ordonna à ses gardes de s’arrêter.
— Qui es-tu, jeune homme ?
— On m’appelle Tanios, fils de Gérios.
— Fils de Gérios, l’intendant du château ?
Le garçon hocha la tête, et Roukoz fit de même, plusieurs fois de suite, incrédule. Dans son visage envahi de barbe grise et de vérole, un tremblement d’émotion. Cela devait faire des années que pas un villageois ne lui avait souhaité une bonne journée…
— Où vas-tu par là ?
— Nulle part. Je suis sorti de l’école et j’avais envie de réfléchir, alors je me suis mis à marcher, droit devant moi.
Les hommes de l’escorte ne purent s’empêcher de se gausser quand fut prononcé le mot « réfléchir », mais leur maître les fit taire. Avant de dire au garçon :
— Si tu n’as pas de destination précise, peut-être pourrais-tu m’honorer d’une visite.
— Tout l’honneur est pour moi, fit Tanios cérémonieusement.
L’ancien intendant ordonna à son équipage éberlué de faire demi-tour, et dépêcha l’un des cavaliers auprès du notable chez lequel il se rendait :
— Tu lui diras que j’ai eu un contretemps, et que la visite est remise à demain.
Les hommes de Roukoz ne comprenaient pas qu’il pût changer ses plans simplement parce que ce gamin lui avait dit qu’il était libre… Ils ne
p p q g q pouvaient comprendre à quel point leur maître souffrait d’avoir été ainsi mis au ban du village, et ce que représentait pour lui qu’un habitant de Kfaryabda, fût-il un gamin, acceptât de le saluer et de franchir le seuil de sa maison. Il l’installa donc à la place d’honneur, lui proposa du café et des confiseries, lui parla du passé, de son conflit avec le cheikh, évoquant le harcèlement que ce dernier avait fait subir à son épouse, sa malheureuse épouse qui était morte depuis, dans la fleur de l’âge, peu après la naissance de leur unique enfant, Asma, que Roukoz fit venir pour la lui présenter, et que Tanios serra contre lui comme les grandes personnes embrassent les enfants.
Le « banni » parlait, parlait, une main posée sur l’épaule de l’honoré visiteur, l’autre main voltigeant à l’appui de ses dires :
— Tu ne peux pas avoir pour toute ambition de baiser chaque matin la main du fils du cheikh comme ton père baise la main du cheikh. Tu dois t’instruire et t’enrichir si tu veux vivre un jour toi-même. D’abord les études, puis l’argent. Pas l’inverse. Quand tu auras de l’argent, tu n’auras plus la patience ni l’âge d’étudier. D’abord les études, mais de vraies études, pas seulement à l’école de ce brave curé ! Puis tu viendras travailler avec moi. Je suis en train de bâtir de nouvelles magnaneries pour le ver à soie, les plus grandes de toute la Montagne, et je n’ai ni fils ni neveu qui puisse me succéder. J’ai passé la cinquantaine, et même si je me remariais, et que j’aie enfin un fils, je n’aurai jamais le temps de le préparer à prendre la relève. C’est le Ciel qui t’a mis sur mon chemin, Tanios…
En revenant vers le village, le garçon laissait ces phrases retentir encore dans sa tête. Et son visage s’éclairait. Cette journée avait pour lui un goût de revanche. Sans doute avait-il trahi les siens en pactisant avec le banni, mais ce sentiment d’avoir trahi le réconfortait. Depuis quatorze ans le village entier partageait un secret que lui seul devait ignorer, un exécrable secret qui ne concernait que lui, pourtant, et qui l’affectait dans sa chair ! À présent, juste retour des choses, c’était lui qui détenait un secret dont le village entier était exclu.
Cette fois-là, il ne chercha plus à éviter la Blata, il se fit même un devoir de la traverser par le milieu, la martelant bruyamment de ses pas, saluant d’un geste hâtif ceux qu’il croisait.
Après avoir dépassé la fontaine et commencé à gravir les marches qui menaient au château, il se retourna, promena son regard sur la grand-place, et se rendit compte que la foule y était plus dense qu’à l’ordinaire, et les discussions plus animées.
