Le rocher de Tanios
Chapitre 1
L’ANNÉE TRENTE-HUIT fut calamiteuse dès le commencement ; c’est le 1er janvier qu’eut lieu le tremblement de terre. Ses traces demeurent dans la pierre, et son souvenir.
Le village somnolait depuis des semaines sous une épaisseur de neige, la tête des pins en était lourde et les enfants dans la cour de l’école s’enfonçaient plus haut que les mollets. Mais le temps était clair, ce matin-là. Pas le moindre nuage. « Le soleil de l’ours » — beaucoup de lumière, sans chaleur.
Vers midi, ou peu avant, il y eut un grondement. Comme un rugissement monté des entrailles du sol, mais c’est le ciel que les villageois s’étaient mis à scruter, en se parlant d’une maison à l’autre. Peut-être était-ce un tonnerre lointain, ou une avalanche…
Quelques secondes plus tard, un autre grondement, plus violent. Les murs tremblaient, et les gens se retrouvèrent tous dehors à crier : « Hazzé ! Hazzé ! » Certains couraient vers l’église. D’autres s’étaient agenouillés sur place, qui priaient à voix haute. Cependant que d’autres encore se mouraient déjà sous les décombres. Et l’on se souvint que les chiens n’avaient cessé de hurler depuis l’aube, et aussi les chacals de la vallée, qui d’ordinaire demeuraient silencieux jusqu’au soir.
« Les gens qui se trouvaient au voisinage de la fontaine assistèrent alors, dit la Chronique, à un spectacle qui les effraya. La façade du château se lézardait devant leurs yeux, la déchirure s’y propageait comme sous l’effet de gigantesques ciseaux. Se souvenant d’un passage des Saintes Écritures, plusieurs personnes détournèrent le regard de peur d’être figées en statues de sel si elles contemplaient de leurs yeux la colère de Dieu. »
Le château ne s’effondra pas, cette année-là, ni aucune de ses ailes ; hormis cette fissure, il souffrit même peu. D’ailleurs, chose remarquable, le mur lézardé est encore debout de nos jours. Debout avec sa lézarde, quand d’autres murs du château, plus anciens ou plus neufs, se sont écroulés depuis. Debout au milieu de l’herbe folle, comme si, d’avoir annoncé le malheur, il en avait été préservé. Ou comme si le message ne s’était pas encore pleinement accompli.
Au village, en revanche, on dénombra une trentaine de victimes.
Plus grave encore, me dit Gébrayel, la maison du muletier s’était écroulée. Une vieille bâtisse où il avait accumulé des milliers d’ouvrages en tous genres. Un trésor, hélas ! La mémoire de notre Montagne ! Nader était en tournée, loin de Kfaryabda. Quand il revint une semaine plus tard, la neige avait fondu, et toute sa bibliothèque se décomposait dans la boue. On dit qu’il avait, parmi ses livres…
Je n’écoutais plus depuis un moment, j’en étais resté à sa première phrase.
Plus grave encore, as-tu dit ? Plus grave que les trente victimes ?
Il avait dans les yeux l’étincelle de la provocation.
Tout aussi grave, du moins. Lorsqu’un cataclysme se produit, moi je pense bien sûr aux gens et à leurs souffrances, mais je tremble tout autant pour les vestiges du temps passé.
Les ruines autant que les hommes ?
Mais enfin, ces pierres façonnées, ces feuilles sur lesquelles à peiné l’auteur ou le copiste, ces toiles peintes, ces mosaïques, ce sont aussi des fragments d’humanité, c’est justement cette part de nous que nous espérons immortelle. Quel peintre voudrait survivre à ses toiles ?
