Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 40 sur 43

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Le rocher de Tanios

Chapitre 1

« PLUTÔT QUE de retourner ses armes au dernier moment contre son protecteur égyptien, l’émir a préféré s’exiler. Il s’est donc embarqué cette semaine pour Malte, accompagné de son épouse, Hosn-Jihane, une ancienne esclave circassienne achetée, me dit-on, sur le marché de Constantinople, mais qui s’était muée en une dame unanimement respectée ; la suite du potentat déchu comprenait également une centaine d’autres membres de sa maison, enfants, petits-enfants, conseillers, gardes, serviteurs…

« Par un étrange malentendu — ou disons par une forme d’exagération fanfaronne à laquelle les Orientaux ne répugnent pas —, on attribue à Tanios le rôle le plus éminent qui soit, celui d’avoir chassé l’émir du pays tout en lui gardant généreusement la vie sauve, comme si les Puissances européennes et l’Empire ottoman, avec leurs armées, leurs flottes, leurs diplomates et leurs agents, n’avaient été que de modestes comparses dans un bras de fer théâtral entre l’enfant prodige de Kfaryabda et le despote qui avait condamné son père.

« Cette interprétation fantaisiste est si répandue dans tous les milieux, fussent-ils chrétiens ou druzes, que le prestige de mon pupille rejaillit sur moi, son mentor. Et l’on vient chaque jour me féliciter d’avoir su faire éclore dans mon jardin une fleur si rare. Je me laisse congratuler sans chercher à démentir cette interprétation des faits, et autant Mrs Stolton que moi-même en sommes, je dois le dire, flattés… »

C’est ce qu’écrivait le pasteur dans ses éphémérides le 2 novembre 1840 ; le lendemain, il ajoutait :

« […] Et tandis que l’émir s’embarquait à Saïda sur le vaisseau même qui avait amené Mr Wood et Tanios, ce dernier revenait par la route vers Kfaryabda, salué dans chaque village qu’il traversait par des foules ferventes qui s’agglutinaient pour voir le héros, pour l’asperger d’eau de rose et de riz comme un jeune marié, et pour toucher ses mains et aussi, quand on pouvait s’approcher d’assez près, sa chevelure blanche, comme si celle-ci était le signe le plus apparent du miracle qui s’était accompli par son entremise.

« Le garçon se laissait faire, muet et incrédule, visiblement écrasé par les bontés excessives que la Providence déversait sur lui, souriant avec la béatitude du dormeur qui se demande à quel moment on viendra le réveiller à la réalité du monde…

« Après tant de gloire subite, y a-t-il encore chez cet être fragile quelque place pour la vie ordinaire à laquelle sa naissance semblait le destiner ? »

Arrivé sur la place de son village, acclamé, là comme ailleurs, en héros, il fut porté sur les épaules jusqu’au château, où on l’installa d’autorité sur le siège jadis occupé par le cheikh et plus récemment par l’usurpateur. Tanios aurait voulu se retrouver un moment seul avec sa mère, et de sa bouche apprendre les souffrances qu’elle avait connues. Au lieu de quoi, il lui fut imposé d’écouter à la fois mille doléances, mille plaintes. Puis il se retrouva érigé en juge suprême pour décider du sort des traîtres. On ne savait pas où était le cheikh. Selon certains, prisonnier dans une citadelle à Wadi el-Taym, au pied du mont Hermon ; selon d’autres, mort en détention. En son absence, qui pouvait occuper sa place plus dignement que le héros du jour ?

Bien qu’il fût dans un état proche de l’épuisement, le fils de Lamia ne se montra pas insensible à cet honneur. Si la Providence lui offrait une revanche sur son passé, pourquoi la bouderait-il ? Assis sur le coussin du cheikh, il se retrouva en train d’imiter le cheikh, ses gestes lents et souverains, ses paroles abruptes, ses regards droits. Il en était déjà à se dire que ce n’était pas par hasard qu’il était né dans un château, et à se demander s’il pourrait un jour abandonner cette place pour aller se fondre dans la foule… Quand ladite foule s’écarta soudain pour que l’on vînt jeter aux pieds du héros un homme enchaîné, le visage tuméfié et lacéré, les yeux bandés. Roukoz. Il avait tenté de fuir lorsque les Égyptiens étaient partis, mais les « insoumis » l’avaient rattrapé. Il devait payer pour toutes les épreuves que le village avait endurées, pour tous les morts, y compris ceux de l’incendie, pour le pillage opéré à l’occasion du ramassage des armes, pour les humiliations infligées au cheikh, pour mille autres exactions si évidentes que point n’était besoin d’instruire un procès. Tanios n’avait qu’à prononcer la sentence, qui serait exécutée sans délai.

Roukoz se mit à geindre bruyamment, et le héros, excédé, lui cria :

— Sois calme, ou je t’assomme de mes propres mains !

L’autre se tut instantanément. Et Tanios eut droit à une ovation. Pourtant, loin d’éprouver une quelconque satisfaction, il ressentait une douleur, comme une plaie au bas de la poitrine. S’il était à ce point exaspéré, c’est qu’il se sentait incapable de prononcer la sentence, et que Roukoz, par ses geignements, le mettait au défi.

Les gens attendaient. Ils se chuchotaient : « Silence ! Tanios va parler ! Écoutons-le ! »

Lui se demandait encore ce qu’il allait dire, quand une nouvelle vague de bruits et de murmures troubla l’assemblée. Asma venait d’entrer. Elle courut, se mit à genoux aux pieds du vainqueur, lui prit la main pour la baiser en suppliant :

— Prends-nous en pitié, Tanios !

Le jeune homme souffrait à présent de chaque mot, de chaque regard, de chaque souffle qu’il entendait.