Il s’imagina un moment que sa « trahison » était déjà connue ; mais c’est une tout autre nouvelle que les gens commentaient : la cheikha était morte de sa longue maladie, un messager était venu l’annoncer ce soir-là et le cheikh s’apprêtait à partir dans le grand Jord avec quelques notables pour assister aux funérailles.
Personne, au village, ne feignait d’être triste. Sans doute cette femme avait-elle été trompée, bafouée, sans doute son mariage n’avait-il été qu’une
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épreuve humiliante, mais depuis sa dernière « visite », nul n’était prêt à lui concéder la moindre circonstance atténuante. Ce que son époux lui avait fait endurer durant leurs brèves années de vie commune, c’était, à entendre les gens sur la Blata, tout ce que méritait « la cheikha des sauterelles » ; et au moment même où elle devait être enterrée, certaines femmes au village n’avaient aux lèvres que cette hideuse imprécation : « Que Dieu l’enfonce davantage ! »
Murmurée fort bas, car le cheikh n’aurait pas apprécié un tel acharnement. Il paraissait plus compatissant, et en tout cas plus digne. Lorsque le messager lui avait apporté la nouvelle, il avait convoqué les villageois les plus en vue pour leur dire :
— Mon épouse vous a donné le restant de son âge. Je sais que nous avons eu à souffrir de ce que la parenté de la défunte a commis, mais devant la mort ces choses sont oubliées. Je veux que vous m’accompagniez pour assister aux obsèques, et si quelqu’un là-bas prononce un mot déplacé, nous n’avons rien entendu, nous sommes sourds, nous faisons notre devoir puis nous rentrons.
La foule, dans le grand Jord, les accueillit fraîchement, mais aucun d’eux ne fut molesté.
À son retour, le cheikh annonça trois nouvelles journées de condoléances, cette fois chez lui, au château ; pour les hommes, dans la salle aux Piliers, et pour les femmes dans le salon où la cheikha avait l’habitude de s’asseoir entourée de ces villageoises qui venaient s’abriter près d’elle des assiduités du maître, une vaste pièce aux murs nus, sans autres meubles que des banquettes basses couvertes de cotonnades bleues.
Mais qui donc allait recevoir les condoléances ? L’auteur de la Chronique montagnarde nous explique que, « la défunte n’ayant au village ce jour-là ni mère ni sœur ni fille ni belle-sœur, il revenait à l’épouse de l’intendant du château de tenir le rôle d’hôtesse ». Le brave moine ne commente pas la chose, il nous laisse le soin d’imaginer l’atmosphère qui devait régner lorsque les villageoises, venues par pure convenance sociale, voilées de noir ou de blanc mais sans deuil au cœur, faisaient leur entrée dans la pièce, se tournaient vers la place qu’occupait jadis la châtelaine, découvraient que c’était Lamia qui s’y était assise, et devaient alors marcher vers elle et se pencher pour l’embrasser en disant : « Que Dieu te donne la force de supporter ce malheur ! » ou bien » Nous savons quelle est ta souffrance ! », ou quelque autre mensonge de circonstance. Combien de ces femmes avaient su accomplir dans le sérieux et la dignité ce rituel d’embûches ? Cela, le chroniqueur ne le précise pas.
Les choses se passèrent bien différemment chez les hommes. Là non plus, personne n’était dupe des sentiments de ses voisins, mais il n’était pas question de transiger sur les apparences. Par respect pour le cheikh, et plus encore à cause de son fils, qu’il avait ramené avec lui du grand Jord, Raad, âgé de quinze ans, la seule personne à être sincèrement endeuillée. g q p
Les villageois — et même son propre père — le dévisageaient comme un étranger. Ce qu’il était, en vérité, n’ayant plus remis les pieds au village depuis l’âge d’un an ; sa famille maternelle ne l’y encourageait guère, et le cheikh n’osait pas trop insister de peur que son beau-père ne décidât de « l’escorter » à sa manière…
Découvrir ce jeune homme fut une épreuve pour les gens de Kfaryabda. Une épreuve renouvelée à chaque fois qu’il ouvrait la bouche et qu’on entendait l’accent du Jord, l’accent abhorré des « sauterelles ». Forcément, c’est là-bas qu’il avait toujours vécu. « Dieu seul sait ce qui se cache derrière cet accent, se disait-on, et tout ce que sa mère a pu lui mettre dans la tête au sujet du village. » Les gens n’y avaient jamais pensé tant que Raad était loin, mais ils découvraient à présent que leur maître, proche de la soixantaine, pouvait disparaître le lendemain, laissant ses terres et ses hommes entre des mains ennemies.