Malgré les singulières préférences de Gébrayel, ce n’est pas la destruction des livres du muletier qui valut à cette année-là d’être appelée calamiteuse. Ni le tremblement de terre, d’ailleurs, qui ne fut que la plaie annonciatrice. Ni seulement le meurtre du patriarche. « L’année entière de bout en bout ne fut, dit la Chronique, qu’une même traînée de malheurs. Des maladies inconnues, des naissances monstrueuses, des éboulements, et plus que tout la disette et les extorsions. L’impôt annuel fut collecté deux fois, en février puis de nouveau en novembre ; et comme si cela ne suffisait pas encore, on s’ingénia à multiplier les taxes, sur les personnes, sur les chèvres, les moulins, le savon, les fenêtres… Les gens n’avaient plus ni piastre noire ni piastre blanche, ni provisions ni bétail.
« Et lorsqu’on apprit que les Égyptiens avaient l’intention de confisquer les bêtes de somme et de trait, les gens de Kfaryabda n’eurent plus d’autre choix que de précipiter leurs ânes et leurs mulets du haut de la falaise… »
Ce n’était pas, malgré les apparences, un acte de dépit, ni même de résistance. Seulement une précaution, explique le chroniqueur, car une fois les animaux repérés et saisis, les hommes du commandant Adel efendi appréhendaient le propriétaire pour l’obliger à conduire lui-même la bête « enrôlée ». « Le pire des gouvernants n’est pas encore celui qui te bastonne, c’est celui qui t’oblige à te bastonner toi-même », conclut-il.
Dans le même ordre d’idées, le moine Elias signale que les habitants de Kfaryabda s’imposaient de ne plus guère sortir de chez eux à certaines heures. Les hommes du pacha d’Égypte traînaient partout, chez le barbier, chez l’épicier, chez le cafetier de la Blata à jouer la tawlé, et le soir ils venaient en bande, ivres, pour chanter et crier sur la place et dans les rues attenantes, si bien que plus personne ne fréquentait ces lieux, non par bravade, mais encore une fois par sage précaution, car les soldats s’arrangeaient chaque jour pour interpeller un passant et l’humilier sous quelque prétexte.
À partir de la mi-février, le cheikh décida à son tour de s’enfermer dans son château, et de ne même plus sortir sur le perron ; il venait d’apprendre que Saïd beyk, son pair de Sahlaïn, se promenant dans son domaine, avait été intercepté par une patrouille qui lui avait demandé de décliner son identité…
L’incident avait plongé le maître de Kfaryabda dans une profonde mélancolie. À ses sujets qui montaient le voir, portant leurs doléances, et qui le suppliaient d’intervenir auprès du commandant égyptien, il répondait par des formules compatissantes, parfois quelques promesses ; mais il ne bougeait pas. Certains voyaient là un aveu d’impuissance, d’autres une marque d’insensibilité. « Quand c’est le fils d’une grande maison qui subit une vexation, le cheikh s’estime offensé ; quand c’est nous, les métayers, qui souffrons… »
Le curé dut lui faire des reproches :
— Notre cheikh se montre hautain avec les Égyptiens, et ces derniers y voient peut-être du mépris, ce qui les incite à devenir chaque jour plus féroces.
— Et que devrais-je faire, bouna ?
— Inviter Adel efendi au château, lui témoigner un peu de considération…
— Pour le remercier de tout ce qu’il nous a fait, n’est-ce pas ? Mais si c’est cela que les gens veulent, je ne m’y opposerai pas. Khwéja Gérios lui écrira une lettre aujourd’hui même pour lui dire que je serais honoré de l’accueillir et d’avoir un entretien avec lui. Nous verrons bien.
Le lendemain, en fin de matinée, un soldat arriva avec la réponse, que Gérios décacheta sur un signe du maître, et parcourut des yeux. Il y avait dans la salle d’audience la foule grave des mauvaises fêtes. Chacun vit que l’époux de Lamia avait soudain le visage congestionné, sans que l’arak en fût cette fois l’unique cause.
— Adel efendi ne veut pas venir, cheikh.
— Il insiste pour que je me déplace moi-même jusqu’à son campement, je suppose…
— Non, il veut que notre cheikh aille le retrouver cet après-midi… chez Roukoz.