Assis à ses côtés, bouna Boutros murmura comme pour lui-même :

Seigneur, éloigne de moi ce calice !

Tanios s’est tourné vers lui.

Je souffrais moins lorsque je jeûnais pour mourir !

Dieu n’est pas loin, mon fils. Ne laisse pas ces gens te mener au gré de leurs haines, ne fais que les choses dont tu ne rougirais pas devant toi-même et devant le Créateur !

Alors Tanios s’éclaircit la gorge et dit :

Je suis revenu d’au-delà les mers pour dire à l’émir de quitter cette Montagne qu’il n’avait pas su préserver des malheurs. Je ne punirai pas le valet plus sévèrement que le maître.

Pendant quelques instants, il eut l’impression que ses paroles avaient porté. L’assemblée était silencieuse, la fille de Roukoz lui baisait fiévreusement la main. Qu’il retira avec quelque agacement. Il avait parlé comme un roi — du moins le crut-il. Un court moment. Avant que ne montât la fronde. D’abord celle des jeunes frariyyé, revenus de leur maquis les armes à la main, et qui n’entendaient pas se laisser attendrir.

Si nous laissons partir Roukoz avec son or, pour qu’il aille refaire fortune en Égypte et qu’il revienne se venger dans dix ans, nous serons des lâches et des écervelés. Plusieurs de ses hommes sont déjà morts, pourquoi le pire de tous serait-il épargné ? Il a tué, il doit expier. Il faut qu’on sache que tous ceux qui feront du tort à ce village le paieront.

Un vieux métayer dans la salle a crié :

Vous, les frariyyé, vous avez fait plus de tort à Kfaryabda que cet homme. Vous avez incendié le tiers du village, causé des dizaines de morts, et détruit la forêt de pins. Pourquoi ne vous jugerait-on pas aussi ?

La confusion grandissait. Tanios commença par s’en alarmer, mais il comprit aussitôt le parti qu’il pouvait en tirer.

Écoutez-moi ! Il y a eu ces derniers temps des crimes, des fautes graves, de nombreux morts innocents. Si chacun commençait à punir ceux qui lui ont fait du tort, ceux qui ont causé la mort d’un proche, le village ne s’en remettrait jamais. Si c’est à moi de décider, voici ce que j’ordonne : Roukoz sera dépossédé de tous ses biens, qui seront utilisés pour dédommager ceux qui ont souffert de ses exactions. Puis il sera banni de cette contrée.

» À présent, je tombe de fatigue, je vais aller me reposer. Si quelqu’un d’autre veut occuper la place laissée par le cheikh, qu’il le fasse, je ne l’en empêcherai pas.

C’est alors qu’au fond de la salle un homme que personne n’avait remarqué éleva la voix. Il avait là tête enveloppée dans une écharpe à damier, mais à présent il s’était dévoilé.

Je suis Kahtane, fils de Saïd beyk. J’ai attendu que vous ayez fini de délibérer pour intervenir. Vous avez décidé que, pour les crimes que Roukoz a commis contre vous, vous alliez le bannir. C’est votre droit. C’est maintenant à moi de le juger. Il a tué mon père, qui était un homme de bien, et je demande qu’il me soit livré pour qu’il réponde de cet acte.

Tanios ne voulait pas se montrer ébranlé.

Ce criminel a déjà été sanctionné, l’affaire est close.

Vous ne pouvez pas disposer de nos victimes comme vous disposez des vôtres. Cet homme a tué mon père, et c’est à moi de décider si je veux être miséricordieux avec lui ou impitoyable.

Le « juge » se tourna vers le curé. Qui n’était pas moins embarrassé que lui.

Tu ne peux pas lui dire « non ». Et, en même temps, tu ne peux pas lui livrer cet homme. Essaie de gagner du temps.

Pendant qu’ils délibéraient, le fils de Saïd beyk se fraya un chemin pour se joindre à leur conciliabule.

Si vous veniez avec moi à Sahlaïn, vous comprendriez que je parle comme je l’ai fait. Il n’est pas question que le meurtrier de mon père demeure impuni. Si je lui pardonnais moi-même, mes frères et mes cousins ne lui pardonneraient pas, et m’en voudraient à mort pour ma complaisance. Bouna Boutros, tu as bien connu mon père, n’est-ce pas ?

Bien sûr, je l’ai connu et estimé. C’était l’être le plus sage et le plus équitable !

J’essaie moi-même de suivre la voie qu’il m’a tracée. Il n’y a dans mon cœur aucune place pour la haine et la division. Et en cette affaire, j’ai un seul conseil à vous donner. Je suis censé vous demander de me livrer cet homme, mais si ce chrétien était tué par les druzes, la chose laisserait des traces que je ne désire pas. Alors oubliez ce que j’ai dit à voix haute, et écoutez le seul conseil de raison : condamnez-le vous-mêmes, que chacun punisse les criminels de sa communauté ; que les druzes règlent leur compte aux criminels druzes et les chrétiens aux criminels chrétiens. Exécutez cet homme, et j’irai dire aux miens que votre justice a précédé la nôtre. Tuez-le aujourd’hui même, parce que je ne contrôlerai pas mes hommes jusqu’à demain.

Le curé dit alors :

Kahtane beyk n’a pas tort. Je répugne à prodiguer un tel conseil, mais les souverains les plus pieux doivent parfois prononcer des sentences de mort. Dans notre monde imparfait, ce châtiment détestable est parfois le seul qui soit juste et sage.

Le regard de bouna Boutros tomba sur Asma, toujours agenouillée, hagarde, accablée ; il fit signe à la khouriyyé, qui vint la prendre vigoureusement par le bras pour l’éloigner. Peut-être l’inévitable sentence serait-elle ainsi moins pénible à prononcer.

 

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