Si le cheikh avait également des inquiétudes, il n’en laissait rien paraître, et traitait son fils en homme qu’il devenait et en héritier qu’il était. L’ayant installé à sa gauche pour recevoir les condoléances, il lui disait parfois le nom de ceux qui entraient, et le surveillait du coin de l’œil pour vérifier s’il avait bien observé les gestes paternels et s’il avait su les reproduire.
Car il ne suffisait pas d’accueillir chaque visiteur selon son rang, il fallait aussi respecter les nuances de sa position. Avec le métayer Bou-Nassif, qui avait essayé de tricher autrefois sur les parts de récolte, il fallait le laisser se courber, prendre la main du maître dans les siennes, y apposer un long baiser, puis se relever. Avec le métayer Toubiyya, honnête serviteur de la famille seigneuriale, il fallait, une fois le baisemain accompli, faire semblant de l’aider à se relever en le prenant par le coude.
Quant au métayer Chalhoub, compagnon de longue date à la guerre comme à la chasse, il allait lui aussi se pencher, mais avec une imperceptible lenteur, s’attendant à voir le maître le tirer sa main, puis l’aider à se relever en lui donnant une brève accolade ; il irait alors prendre place en se lissant la moustache. S’agissant du métayer Ayyoub, qui s’était enrichi et qui venait de se faire construire une maison à Dayroun, il fallait également l’aider à se relever et lui donner une brève accolade, mais seulement après qu’il eut effleuré de ses lèvres les doigts de son seigneur.
Cela pour les métayers, et il y avait d’autres normes pour les gens de la ville, le curé, les notables, les compagnons d’armes, les pairs, les serviteurs du château… Il y avait ceux dont il fallait prononcer le nom, ceux dont la formule de consolation appelait une autre formule les concernant, pas la même pour tous, évidemment, et pas avec la même intonation.
Et puis il y avait des cas plus particuliers encore, tel celui de Nader, muletier et marchand ambulant, chassé du château quatre ans plus tôt et qui profitait de l’occasion pour se faire pardonner. Il était venu se mêler à la foule, l’air plus affecté qu’il n’eût été nécessaire ; le cheikh avait murmuré alors une longue phrase à l’oreille de son fils ; puis le muletier s’était
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approché, courbé, avait pris la main du cheikh, l’avait portée à ses lèvres et l’y avait laissée un long moment.
Si le maître n’avait pas voulu d’une telle réconciliation, chose exceptionnelle en une période de deuil, il se serait détourné, faisant semblant de parler à Gérios, qui était derrière lui, et il aurait continué à ignorer le personnage jusqu’à ce qu’il se fût retiré, ou qu’on l’eût « aidé » à le faire. Mais une telle attitude, le cheikh n’aurait pu l’adopter qu’en cas de faute extrêmement grave, par exemple si un individu tel que Roukoz, considéré par le maître comme un voleur et un félon, était venu tranquillement se faire absoudre à bon compte. La faute commise par Nader n’était pas « du même carat », comme on dit au village ; aussi le cheikh, après l’avoir laissé ainsi suspendu à sa main pendant quelques secondes, finit-il par lui toucher l’épaule dans un soupir de lassitude.
— Dieu te pardonne, Nader, mais que ta langue est pendue !
— C’est de naissance, cheikh !
Aux yeux du maître, le muletier s’était rendu coupable d’une grave impertinence. Il avait été un visiteur régulier du château, où l’on appréciait sa conversation et son savoir ; c’était effectivement l’un des hommes les plus instruits de la Montagne, même si son allure et son métier ne le laissaient guère soupçonner. Toujours à l’affût d’une nouvelle ou d’une nouveauté, il prêtait volontiers l’oreille à ses clients les plus instruits. Mais il avait plus de plaisir encore à s’écouter, et peu lui importait alors la qualité de son auditoire.