Les regards étaient à présent tous fixés sur la main du maître, qui se referma en boule sur son passe-temps.
— Je n’irai pas. S’il m’avait proposé d’aller à Dayroun, je me serais dit : c’est un bras de fer, nous plions un peu, puis nous nous redressons. Mais là, il ne cherche pas la conciliation, il veut seulement m’humilier.
Les villageois se consultèrent en silence, et le curé parla en leur nom.
— Si cette rencontre est nécessaire pour dissiper les malentendus et nous éviter d’autres souffrances…
— N’insiste pas, bouna, je ne mettrai jamais les pieds dans cette maison construite avec l’argent qu’on m’a volé.
— Même pour sauver le village et le château ?
C’est Raad qui avait posé cette question. Son père le fixa dans un silence de mort. Ses yeux se firent sévères, puis outragés. Puis méprisants.
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Puis se détournèrent de lui pour revenir vers le curé. Auquel, après un temps, le cheikh s’adressa d’une voix lasse.
— Je sais, bouna, c’est de l’orgueil, ou appelle-le comme tu l’entends, mais je ne peux pas agir autrement. Qu’on me prenne le château, le village, je ne veux rien de la vie. Mais qu’on me laisse mon orgueil. Je mourrai sans avoir franchi le seuil de cette maison de voleur. Si mon attitude met le village en péril, qu’on me tue, qu’on arrache mon gilet, et qu’on en habille mon fils pour l’installer à ma place. Lui acceptera d’aller chez Roukoz.
Dans son front, des veines se gonflèrent. Et son regard se durcit au point que plus personne ne voulait prendre la parole.
C’est alors que Gérios, enhardi par l’alcool qui s’était mêlé à son sang tout au long de la journée, eut une illumination :
— Pourquoi parler de meurtre et de deuil ? Dieu prolonge la vie de notre cheikh et le maintienne au-dessus de nos têtes, mais rien ne lui interdit de déléguer son fils et héritier pour le remplacer à cette rencontre.
Le cheikh, encore ulcéré par l’intervention de Raad, ne dit rien, ce qu’on interpréta comme un assentiment. Il laissa faire, et se retira dans sa chambre avec son passe-temps.
La réunion chez Roukoz fut brève. Elle n’avait pas d’autre objet que de malmener quelque peu la moustache du cheikh, et la venue de son fils fut considérée par tous comme une humiliation suffisante. Raad réussit à dire de sept manières différentes que le village n’avait que loyauté envers le vice-roi d’Égypte et son fidèle allié l’émir. Et l’officier promit que ses hommes se montreraient désormais moins sévères avec les gens du village. Puis il se retira au bout d’une demi-heure, prétextant un autre engagement.
Le jeune cheikh, en revanche, peu pressé de revenir affronter son père, accepta de faire le tour de la propriété au bras du « voleur », du « scélérat », du « banni »…
Entre les deux hommes allait naître sinon une amitié du moins une connivence. Dans le même temps, le conflit jusqu’alors latent entre Raad et son père éclatait au grand jour. Pendant quelques semaines, le château fut le siège de deux cours rivales, et plus d’une fois on faillit en venir aux mains.
La chose, toutefois, ne dura pas. Ceux qui s’étaient regroupés autour du jeune cheikh dans l’espoir qu’il ferait preuve de plus de sagesse que son père face aux Égyptiens durent déchanter. Sa légèreté, son inconsistance leur sautèrent aux yeux. Bientôt le jeune homme n’eut plus à ses côtés que cinq ou six compagnons d’inconduite, soûlards et trousseurs, que le commun des villageois méprisait. Il faut dire aussi qu’il fut desservi non seulement par ses inhabiletés et ses incohérences, mais également par son accent, l’accent abhorré des « sauterelles » du Jord, dont il n’avait jamais pu se défaire, et qui dressait un mur entre ses sujets et lui.
Tanios n’appréciait guère la relation entre Roukoz et Raad. Que ce dernier fût un instrument dans la lutte contre le cheikh, il était à même de le comprendre. Mais il n’avait nulle envie de comprendre. Sa méfiance à l’égard de son ancien condisciple était intacte, et il ne manquait jamais une
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occasion de prévenir contre lui le père d’Asma. Lorsqu’il arrivait parfois chez celui-ci, venant de l’école du pasteur, et qu’il voyait devant la maison le cheval de Raad et les gens de son escorte, il poursuivait sa roule sans s’arrêter, même s’il ne devait voir Asma qu’une semaine plus tard.
Une seule fois il se laissa prendre de court. Il était venu dans la matinée, avait trouvé son amie seule dans le grand salon, ils étaient restés un moment ensemble. Alors qu’il s’apprêtait à sortir, il tomba nez à nez avec Roukoz et Raad, leurs habits tout crottés, et ce dernier brandissant un jeune renard ensanglanté.
— La chasse a été bonne à ce que je vois.
Le ton de Tanios était volontairement dédaigneux, ce qu’il manifesta clairement en continuant à marcher pendant qu’il leur parlait. Mais les deux hommes ne s’en montrèrent nullement offusqués. Roukoz lui proposa même, sur le ton le plus aimable, de rester manger quelques fruits avec eux. Tanios s’excusa, prétextant qu’on l’attendait au village. Alors, contre toute attente, Raad s’approcha de lui, posa la main sur son épaule :
Moi aussi je vais rentrer au château. J’ai besoin de me laver et de me reposer. Nous ferons le chemin ensemble.
Tanios ne pouvait refuser, il accepta même de se faire prêter une monture, et se retrouva chevauchant côte à côte avec Raad et deux des voyous de son entourage.
J’avais besoin de te parler, dit le jeune cheikh du ton le plus doux.
Tanios s’en était rendu compte. Il esquissa un sourire poli.
Tu es l’ami du khwéja Roukoz, et moi-même je suis devenu son ami, il est temps d’oublier ce qui a pu nous opposer quand nous étions gamins. Tu as été studieux, et j’ai été turbulent, mais nous avons tous les deux grandi.
Tanios avait dix-sept ans et un collier de barbe ; Raad dix-huit, avec une barbiche au menton, à la mode du patriarche, mais noire et peu soyeuse. C’est elle que les yeux de Tanios fixèrent, avant de se détourner pensivement vers la route.
Roukoz me dit qu’il te parle toujours avec grande confiance, et qu’il écoute tes avis avec recueillement. Il estime que je devrais moi aussi te parler et t’écouter.
Le ton était à présent celui de la confidence, mais les deux hommes qui accompagnaient Raad tendaient l’oreille à chaque mot de la conversation. Le fils de Lamia eut un geste de résignation.
Bien sûr, rien ne nous empêche de parler avec sincérité…
Je suis tellement heureux que nous soyons redevenus amis !
Amis ? Redevenus amis ? Durant des mois ils étaient allés chaque matin à la même école par le même chemin, et ils ne s’étaient presque jamais adressé la parole ! Tanios n’avait d’ailleurs en cet instant-là aucune pensée amicale. « Irritant quand il veut être désagréable, irritant quand il veut être agréable », se disait-il… Cependant que Raad souriait avec contentement.
Puisque nous sommes amis maintenant, tu peux me le dire, est-il vrai que tu as des visées sur la fille de Roukoz ?
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C’était donc cela, la raison de toutes ces amabilités. Tanios avait d’autant moins envie de se confier que les hommes du jeune cheikh se rapprochèrent encore d’eux avec des mines de chiens alléchés.
Non, je n’ai pas de visées sur cette fille. Est-ce que nous ne pourrions pas parler d’autre chose ?
Il tira sur la laisse, et sa monture se cabra.
Bien sûr, dit Raad, nous allons tout de suite parler d’autre chose, mais j’avais besoin que tu me rassures au sujet d’Asma. Je viens de demander sa main à son père.
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