On prétend qu’il lui arrivait de s’asseoir sur sa mule, un livre calé contre la nuque de la bête, et de parcourir les routes dans cette posture. Lorsqu’il entendait parler de quelque ouvrage qui l’intéressait, en arabe ou en turc — les seules langues qu’il lisait couramment —, il était prêt à payer très cher pour l’acquérir. Il avait l’habitude de dire que pour cette raison il ne s’était jamais marié, car aucune femme n’aurait voulu d’un homme qui dépensait pour l’achat des livres chaque piastre qu’il gagnait. La rumeur du village parlait d’autre chose, une préférence pour les éphèbes, mais jamais il n’avait été pris sur le fait. De toute manière, si le cheikh lui en avait voulu, ce n’était pas à cause de ces penchants inavoués, mais à cause de la Révolution française.
Nader en avait été, dès l’enfance, un admirateur inconditionnel ; en revanche, le cheikh et tous ses pairs n’y avaient vu qu’une abomination, un égarement heureusement passager ; « nos » Français avaient perdu la tête, disaient-ils, mais Dieu n’avait pas tardé à « nous » les remettre sur le droit chemin. Une ou deux fois, le muletier avait fait des allusions à l’abolition des privilèges, le cheikh avait répondu sur un ton ambigu, mi-comique mi-menaçant, et son visiteur se l’était tenu pour dit. Mais un jour, étant parti vendre sa camelote chez le drogman du consulat de
France, il avait récolté une nouvelle si extraordinaire qu’il n’avait pas eu la force de la garder pour lui. C’était en 1831, il y avait eu en France, l’année précédente, un changement de régime, Louis-Philippe était monté sur le trône.
— Notre cheikh ne devinera jamais ce qu’un Français m’a raconté la semaine dernière.
— Vide ton sac, Nader !
— Le père du nouveau roi était un partisan de la Révolution, et il avait même voté la mort de Louis XVI !
Le muletier était certain d’avoir marqué un point dans leur interminable débat. Son gros visage imberbe luisait de contentement. Mais le cheikh n’avait pas pris la chose sur le mode plaisant. Il s’était levé pour mieux crier :
— Chez moi, on ne prononce pas des paroles comme celles-là. Sors d’ici et ne remets plus jamais les pieds dans cette maison !
Pourquoi cette réaction ? Gébrayel, qui m’a rapporté cet épisode, demeurait perplexe. Il est certain que le cheikh avait jugé les paroles de Nader hautement inconvenantes, impertinentes, peut-être même lui avaient-elles semblé subversives en présence de ses sujets. Était-ce l’information elle-même qui l’avait choqué ? L’avait-il estimée injurieuse pour le nouveau roi des Français ? Était-ce le ton qu’il avait trouvé offensant ? Personne n’osa le lui demander, le muletier moins que tout autre, qui avait dû se mordre les doigts puisque ce village était le sien, qu’il y avait sa maison et ses livres, et que le cheikh faisait partie de ses plus généreux clients. Aussi avait-il profité des premières condoléances pour venir se faire pardonner…
À propos de cet homme, je n’ai pas encore dit le plus important : il est l’auteur du seul ouvrage qui renferme une explication plausible de la disparition de Tanios-kichk.
Nader avait en effet l’habitude de consigner sur un cahier des observations et des maximes de son cru, longues ou succinctes, transparentes ou sibyllines, généralement en vers ou alors dans une prose passablement maniérée.
Plusieurs de ces textes commencent par « J’ai dit à Tanios », ou bien « Tanios m’a dit », sans que l’on puisse établir avec certitude si c’est là une simple astuce de présentation ou le compte rendu de conversations authentiques.
Sans doute ces écrits n’étaient-ils pas destinés tels quels à la publication. C’est en tout cas bien après la mort de Nader qu’un universitaire les a retrouvés et édités sous un titre que j’ai traduit par « la Sagesse du muletier » ; j’aurai souvent recours à ce précieux témoignage.
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